Le bouquet de violettes de Jean Paulhan

Paule Thévenin

Ce texte est paru dans le numéro d'hommage de la nrf à Jean Paulhan en mai 1969

En 1946, Antonin Artaud, dans le Préambule qui devait ouvrir ses œuvres complètes, après avoir dit pourquoi il renonçait à y faire figurer son premier livre : Tric Trac du Ciel, ce recueil de poèmes assez semblables à ceux qui lui avaient été autrefois refusés par Jacques Rivière pour La Nouvelle revue Française, raconte ainsi comment il connut ce refus :

Voici le texte de la lettre que je reçus de Jean Paulhan, alors son secrétaire, vers le mois de septembre 1923 :

Cher Monsieur,

Voici vos poèmes, auxquels je trouve un grand charme. Il semble à Jacques Rivière que ce charme ne soit ni assez ferme, ni encore assez assuré.

Or, nous savons, et par la Correspondance avec Jacques Rivière et par les lettres écrites à Génica Athanasiou, que c'est Jacques Rivière lui-même qui, le 1er mai 1923, répondit à Antonin Artaud qu'il ne pouvait publier ces poèmes.
Il serait trop facile de dire qu'il s'agit là d'un faux souvenir, faux souvenir peu probable puisque, cette Correspondance, Antonin Artaud venait de la relire, cela se voit à plus d'une phrase du Préambule, et que, justement, elle débute avec la lettre de refus de Jacques Rivière. Il s'agissait plutôt de faire en sorte que, dans ce tome I, les lettres qui manifestaient l'incompréhension de Jacques Rivière soient précédées d'une lettre, du texte de la lettre par laquelle Jean Paulhan aurait, comme sans y toucher, signifié son désaccord avec le directeur de la revue. Ainsi, la blessure que Rivière avait infligée en résolvant par la négative la question de la recevabilité de ces poèmes était, aurait, déjà, en 1923, été compensée par le désaveu de son secrétaire Jean Paulhan, désaveu donné ici comme prélude à une longue, amicale et fidèle attention.
Si Jean Paulhan n'a jamais appartenu au groupe surréaliste, dès 1919, bien avant qu'ils ne s'affirment tels, il entretient d'amicales relations avec André Breton, Aragon et Philippe Soupault ; et il leur amène Eluard. Ce que dit Paulhan, a écrit plus tard André Breton, rappelant cette époque, et, plus encore, ce qu'il sous-entend, les arrières-pensées qu'il excelle à marquer, tout cela est à ce moment très près de nous. D'ailleurs, le personnage assis au centre du tableau peint par Max Ernst en décembre 1922, Au rendez-vous des Amis, n'est-ce pas Jean Paulhan ?

Aussi, lorsqu'il devient, à la mort de Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue Française, il s'emploie à faire publier les textes d'André Breton, d'Aragon, d'Eluard, de Crevel, et c'est à son influence qu'est due la publication, en 1925, de L'Ombilic des Limbes, où l'adhésion d'Antonin Artaud au groupe surréaliste se révèle à plus d'un signe, et que Rivière, qui lui avait reproché de ne pas arriver en général à une unité suffisante d'impression, aurait fort probablement refusé. C'est encore Jean Paulhan qui, deux années plus tard, prend la décision de faire publier en volume la Correspondance avec Jacques Rivière, dont il n'est pas sans mesurer la singularité et quel irrémédiable tournant elle fait prendre à la chose écrite.

Il me tarde de lire votre correspondance. (Et pour moi, je vous entends, je vous suis : je me demande pourtant ce que vous voulez garder — si c'est la vie simplement, je veux dire l'existence, ce simple courant d'air ou d'eau ; je le voudrais. Il me semble que si vous acceptez de vouloir à la fois le changement de tout, vous vous interdisez réellement de vouloir aucun changement, vous êtes condamné à demeurer sur place, dans un désespoir immobile.)

La correspondance dont il est question ici était un projet d'Antonin Artaud : échanger avec Vitrac une correspondance sur le sinistre état de choses actuel, mais combien nous sommes loin, dans cette réponse de Jean Paulhan qui date de février 1927, du style des apaisements prodigués par Rivière, de ses dissertations psychologico-moralistes. Ce qui frappe, au reste, dans les quelques lettres de Jean Paulhan à Antonin Artaud qui nous sont parvenues, c'est leur sérieux, leur fermeté.

