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Portrait de Jacques Decour

Jacques Decour

Jacques Decour, accusé de propagande communiste, fut arrêté le 19 février 1942. La police française, qui le savait en relation avec Georges Politzer, déjà inculpé, le soupçonne bientôt d'avoir collaboré aux journaux clandestins L'Université libre et La Pensée libre. Il semble qu'entre le 20 février et le 2 mars Decour ait été chaque jour interrogé. Il n'avait pas d'avocat. Un mot de la dernière lettre qu'il ait écrite laisse entendre qu'il fut torturé. Vers le 1er mars 1942, à la suite d'un attentat, les Allemands exigèrent des otages. La police leur proposa, entre autres victimes, le physicien Solomon, le sociologue Politzer, l'écrivain Decour. Tous trois furent exécutés trois mois plus tard, le 30 mai. Leurs corps reposent au cimetière de Bois-Colombes, douzième division.

Laissons les Allemands, ils font leur métier. Ils ont la guerre qu'ils ont voulue. Ils l'auront jusqu'au bout. Mais il s'est trouvé chaque jour, depuis l'armistice, des Français pour livrer d'autres Français. On a tenu des listes à jour, dans les bureaux de l'Intérieur et de la police. On a fait du marché noir : dix ouvriers contre un industriel, cinquante communistes en échange d'un préfet. C'est le genre de troc que proposaient à notre ennemi des fonctionnaires français. Quelle excuse voit-on à cette canaille ? Quelle raison donnerait-elle, qui ne fût plus immonde encore que son acte ? Les gens de Vichy la couvraient ? Aux gens de Vichy non plus nous ne pardonnerons pas.

Jacques Decour, de son vrai nom Daniel Decourdemanche, était agrégé d'allemand, professeur au lycée Rollin. Il avait trente-deux ans. Il dirigeait, avant la guerre, la revue Commune. Il est l'auteur de trois livres : Le Sage et le Caporal (1930), Philisterburg (1932), Les Pères (1936).

Les héros du Sage sont deux jeunes bourgeois, deux frères, Jean et Jules Damiens : également sensibles, mais peu doués pour le plaisir ; tout occupés de trouver un sens à la vie — à leur vie. Et jetés tous deux dans la défiance et la révolte. L'un qui est intelligent, par ses opinions ; l'autre qui est plutôt bête, par la malice même d'une société sans raisons. Jean s'enfuit à Bordeaux. Nous l'y retrouverons chômeur, puis cambrioleur. Orateur communiste, incendiaire. A la fin, il part pour Ceylan, chargé d'une vague mission sociologique. Jules, entre-temps, fait un stage dans une pharmacie de Nancy, essaie d'entrer dans les ordres, mène de vagues intrigues avec une fille de cuisine, une belle voleuse. Vient le service militaire : Jules se range, tient des discours moraux, passe caporal. Jean se tue.
S'il fallait au roman une moralité, ce pourrait être celle-ci : la révolte, la vie irrégulière, la drogue même ne sont pas moins décevantes, pour un garçon bien né, que le renoncement et le travail bourgeois. Tout cela se ressemble, c'est à mettre dans le même sac. Les voleurs tiennent des propos imbéciles : faire son chemin ; apprendre le métier. Les gens en place, agités de vices et de tourments, savent trop qu'ils ne méritaient pas leur place.
Il était trop facile de se dire, quand le livre parut : “Quel témoignage !” Trop facile aussi de se demander : “Est-il Jean ou Jules ? Où cela le mènera-t-il ?” Un jeune romancier s'expose à cette injustice. Le Sage éveilla des curiosités, l'on attendit la suite. On fut peu sensible à ce que l'œuvre avait déjà de fort et de rare.

