Jean Paulhan citoyen

Jacques Debû-Bridel

(Postface du Tome V des Œuvres Complètes, Tchou)

Voici réunis pour la première fois les écrits consacrés par Jean Paulhan à la politique. Les problèmes institutionnels, l'art de gouverner ou d'enrichir les nations, d'assurer la paix perpétuelle ou de mettre fin à la guerre des classes n'y sont point traités ; rien dans ces pages ne rappelle Aristote, Montesquieu (que Jean Paulhan appréciait), ni même Charles Fourier (qu'il admirait en dépit de son style jugé détestable) ou Karl Marx. Ces textes, libres de toute systématisation, ont même, par leur vivacité, leur spontanéité, un air de famille avec certaines “considérations” qu'osaient publier au temps de la monarchie absolue tels ou tels écrivains courageux, étrangers au pouvoir, quand ils jugeaient le royaume en danger : ainsi les auteurs de la Satire Ménippée, Saint-Evremond en ses meilleures pages, Bayle. Face à des gouvernements parfois défaillants, parfois abusifs, Jean Paulhan affirme les droits de la nation, mal défendus, ou ceux des individus, bafoués ; il s'exprime en citoyen, avec tout ce que le terme revêtait de souveraine dignité dans la bouche de Saint Paul déclarant à ses juges : “Civis romanus sum” ; osant une hyperbole que Jean Paulhan n'eût pas aimée, je dirai : en “grand citoyen”, au sens où l'entendait Littré : “Celui dont tous les actes ont le bien du pays pour objectif.”

Jean Paulhan, cependant, attendra l'année qui précède la Seconde Guerre mondiale pour aborder directement la “politique” — il avait dépassé la cinquantaine —, mais, depuis lors, et jusqu'à l'avènement de la Cinquième République, ses interventions seront fréquentes, rigoureuses, incisives. Pourquoi, durant un quart de siècle de vie littéraire, ce silence sur des sujets qui tiendront ensuite une place importante et constante dans ses préoccupations ? Indifférence au sort du pays ? Certes pas ; les déclarations à Robert Mallet, entre autres, témoignent le contraire. Quand sera publié — ce qui, je l'espère, ne tardera pas — l'essentiel de son abondante et si riche correspondance, nous serons mieux éclairés quant aux jugements qu'il formulait sur la situation et les hommes politiques jusqu'aux événements de 1938, peut-être aussi sur les raisons de sa réserve. Il fut dans sa jeunesse, dit-il, “anarchiste en théorie et socialiste en pratique”, précisant qu'il “l'avait dit plus d'une fois comme beaucoup d'autres nigauds de son âge”. Que signifiaient avant 1914 de telles désignations ? A la fin du siècle, l'antisémite Edouard Drumont, comme la “communarde” Séverine, ou encore Clemenceau lui-même, avaient pris la défense, contre les politiciens, des anarchistes auteurs d'attentats. Un peu plus tard, Maurice Barrès s'affirmera “socialiste national” et dénoncera la toute-puissance des oligarchies capitalistes ; mais après l'affaire Dreyfus, tout le talent de l'écrivain ne parviendra plus à dissimuler ce que comportaient de sottise, et parfois de bassesse, le chauvinisme et l'antisémitisme aveugles des “nationalistes”. Dans une France divisée en deux camps ennemis, l'opposition semblait irréductible entre ceux qui refusaient de dissocier amour du pays et respect de la justice, et les tenants d'un militarisme fanatique ; avec l'élite universitaire, Jean Paulhan fut de ces “intellectuels” qui luttèrent pour le respect du droit et de la vérité. Toutefois certaines campagnes “dreyfusardes” contre l'armée, avec leur forfanterie antinationale et leur manque d'équité, lui déplurent. Il n'accepta jamais les dénis de justice, quel que fût leur auteur ; ainsi, la façon dont sont généralement traités les gendarmes, gardiens d'un ordre dont nous bénéficions tous, lui a toujours paru révoltante parce que profondément injuste, comme il devait le confier à Robert Mallet. Enfant, précise-t-il, il ne s'est jamais amusé au spectacle de Guignol rossant le Commissaire ; il en était indigné.