De 1925 à ce début de 1927, deux années seulement se sont écoulées, mais elles sont comme distendues par les passions, les événements. Pour ne citer, en ce qui le concerne, que les plus marquants : en janvier 1925, Antonin Artaud est désigné pour diriger la Centrale du Bureau de Recherches Surréalistes ; en mai, il présente avec Génica Athanasiou, au théâtre du Vieux-Colombier, Au Pied du Mur, de Louis Aragon ; en août, Le Pèse-Nerfs paraît dans une collection que dirige Aragon : "Pour vos beaux Yeux" ; en septembre-octobre 1926, il fonde avec Roger Vitrac et Robert Aron le théâtre Alfred-Jarry ; en novembre enfin, il est exclu du groupe surréaliste. Durant tout ce temps-là, Jean Paulhan a aidé, soutenu Antonin Artaud, non seulement en publiant régulièrement ses textes dans La Nouvelle Revue Française (dont le premier manifeste du théâtre Alfred-Jarry), mais en lui faisant connaître des personnes capables de l'appuyer, en agissant pour que la revue Commerce mette à son sommaire Fragments d'un Journal d'Enfer. S'il y eut entre eux, au cours de l'année 1926, un léger différend à un moment où Antonin Artaud se risqua au rôle d'intermédiaire pour amener les surréalistes à publier dans La Nouvelle Revue Française, entreprise vouée à l'échec, l'antinomie des parties en présence, la lutte d'influence qui s'ensuivit ne pouvant que tirailler l'intermédiaire, le mettre en position difficile, lui donner envie de tout planter là, de tout briser, ce différend fut de courte durée. Et quand les surréalistes manifestent Au grand Jour l'exclusion d'Antonin Artaud, qui leur réplique A la grande Nuit, Jean Paulhan fait paraître dans La Nouvelle Revue Française une notule signée Jean Guérin suffisamment sévère à l'égard des surréalistes pour qu'il en reçoive des lettres d'insulte et croie nécessaire d'envoyer ses témoins à André Breton. Le duel n'eut pas lieu, mais que Paulhan l'ait, pour lui, risqué, toucha au plus profond Antonin Artaud qui se sentait rejeté, banni, et que cette rupture atteignait plus qu'il ne voulait l'admettre. L'attitude de Jean Paulhan n'était pourtant pas qu'aveugle parti pris. Revenons un peu en arrière, juste au moment de cette exclusion, avant que ne paraisse Au grand Jour.

Etre exclu, Antonin Artaud a du mal à l'admettre ; c'est une cassure, une coupure contre les effets de laquelle il lui faut à tout prix se défendre, réagir. Et il se tourne alors vers ce qu'il a, en compagnie de ses anciens amis, vomi, flétri, puisqu'aussi bien le numéro de La Révolution Surréaliste, composé sous son impulsion, avait pour titre général : 1925 : Fin de l'Ere chrétienne. On ne sait pas exactement qui a pu l'entraîner à Meudon, chez Jacques Maritain, mais on est fondé à supposer que ce fut Max Jacob, grand pourvoyeur en la matière, et c'est un fait qu'il a dû, pendant une période très brève, sans doute par réaction contre l'idéologie à laquelle ceux qui l'avaient chassé adhéraient, et donc contre eux, céder à la tentation de l'idéologie professée à Meudon.
Antonin Artaud écrit alors un article (que très vraisemblablement il détruira par la suite) où à la fois il fait le procès du surréalisme et, comme par bravade, commet le geste irraisonné de se déclarer chrétien. Cela, nous le savons par des notes en bas de page, qui se répondent, dans Au grand Jour et dans A la grande Nuit.
Qu'il ait raison en pensant que les surréalistes ont eu connaissance de son article, nous le savons par une lettre que Jean Paulhan lui adresse avant la publication des deux brochures, puisqu'elle peut être datée d'avril 1927. Cette lettre nous apprend le titre de l'article : Les Barbares ; elle nous apprend aussi que l'une au moins des accusations qu'Antonin Artaud destinait aux surréalistes et qu'il lui retournent, c'est celle de bestialité ; elle nous confirme que c'est bien dans cet article qu'il s'était déclaré chrétien :