Les écrivains se demandaient, vers 1930, s'ils avaient le droit d'écrire. C'est une vieille question, qui n'a guère cessé de tourmenter les meilleurs d'entre eux, depuis qu'avec le romantisme le problème littéraire est venu prendre la place, et la gravité, du problème religieux. Le nouveau mal du siècle faisait donc suite à l'ancien, il était plus aigu peut-être et plus désespéré. C'est que l'on avait eu sous les yeux quelques fâcheux exemples. Il faut avouer que les maîtres d'avant 1914 se contentaient de peu : France, d'une ironie assez courte, d'une sensualité basse ; Barrès, d'une vague poésie, de quelques gestes à sensation ; Maurras, d'un ordre superficiel. Tous trois étaient trop visiblement satisfaits de leur beau style, d'une adroite cuisine de mots et de phrases. Quant aux maîtres nouveaux, Proust, Valéry, ils n'avaient pas fait exprès d'être écrivains. Ils le disaient, il fallait les croire. La littérature n'était qu'un pis-aller.
On peut expliquer par ce pis-aller toute la part baroque du Sage : la précipitation puis l'extrême lenteur du récit, les sautes de ton, les invraisemblances. L'auteur serait fâché, de toute évidence, qu'on le prît pour un romancier. Qu'est-il donc ? “Je tâcherai de ressembler plus à un homme que tous les hommes que je connais. Ou si, comme c'est possible, ils sont les vrais hommes, alors je me distinguerai d'eux...” Dans la lettre d'adieu que Jean Damiens écrit à sa mère, on reconnaît la voix de Jacques Decour.
Certains penseront peut-être que ce sont là soucis de tout jeunes gens, qu'un écrivain vraiment doué s'absorbe dans son don, et oublie l'inquiétude. Sans doute ; et c'est bien là ce qui fait la médiocrité de tant d'écrivains, comme on dit, doués. Decour était d'ailleurs jeune — dix-sept ans — quand il écrivait Le Sage. Ses qualités n'en sont pas moins éclatantes. C'est un style incisif, prégnant et pourtant modeste, un ton pressant, un humour assez grave ; par-dessus tout, la rencontre d'une pensée agile, qui se porte dans l'instant d'un bord à l'autre de l'esprit, et d'une vue singulièrement patiente, précise, suffisante, des scènes passagères :

“Et vous allez jusqu'au village ? dit la femme. C'est encore bien loin. Restez donc coucher avec nous.
— Ah, zut ! s'écria l'enfant. Moi j'ai assez vu sa bouille.” Sans enlever ses sabots, sa mère lui envoya un coup de pied si excellent qu'elle s'assit par terre. Alors elle se mit à rire aux éclats, et, tandis que le gamin emportait son jouet dans une cachette, Michel aida la rieuse à se relever. Elle se fit aussi lourde qu'elle put, et il y eut une sorte de lutte. Quand elle fut debout, et capable de parler : “Il n'y a presque rien à manger dans la maison !” Cette idée lui paraissait plus drôle que le reste.
On entendit le bruit d'une bicyclette contre la maison. Un homme essoufflé s'avança. C'était le mari. Un noiraud qui devait sûrement se raser le lendemain.
“Ah ! c'est bon, dit-il d'un air froid. Pendant que je suis au village, tu te fais faire des enfants par les passants.
— Ils seraient toujours mieux réussis que le tien.”
Elle croyait plaire ainsi à Michel, qui avait au contraire envie d'aller plus loin, pour échapper au dégoût qui l'envahissait. Un bruit le retint : dans l'entrée de la maison, le fermier chargeait un très beau fusil de chasse. La femme devenait intéressante.

Puis viennent les réflexions :

Michel restait assis devant un verre de vin de pays et ne prenait pas garde aux yeux de la paysanne. Il s'amusait d'avoir bouleversé par son passage un petit groupe humain. Il croyait jouer à troubler une fourmilière avec une brindille. Comme les bestioles s'agitaient ! Se distrayant ainsi de l'orage déchaîné par lui, il ne pouvait que reléguer la femme au rang des marionnettes : il constata qu'elle fonctionnait aussi. Alors... il fut angoissé à l'idée que peut-être il servirait un jour d'instrument à une volonté supérieure, ironique et perverse.

Daniel Decourdemanche, candidat à l'agrégation, fut nommé en 1931 professeur en Prusse. Philisterburg est le récit de son expérience.
C'est le récit le plus simple qui soit. “Pour barrer la route aux raisonnements dans le vide, j'essaierai, dit-il, de ne noter que de petits faits vrais.” Voici donc les faits : Philisterburg, trois cent mille habitants. Ancienne citadelle, démantelée par le traité de Versailles. Spécialités : coton, chocolat, matraques. Belles boutiques de jouets et de charcuterie. Grands hommes, néant. Quant aux hommes, voici le docteur Bär, principal. C'est un agité confus, du genre apôtre et qui se paie de mots. Le jeune Bügler, électricien, qui boit son allocation de chômeur. La veuve Bügler, bouche pincée, front blême, enragée de ses grandeurs passées. La bonne de la pension, une blondasse, qui montre à tout venant la photo d'une croix de bois : “Mon premier amour”, dit-elle. Le professeur de français, M. Bruneau, géant chauve et monoclé, farci de science inutile. Tous plus ou moins ruinés par la crise, embarrassés de leurs chômeurs, empêtrés dans un suffrage universel dont ils n'ont pas l'usage. Mais voici d'autre part le conseiller d'étude Apel, qui traite l'histoire du passé, comme celle du présent, par la crainte des grands mots, la recherche des causes simples ; communiste, ou communisant. Le commis Adler, qui a sur toutes choses une opinion irréductible, et ne se fâche jamais ; il est nazi. L'élève Kraus, nazi. De ces deux-là, Jacques Decour écrit :

Comme je ne suis pas dépourvu de sympathie pour ces hommes que je crois purs et convaincus, je ne leur souhaite pas d'arriver au pouvoir.