Quand, en 1914, la guerre éclate, elle ne le déconcerte pas comme tant de pacifistes. Depuis trois ans, Jean Paulhan publiait au Spectateur ses premiers travaux sur l'art et le langage ; or, fait absolument exceptionnel, il avait consacré dans cette revue, en janvier 1912, une étude sur “L'Accord franco-allemand” par lequel la France cédait à Guillaume II une partie du Congo afin d'être autorisée à poursuivre la conquête du Maroc, aventure dénoncée par Jean Jaurès et les socialistes comme devant provoquer un conflit mondial. Mobilisé, avec le grade de sergent, dans un régiment de zouaves, Jean Paulhan participe aux combats meurtriers des premiers mois, jusqu'au début de décembre où il est gravement blessé ; il s'est battu avec courage, sans haine et sans remords, stoïquement, en “guerrier appliqué”, pour reprendre le titre qu'il donna à l'admirable et bref roman, publié en 1917, où il traduit ses expériences de combattant en ce cruel début de campagne et où il est possible, comme il l'écrivit alors à Guillaume de Tarde en lui présentant le volume, de “démêler une métaphysique de la guerre”. La sobriété de ces pages contraste avec l'emphase alors de rigueur et montre de façon accablante l'absurdité du conflit. Dans l'œuvre de Jean Paulhan, cet ouvrage sera le seul récit de guerre. Au contraire de trop nombreux auteurs, empressés à mettre beaucoup d'héroïsme dans leurs œuvres (à défaut d'un courage dont ils seront avares dans leur existence), il se contentera, discret dans ses livres, d'être héroïque dans sa vie. Nulle confusion non plus entre sa vocation d'écrivain et son action civique ou politique, domaines qu'il voulut toujours distinguer. Il ne s'arroge, en tant qu'auteur, aucune mission de guide à l'égard de ses contemporains ; les “clercs” ne lui semblent pas, ainsi que le pense Julien Benda, constituer dans l'État une élite lucide et vénérable ; il revendiquera même pour eux, en politique, le droit à l'erreur. Lorsque Jean Paulhan intervient dans la vie publique, c'est seulement en tant que citoyen. Faits divers, causes célèbres, voyages, et même les règles du bridge, lui ont fourni des sujets d'inspiration pour sa recherche de la vérité, alors que l'événement politique l'a trouvé indifférent. Aucun écho de la vie publique dans ses travaux littéraires ; comme dans ceux de tant d'écrivains de la N.R.F., Roger Martin du Gard, Benda, Gide, Malraux, Aragon, etc. Jean Paulhan a même affirmé, répondant au célèbre questionnaire de Marcel Proust, avoir eu peu de goût pour l'histoire ; car “comment s'intéresser à ce qui aurait pu ne pas arriver ?” Dans son activité, la politique constitue donc un domaine exceptionnel, bien à part ; elle n'engage que l'homme, le citoyen. Celui-ci n'est pas sans méfiance ; il n'est nullement la dupe de la parade des personnages éphémères qui tiennent le devant de la scène ; il sait que trop souvent les mots dont ils usent déguisent leur pensée, fardent la vérité, trahissent la raison d'être du langage. Il le soulignera, cruellement : “Je ne dis rien, écrit-il, d'un monde où les grands Politiques parlent Paix quand ils songent Guerre, Ordre quand ils songent Massacre et Noblesse, Dévouement ou Chevalerie quand ils songent Dieu sait quoi.”

Il ne se désintéresse pas pour autant du sort de la cité. Ses convictions de jeunesse ont été durement mises à l'épreuve par l'impréparation de la guerre de 1914 et les inutiles tueries qui en furent la conséquence ; dans son discours de réception à l'Académie française, il devait rappeler le sacrifice de tous ces jeunes garçons partis au combat en képi et pantalon rouge, offerts en cibles faciles aux mitrailleuses allemandes et ainsi immolés pour satisfaire les intérêts des producteurs de garance, groupe d'électeurs démocrates tout-puissants du Midi : “Je commençais alors à rêver de gouvernements qui fussent un peu moins strictement démocratiques.” Au cours des années de l'entre-deux-guerres, il enregistre avec indignation la légèreté et l'incapacité de ces gouvernements dits démocratiques, incapables d'assurer la défense du pays et la sauvegarde de la paix, gaspillant sans remords les résultats obtenus par les sacrifices des combattants. Dans les pages sévères de Retour sur 1914 il stigmatise l'impéritie et l'égoïsme des politiciens et des classes dirigeantes responsables de la Seconde Guerre mondiale. Adversaire de la démagogie, qui n'a guère changé de visage depuis le Cléon des Guêpes, il refuse de condamner la démocratie, c'est-à-dire le peuple, qu'il défendra contre les théoriciens du fascisme et les partisans du gouvernement des élites.