Artaud, je regrette franchement, je vous l'ai dit, que Gallimard ne veuille pas des Barbares. Mais je n'en dois pas moins vous dire le reproche que je leur fais.
Il est que vous abaissez et réduisez la question. Songez que vous avez été aux côtés de Breton et d'Aragon, vous les avez acceptés et aimés ; c'est eux depuis lors qui ont changé, plus que vous. Eh bien s'ils ont changé par simple crapulerie et bestialité, bien entendu ils ne m'intéressent plus du tout, c'est trop simple. N'est-ce pas la même bestialité qui rendait compte de leur surréalisme ? Et vous-même, qu'alliez-vous faire là dedans ? Artaud, prenez garde qu'en étant trop absolument révolté contre vos amis, vous vous diminuez vous-même. Or si nous cessons de croire à vous, si nous cessons de nous mettre à votre place, vos articles ne nous émeuvent plus, et n'ont presque plus de sens. (Ce mot d' article me dégoûte, mais qu'y faire ?) Si vous vous êtes trompé sur Breton au point de ne pas voir tous les monstres dont vous nous parlez aujourd'hui, quelle confiance puis-je encore mettre en vous ? Quelle confiance encore quand je vous vois si légèrement vous déclarer chrétien ?
J'entends bien que ce qui vous emporte, c'est aussi une fureur contre les Artaud passés et que vous êtes sévère pour vous avant de l'être pour celui-ci ou celui-là. Vous procédez par destruction et suicides. Mais le suicide gagne : il enlève aussi toute existence à ce qui l'a précédé (si l'on ne prend pas, par principe, le parti de la mort).

Si les attaques des surréalistes, dont il faut bien admettre qu'elles furent avant tout passionnelles, comme, en partie, les réactions d'Antonin Artaud, ne purent que l'exaspérer, le braquer, la lettre de Jean Paulhan, ses reproches, durent peser d'un bien autre poids. Il ne fut plus parlé des Barbares, l'épisode Meudon fut sans lendemain. Antonin Artaud se trouva sollicité par d'autres préoccupations : la mise en route du théâtre Alfred-Jarry, la réalisation de son scénario, La Coquille et le Clergyman. Et le 19 octobre 1927, quelques jours après que Jean Paulhan avait envoyé ses témoins à André Breton, Antonin Artaud pouvait lui écrire :

Merci de l'amitié que vous me témoignez en toute circonstance. Je ne puis vous dire à quel point elle m'émeut. Mais je sais que je vous dois une explication, non sur un point précis mais sur moi-même. Je vous la donnerai.

On est autorisé à le penser,par cette explication sur lui-même Antonin Artaud allait tâcher de faire renaître la confiance que la légèreté de sa déclaration des Barbares avait pu mettre en question.
Pourtant, une brouille sérieuse, qui durerait presque deux années, allait se produire. Si Jean Paulhan avait lui-même soutenu le premier spectacle du théâtre Alfred-Jarry, donné les 1er et 2 juin 1927 au théâtre de Grenelle, en publiant, en septembre 1927, dans La Nouvelle Revue Française, une note signée Jean Guérin :

Mais il semblait au contraire qu'ils [les personnages] fussent redressés et renforcés par la mise en scène : une réalité grosse de conséquence s'élevait ; la question se posait sur un plan de l'esprit, qui n'a pas l'habitude d'être sollicité. Enfin, par ses ruptures, son déséquilibre et son éclairage à faux, à la faveur d'un sens précis des équivalences, le metteur en scène nous révélait le sens véritable des  Mystères : les volte-face et l'ondoiement de la pensée saisie dans ses sources et qui cherche son issue dans l'étendue du réel,

la déclaration que fait Antonin Artaud au cours du deuxième spectacle, le 14 janvier 1928 : "La pièce que nous avons bien voulu représenter devant vous est de M. Paul Claudel, ambassadeur aux Etats-Unis... qui est un traître !" heurte Jean Paulhan et les sépare, alors que, curieusement, à cette occasion, le groupe surréaliste se rallie et se rouvre pour lui. (Sorte de fléau de balance, ce théâtre Alfred-Jarry : ce sont les représentations de son troisième spectacle : Le Songe, de Strindberg, qui vont amener la rupture définitive avec le groupe surréaliste.)
D'avoir aussi brutalement dénoué ses liens d'amitié avec Jean Paulhan pèse à Antonin Artaud et, le 9 novembre 1929, il se décide :

Voilà bien longtemps que j'aurais voulu vous écrire. J'ai eu avec vous un geste plus que malheureux, bas, et qui à beaucoup apparaîtrait comme irrémédiable. Cependant, ce geste, moi, je ne puis l'oublier et depuis deux ans tantôt il n'a jamais cessé de me peser. J'aurais pu, beaucoup plus tôt, vous en manifester mon regret. Mais il vous eût été suspect. Et seul le temps pouvait me donner le droit d'être sincère.
A ma sincérité présente, Jean Paulhan, il m' importe beaucoup que vous croyiez. Je sais ce que je vous dois et quel ami vous avez été pour moi. Et le souvenir de votre amitié, humaine et sûre celle-là, parmi tant d'amitiés malpropres ne fait qu'augmenter et mes regrets et mon remords.