A quoi tient la sympathie ? C'est que les nazis croient que les opinions d'un homme l'engagent ; ils ont le souci de cet homme, de sa valeur, et des preuves qu'il en a données. Puis :

Si sceptique, si supérieur au réel que l'on soit, il faut croire à certaines choses sacrées. Stendhal, Heine ne me plairaient pas sans ce coin de ferveur.

Or les nazis ont le sentiment du sacré, si même ils l'appliquent à tort.
En Allemagne, le nationalisme est militant... Il est la plaie de la politique extérieure, et le point noir de l'avenir.

Sur l'imminence d'une guerre germano-polonaise, sur “la série de malentendus avec lesquels la France et l'Allemagne sont en train de faire de l'histoire”, Jacques Decour, sans cesser d'être naturel, et comme nonchalant, fait ailleurs les plus justes remarques. Il voit aigu, mais il voit vrai.

Les Pères, ce sont les aînés : tous ceux qui ont obtenu — au prix de quelles concessions ? — de vieillir, de vivre. Le premier, M. Bouton, est la bonté même. Ancien ouvrier, riche à présent d'une richesse qu'il voudrait laisser à son fils adoptif, Michel. Michel refuse et s'en va. S'il retient une leçon de ce père, c'est à la rigueur celle-ci : qu'il faut dans la vie faire quelque chose, au pis-aller, sa fortune.
Ce M. Bouton meurt de congestion, dès qu'on l'a assez vu. Le second père est M. Mouche, qui se moque de tout, porte une fausse barbe, tient qu'il faut en toute aventure, sans jamais peser le pour et le contre, se jeter à l'eau. Précisément, M. Mouche finit mal : il se noie. Non pas si vite qu'il n'ait appris à Michel à éveiller en lui, au-delà des débats de conscience, le “démon qui décide juste”. Le dernier père est un vieux docteur, M. Siegfried. Il est patient, il est humble, et, comme aux humbles, le monde lui paraît plein de grandes choses et de grands hommes. Il se sent inférieur à tous ceux qu'il aime et veut aider. A son exemple, Michel découvre un moyen de se tolérer soi-même. C'est de savoir “se relier” aux autres hommes.
On rencontre aussi, dans Les Pères, un artiste disputeur et agité, le fils du libraire, qui se bat pour les ouvriers, et la jeune Isabelle, dont Michel tombe amoureux. Mais je néglige ici le roman. Il faut avouer que Decour lui-même le néglige un peu. Le ton est plus incisif, plus pointu que celui du Sage :

La digue de Dieppe était interminable et déserte. Abandonnés par leurs domestiques, les grands hôtels opposaient une armée de volets et de planches aux tempêtes attendues.

Amusant, sans cesser d'être tendre :

Le vieux rêveur malheureux avançait sur sa bicyclette, bercé par le mouvement de ses jambes et par le rythme du bon sens. De la plus modeste poésie :

... Le bonheur était dans cette aveugle légèreté ni apprise ni voulue. Son corps feignait de dormir et l'amitié qui l'avait effleuré l'enveloppait de sons qu'il reconnaissait, qu'il avait toujours connus... Une jeune fille blonde et bleue souriait au milieu des larmes. Des êtres radieux se donnaient à la fureur de vivre.

Jacques Decour n'est pas indigne de ses pères spirituels. Il se montre plus exigeant que Stendhal, plus cohérent que Gide, plus droit que Barrés. Et cependant moins présent. Ce roman d'un apprentissage semble déshabité, inoccupé ; il embarrasse. Comme si le cœur avait cessé d'y être. Decour s'en rendait-il compte ? Il écrivait :

Il y a une grande tromperie à vouloir être à la fois l'auteur et le héros d'un roman. Si l'on se sent l'homme d'un livre, il faut vivre ce livre, mais il ne faut pas l'écrire.

Entre-temps, on l'a peut-être deviné, Daniel Decourdemanche était devenu communiste.