La démocratie, il l'entend à la façon de Chesterton : le premier principe en est que les choses possédées en commun par les hommes sont beaucoup plus importantes que ce qu'ils détiennent à titre particulier ; le second, que le gouvernement de la cité est justement le bien commun de tous les hommes. Pour décider du sort de la communauté, point n'est donc besoin de s'en remettre à quelques spécialistes, à quelque talent particulier ; c'est l'affaire de tous, et chaque individu doit s'en charger par lui-même, “comme quand il s'agit de prendre femme, d'élever ses enfants ou même de se moucher”. Au lendemain des accords de Munich, Jean Paulhan affirmera : “L'homme vaut par ce qu'il a de naturel, d'immédiat, de naïf plutôt que par ce qu'il acquiert. La démocratie fait appel contre les aristocrates et spécialement contre les aristocrates de l'intelligence au premier venu” ; et de conclure : “Il saute aux yeux que nous ne sommes pas en démocratie.” Ces premiers venus : tous les citoyens ; mais dans la qualité qui “fait le citoyen” il y a, estime Paulhan, “ce je ne sais quoi d'étrange et presque d'insensé, un oubli, un don, une flamme qui ne s'apprend pas”. Qualité telle qu'elle autorise l'homme le plus insignifiant, “tout à fait modeste et ignoré dans son coin, de regarder de haut les rois, les ministres et précisément tous les glorieux de la terre”.

Noblesse oblige : la “qualité de citoyen” comporte des devoirs multiples et impérieux, Jean Paulhan en assumera toutes les responsabilités, même les plus modestes ; il sera candidat et élu au conseil municipal de sa commune, Châtenay-Malabry, sur la liste de Jean Longuet, l'ami de Léon Blum, le petit-fils de Karl Marx. Il consacra beaucoup de temps et de zèle à cette charge, parvenant à vaincre mille difficultés d'ordre administratif pour faire construire dans sa ville une des premières piscines de la banlieue parisienne. Je ne crois pas négligeable ce souci du bien-être des plus humbles ; il est de la même nature que la patience et la gentillesse accordées par Jean Paulhan aux jeunes écrivains pour les guider et leur permettre de tirer le meilleur d'eux-mêmes. Cette bienveillance naturelle, ce sens si vif de la fraternité, c'est moins, comme certains l'ont cru, un héritage des philosophes du siècle des Lumières que fidélité aux leçons — et à l'exemple — de ce vieil instituteur, M. Lyon, dont Paulhan entretint les académiciens lors de sa réception. “C'était un excellent homme, disait-il, homme d'origine alsacienne et juif, je pense, plus patriote sans doute qu'il n'est sage de l'être et dont les propos marquèrent par suite ma vie...” Ces instituteurs, ceux de l'école de Jules Ferry et des “bataillons scolaires”, dévots de la République et de la patrie, pacifistes en principe, mais préparant la revanche, “marquèrent” toute une génération, celle “de la Marne et de Verdun”.

Autant et plus que démocrate, Jean Paulhan fut en effet patriote. Nous lui devons “un des plus beaux textes qui aient été écrits sur l'amour de la patrie”, comme le dit fort bien Roger Caillois, et, chaque fois qu'elle fut en danger, il intervint, prêt à tout sacrifier pour sa défense. Il ne conçoit pas sa patrie à la façon du “raisonneur” qui la réduit à une abstraction modelée à l'image de ses préjugés ou de ses intérêts ; il ne la voit pas non plus, tel le “sentimental”, ainsi qu'une divinité qu'il faut vénérer aveuglément, cette “Notre-Dame la France” du général de Gaulle. Jean Paulhan se méfie, sans les écarter de façon absolue, “des récits et des traités patriotiques que nous lisons couramment”. Ni le nationalisme d'un Charles Maurras, dont l'horizon est limité “au petit arpent des Capétiens”, ni celui des Jacobins (la Nation, “mère de la libre pensée”), moins encore le chauvinisme outrancier, fermé à tout ce qui est étranger, ne l'ont satisfait. Il se gardera même de rechercher quelque définition précise d'un sentiment vraiment ineffable. Souriant, comme à l'ordinaire quand il traite un sujet grave, il a su mettre en évidence ce frémissement de tout notre être soudain sensible à la communion, à l'harmonie secrète qui lie chacun d'entre nous à un entourage, aux êtres, aux choses, aux paysages, à leur passé, à leur devenir, tel Bombillac qui retrouve avec une joie inexplicable la rampe de son escalier, la fumée qui s'élève des toits de sa ville, la porte de son appartement... Tout raisonnement ne peut que déformer ou trahir un sentiment si mystérieux que Jean Paulhan devait confier à Robert Mallet : “Il n'y aurait qu'une façon de défendre, à la rigueur, le patriotisme : ce serait de montrer que nous sommes ainsi faits ; que nos idées, nos réflexions ne sont soutenables, enfin ne tiennent debout, qu'à la condition de contenir une part d'absurdité, une part purement folle”; comme ces autres vérités folles que sont aussi l'amour ou la poésie. Après tout, les chrétiens (du moins ceux qui demeurent fidèles à l'âge apostolique) ne se réclament-ils pas de la “folie de la Croix” ?

De cette ferveur, le rôle de Jean Paulhan dans la Résistance porte témoignage, il appartient à l'histoire. Dès les premières semaines de l'occupation, à Paris, alors que presque tous s'abandonnent au désespoir ou trahissent, sans hésiter il reprend le combat, adhère à l'un des tout premiers réseaux clandestins, publie un journal. Sans l'intervention de Drieu La Rochelle, il n'aurait pas échappé au peloton d'exécution du 25 février 1942 et au sort de ses compagnons Vildé, Letvitsky et le jeune Sénéchal. Libéré, il poursuit la lutte. Dans des conditions difficiles. Il est surveillé par la Gestapo ; aux éditions de la N.R.F., son bureau est voisin de celui de Drieu et de sa revue de “collabos” ; la Résistance organisée vit en état d'alerte, sur le qui-vive ; Paulhan est imprudent, exposé ; seuls les auteurs de la N.R.F. sont autorisés à maintenir un contact régulier avec lui. Il s'en attristait par moments. Il aurait aimé, nous disait-il, participer à des coups de main, faire sauter des trains par exemple, bref, prendre du service actif. Son amitié pour Drieu a servi de prétexte, plus tard, à la légende selon laquelle Jean Paulhan aurait recruté des auteurs pour la revue publiée sous contrôle allemand et joué en quelque sorte double jeu. Calomnie sans fondement, car il ressentit de la peine à la voir reparaître dans de telles conditions. Rentré d'un voyage en zone libre, il m'en informait ainsi le 20 novembre 1940 : “Oui, Paris est très bien. La zone (soi-disant) inoccupée l'est beaucoup moins. La N.R.F. va paraître avec Gide, M. Jouhandeau, Audiberti, Morand, Chardonne (qui m'écrit : “La France était morte, Hitler est notre providence” !) et aussi Châteaubriant, J. Boulenger, Bonnard, mais sans : Bernanos, Claudel, Schlumberger, Queneau, Grenier et (évidemment) Suarès, Benda, Wahl, Eluard. La radio (celle de 8 h 15)2 console de pas mal de choses.” Aucune ambiguïté dans ces lignes pour qui sait le peu d'estime qu'il avait pour Châteaubriant, Bonnard, Boulenger... Malgré les conseils des “prudents”, Paulhan devint le centre et l'animateur de toute la “résistance littéraire” ; cofondateur des Lettres françaises, du Comité National des Écrivains (zone occupée) dépendant du Front National et des Editions de Minuit, bien que Vercors ni Pierre de Lescure n'aient voulu, par précaution, le rencontrer. Il ne péchait certes pas par excès de précaution, ni même de sagesse !

Quelques semaines avant l'arrestation de Jacques Decour, il eut l'étrange idée de nous proposer d'accueillir un jeune poète, devenu, par le malheur des temps, employé dans les services du sinistre F. de Brinon — l'homme de Laval à Paris. Ce jeune homme voulait “se racheter”, participer à la Résistance et commettre un attentat. Naturellement, Decour et moi de nous récuser, méfiants à juste titre. Le garçon était cinglé, et Brinon était à sa portée à toutes fins utiles. Paulhan n'insista pas. Le lendemain, un petit mot de sa belle écriture, dont voici le texte :

“Mon cher ami, je vois bien jusqu'où va la différence entre nous. Je m'obstine à croire et vous, non, que la poésie (et la politique) sont, pour une part, une façon d'utiliser au mieux la folie...
“Mais laissons cela. Il va sans dire que sur le point qui nous occupe je ne ferai que ce que vous déciderez.
“J. P.”