Je ne voudrais rien dire ici qui pût blesser un cœur français. Il faut reconnaître à nos communistes plusieurs mérites entre les plus grands qui soient : leur doctrine est savante et complexe, leur courage est immense. Ils n'ont cessé de nous donner à tous l'exemple — peu compris, peu suivi — de leurs vertus civiques. Certains disent que ces vertus ne se sont pas toujours exercées, au cours de l'entre-deux-guerres, pour le plus grand bien de la France. Les communistes auraient beau jeu de répondre qu'une France plus juste eût mérité leurs vertus. L'une de ces vertus fut chez Decour l'abnégation. On le vit se priver délibérément, dès 1936, des charmes qui rendaient ses romans subtils, délicats, touchants. Il disait dans Commune :

L'époque de 1830 ne fut romantique dans les arts que parce qu'elle était très raisonnable dans la réalité sociale. De même, l'époque vraiment romantique de la Révolution n'a produit que des œuvres glacées : il faut écrire ou vivre.

Ayant pris le parti de vivre, il consentit à écrire glacé. Il voyait dans la société, comme Stendhal, deux camps. Dans l'un régnaient la richesse, la vanité, l'ennui ; dans l'autre camp étaient la misère, mais la raison et la liberté, les lumières, la justice sociale. Il lutta de toute sa force pour que la France redevint la nation qui, jadis, proposait aux hommes, non la servitude et les ténèbres, mais la joie et le progrès. Et sans doute put-il sans réserve accepter le monde, du jour qu'il s'efforça de le changer. L'ordre n'est pas comme le bonheur : on le trouve quand on le cherche : et le bonheur de surcroît. Plus tard, Jacques Decour devait trouver aussi, dans le martyre et dans la mort dont il était digne, cette preuve de sa valeur qu'il avait longuement cherchée. Mais sa femme et sa fille, mais ses sœurs et ses parents, ses amis, ses élèves demeurent tristes et frappés.

Nos jeunes morts sont secrets. Que seraient devenus Vildé, Lévitzky, Politzer, Solomon ? Je pense que Decour fût un jour revenu au roman. Je le pense sans preuves : il parlait peu de ses projets, fût-ce à ses amis. En 41 il s'agissait bien de cela ! Nos magistrats l'accusent d'avoir défendu, contre les forces de l'oppression allemande, une France malheureuse et trahie. Je ne demande qu'à les croire. Il est vrai que les articles de La Pensée libre, qui lui ont été attribués, sont audacieux et forts. Nous recueillerons bientôt les pièces de son procès, et nous les publierons à sa gloire.

Jean Paulhan, 1943, in Œuvres Complètes, Tchou.


Ressources

Jacques Decour - Musée de la Résistance

Jacques Decour - Maîtron

Jacques Decour, l'oublié des lettres françaises (1910-1942)

Jacques Decour, le visage oublié de la Résistance


Voir aussi, de Jean Paulhan :


Mention de Jacques Decour dans des textes sur Jean Paulhan :


Bibliographie des textes parus dans la NRF

Les textes qui suivent, publiés dans La Nouvelle Revue Française, sont regroupés en quatre grands ensembles, les textes de Jacques Decour, les notes et chroniques de l'auteur, les textes sur l'auteur et enfin, s'ils existent, les textes traduits par l'auteur.

Textes de Jacques Decour

  1. La révolte, 1934-03-01

Notes de Jacques Decour

Ces textes de Jacques Decour peuvent être des notes de lecture d'ouvrages, des notes d'humeur, des critiques de spectacles, des faits-divers, des textes inédits... Ils ont paru dans une "rubrique" de la NRf : Chronique des romans, L'air du mois, Le temps comme il passe , etc. ou dans un numéro d'hommage.

  1. Goethe, I, par Friedrich Gundolf (Grasset), 1932-08-01, Notes : lettres étrangères

Traductions de Jacques Decour

  1. Abandon de la culture, de Ernst Robert Curtius, 1931-12-01

Répartition temporelle des textes parus dans la NRf (1908—1968)

On trouvera représenté ici la répartition des textes dans le temps, réunis dans les quatre catégories précédemment définies : Textes, Notes, Traductions, Textes sur la personne.


Bibliographie des textes parus dans la revue Commerce

Les textes qui suivent, publiés dans la revue Commerce, sont regroupés en deux ensembles, les textes de Jacques Decour et les textes traduits par l'auteur.


Textes traduits par Jacques Decour

  1. Rudolf Kassner, L’individu et l’homme collectif (p. 199-229), été 1931 [230 p.]

Bibliographie des textes parus dans la revue Mesures

Les textes qui suivent, publiés dans la revue Mesures, sont regroupés en deux ensembles, les textes de Jacques Decour et les textes traduits par l'auteur.


Textes traduits par Jacques Decour

  1. Heinrich von Kleist, L’élaboration de la pensée pendant le discours, 15 juillet 1936 [194 p.]