Je dois l'avouer, ce billet inquiéta un peu nos amis. L'utilisation de la folie pour jouer à cache-cache avec la Gestapo ne nous disait rien de bon. Heureusement, Jean Paulhan, sans démordre pour autant de son opinion, s'en tint à ce que nous avions décidé.

Les divisions qui suivirent la Libération, l'opposition que Jean Paulhan marqua à quelques-uns d'entre nous pendant l'épuration autorisèrent des esprits partisans à mettre en doute sa fidélité à la Résistance. Ils n'ont pas vécu à ses côtés l'interminable soirée où nous attendîmes en vain Jacques Decour, toujours si ponctuel ; ils n'ont pas partagé notre détresse quand nous apprîmes l'exécution de Jean Vaudal. La réaction de Jean Paulhan — que j'ai jugée alors excessive — contre certains abus, ne pouvait surprendre aucun homme de bonne foi. Nul n'ignorait ses sentiments, ses réserves à l'égard de nos camarades communistes, son désir de voir limiter l'épuration aux auteurs de délations. Dès le début d'octobre 1944, il m'avait mis en garde contre une certaine “faculté d'accueil sans réserve à l'égard des communistes”.

“Songez-vous aussi que vous avez à recréer une unité, une unanimité nationale où il faudrait tout de même commencer à admettre tous les gens de bonne volonté (si même il leur est arrivé de s'égarer). Ne vous laissez pas trop guider par l'orgueil d'avoir eu raison. Il s'agit de ce que sera demain la France. Si je suis comme vous pour l'épuration c'est qu'elle nous délivrera, rapide et inflexible (mais à cette seule condition), de tout souci d'épuration.” Le 15 novembre, après une séance mouvementée du Conseil National des Écrivains (le fameux “Céné” de ses pamphlets), où nos confrères communistes avaient réclamé au gouvernement l'ouverture de poursuites contre un jeune essayiste animateur d'une des organisations du Maréchal, Paulhan protesta avec vivacité : il estimait inadmissible et atroce que des écrivains puissent se transformer en délateurs. Le lendemain, il m'adressait ce pneu : “Tout à fait d'accord. X devrait être en prison. Mais il n'y est pas. Pourquoi ne pas lui donner l'occasion de se réhabiliter ? Il supplie qu'on l'admette comme sergent à l'armée d'Alsace. Pouvez-vous faire quoi que ce soit pour appuyer sa demande ? Il ne peut être question tant que la guerre durera que de servir la France le mieux possible. X, sergent, sera utile, prisonnier, non.”

Il s'inquiète aussi de certaines rumeurs concernant les tribunaux d'exception. Si la justice lui paraît correctement rendue à Paris, il voudrait qu'une enquête rapide fût faite dans le Midi d'où, de toutes parts, on lui signale des tortures : “Il faudrait tout de même que nous puissions continuer à parler honnêtement des atrocités allemandes.” Ce n'est pas tardivement, comme le lui ont reproché en chœur collaborateurs impénitents et résistants déçus, qu'il désavoua l'épuration ; avant la Libération, en pleine bataille clandestine, il avait déjà formulé la plupart des réserves qu'il allait développer dans De la Paille et du grain. L'étonnement qu'en manifestèrent certains ne se justifiait pas ; reprocher à Jean Paulhan, à ce sujet, variations, trahison, ambiguïté, est inique ; il n'avait jamais dissimulé sa pensée, d'où l'irritation légitime qu'il manifesta contre des compagnons de combat devenus adversaires déloyaux. Il n'a pu supporter l'hypocrisie de sanctions prononcées au nom du service de la patrie et du salut public alors qu'elles tendaient trop souvent à éliminer des adversaires politiques et à servir des intérêts partisans. Mis, sur sa demande, “en sommeil”, il ne participa plus aux séances du C.N.E., puis formula publiquement ses réserves. Ce fut alors contre lui un véritable déchaînement ; sans illusion sur l'avenir des Lettres françaises après la clandestinité, il n'avait pas cru possible d'y être attaqué avec tant de violence, de sectarisme et sans égard au passé. Ces campagnes le décidèrent à publier, en 1952, sa fameuse Lettre aux Directeurs de la Résistance, dont le ton véhément tranche avec sa manière habituelle. Ce petit livre fit l'effet d'une bombe. J'en relis la dédicace qu'il m'adressa, une citation de Sophocle d'abord : “La justice n'a pas coutume de coucher avec les vainqueurs”, puis : “Je voudrais que nous soyons d'accord” ; enfin suivait ce billet : “Vous avez dû recevoir ma petite Lettre aux Résistants. Ah, je voudrais bien qu'elle vous ait paru juste. Il y a une mystique de la Résistance que nous ne défendrons jamais assez contre les profiteurs et les pharisiens. Mais peut-être l'ai-je défendue un peu trop vivement. C'était je crois l'avis du Général.”

Et cinq jours après, de préciser :
“Tout ce que je dis dans cette petite Lettre, c'est que notre mystique de Résistants a été trahie par les politiques et les gens en place. Voilà qui est fait pour faire hurler tous les pharisiens. Ils hurlent assez bien ?”

Soit ; Paulhan, cependant, en faisant sienne la thèse de la légalité du gouvernement de Vichy, condamnait non seulement les abus de la Résistance, mais sa légitimité, ce qui combla d'aise les pétainistes et mécontenta le général de Gaulle. Surpris et peiné de ce désaveu, Paulhan a pu s'en expliquer ; l'entrevue fut cordiale, d'où le lendemain ces trois lignes : “Je dois dire que le Général m'a enchanté : je l'ai trouvé simple et chaleureux, intelligent et plein de bon sens. Tout content de le connaître.”

La guerre d'Algérie nous vaudra les dernières pages politiques de Jean Paulhan, témoignage de la permanence de ses convictions. Voilà donc partisans de la négociation avec les fellagha, prêts à l'abandon de l'Algérie, tant d'adversaires des accords de Munich et d'épurateurs intransigeants de 1944 ! Jean Paulhan souligne la contradiction, non sans rappeler encore une fois, avec quelque nostalgie, les leçons de M. Lyon, l'image d'une France puissante et colonisatrice parce que fraternelle, d'une France champion du progrès et des droits de l'homme ; mais c'était là pur mirage ; il en conviendra. Ces pages, écrites en 1956, sont précieuses, car Jean Paulhan y réaffirme cet amour profond et mystérieux qui nous attache à la patrie dès qu'elle est menacée, à cette “France secrète” pour qui se battaient les Résistants, que nous chérissons et servons spontanément ; cette foi à laquelle il demeura fidèle, qu'il vécut et parvint à exposer avec ferveur et sobre clairvoyance. La guerre civile bientôt menace. Un groupe de Résistants de 1940, au début de l'année 1958, lance un appel pour le retour au pouvoir du général de Gaulle ; il s'agissait de “régler pacifiquement le problème algérien, dans l'esprit libéral du discours de Brazzaville et de sauvegarder les libertés républicaines” ; chargé de demander à Jean Paulhan son adhésion à ce manifeste, je reçus cette réponse immédiate :
“Je signe bien sûr. Avec quelques réserves (entre nous) ; il me semble bien que les paragraphes 2 et 41 reviennent, peu s'en faut, à dire : Prenons vite un dictateur pour éviter les dictatures. (Mais après tout pourquoi pas ?)...”

Ce ralliement — son discours de réception à l'Académie française, qui provoqua quelques remous politiques, en fait foi —, il ne le regretta jamais.
Je ne pense pas qu'il puisse m'être fait grief d'avoir abusé ici de citations tirées de ses lettres. Était-il meilleure méthode pour découvrir sans le trahir, en dépit de trop de légendes, le citoyen Jean Paulhan ? Démocrate, mais sans illusion sur les faiblesses de régimes toujours sous la menace de la démagogie ; patriote, mais opposé à toute étroitesse nationaliste et curieux des civilisations les plus lointaines ; résistant héroïque, mais adversaire d'une répression jugée excessive et toujours enclin à comprendre et à justifier les raisons de l'adversaire ; gaulliste convaincu, mais sans passion, Jean Paulhan échappe au clivage classique mais facile de notre terminologie politique : il ne s'est laissé accaparer par aucun clan. Là comme ailleurs, fidèle à ce qui fut sa raison d'être, Jean Paulhan est épris de vérités qui doivent être recherchées et découvertes par-delà tout ce qui les trahit et les défigure, mais auxquelles, une fois éprouvées, qu'il s'agisse de la justice ou de l'amour de la patrie, il n'hésite pas à tout sacrifier, nous donnant le rare exemple d'un civisme aussi généreux pour les hommes qu'inflexible quant aux principes, aussi pur que son œuvre.