Par la suite, plus rien n'entame plus cette amitié resserrée. De 1930 à 1937, Jean Paulhan se multiplie pour aider Antonin Artaud de toutes les façons possibles. Publications régulières dans La Nouvelle Revue Française où paraissent, entre autres, presque tous les textes dont la réunion fera Le Théâtre et son Double ; l'un d'eux (Le Théâtre balinais), à l'origine, c'est une lettre envoyée d'Argenton-le-Château à Jean Paulhan. Antonin Artaud projette de fonder un théâtre : Jean Paulhan cherche alors pour lui les commanditaires, sollicite les écrivains pour constituer un comité de patronage ; il autorise l'emploi du titre Théâtre de la N.R.F., pour cette entreprise qui deviendra, essaiera de devenir, Le Théâtre de la Cruauté.
Sa sollicitude, jamais moralisatrice, lui permet des mises en garde qu'Antonin Artaud accepterait mal s'il ne les sentait motivées par une amitié sans défaillance, qu'il s'agisse de la direction éventuelle d'un théâtre :

Vous avez tort, je crois, de vouloir prendre sur vous une tâche aussi préoccupante, et forcément mesquine et en tout cas aussi  différente de ce qui est vôtre, que la  direction d'un théâtre. Il me semble que votre découragement se glisse déjà par là. De ce côté-là, tout peut vous paralyser, et rien ne vous sauvera. (Mais je vous l'ai déjà dit.)

Ou encore de la question, toujours angoissante, de cet opium à la fois nécessaire et redoutable :

J'ai une grande amitié pour vous. Vous savez par quelles inquiétudes elle a pu être traversée : peut-être déposerez-vous un jour cette défiance où vous êtes à l'égard de vos amis, cette réserve toute prête à s'irriter à chaque instant ; peut-être abandonnerez-vous aussi un goût ou une habitude bien plus dangereuse, — non pas seulement pour notre amitié, pour votre pensée.

La confiance qu'en retour Antonin Artaud avait en lui était exigeante, récriminatrice parfois, mais grande puisque, s'agissant de l'essentiel, c'est à dire les textes qu'il lui soumettait (ici Le Théâtre et la Peste), il pouvait écrire :

Je ne vous en voudrai jamais d'être parfois rigoureux avec moi : ceci m'incitera toujours à chercher plus au fond en moi-même, car je n'ai pas et ne veux pas avoir de fausse vanité. Mais vite un mot pour me dire sans fard et en toute sincérité ce que vous pensez de cette nouvelle fin qui est pour moi définitive. Ne m'envoyez plus de nouvelles épreuves. Revoyez simplement le texte imprimé sur le manuscrit que j'ai revu de fort près.

Lorsque, fin 1936, Antonin Artaud est de retour du Mexique, voyage que Jean Paulhan, en intervenant au Quai d'Orsay auprès de Jean Marx, a contribué à rendre possible, que faire pour l'aider efficacement ? Quel soutien apporter à un homme dont le mal est une incompatibilité fonamentale entre lui et le monde occidental tel qu'il est ? Dans les quelques mois qui vont précéder son départ pour l'Irlande, Antonin Artaud se jette dans l'aventure irréelle et irréalisable d'un projet de mariage avec Cécile Schramme, jeune fille de la bonne société bruxelloise, pour l'éventualité duquel il sollicite Jean Paulhan pour être son témoin, et qui ne résistera ni à la confrontation avec la famille Schramme au cours d'un voyage à Bruxelles où il doit prononcer une conférence sur "la décomposition de Paris", ni aux possibilités de compréhension et d'endurance de la jeune femme ; il se soumet à deux pénibles cures de désintoxication qui semblent avoir été sans résultat, le dérisoire étant qu'elles n'avaient été entreprises qu'en vue du mariage ; il n'a aucune ressource, aucun moyen d'existence ; quel emploi, quel place dans notre société pour l'homme qu'il est devenu ? Après, semble-t-il, plusieurs démarches ayant abouti à des refus, l'insistancce de Jean Paulhan finit par lui obtenir, à la fin du mois de janvier 1937, comme "secours d'urgence", six cents francs de la Caisse des Lettres (c'est d'ailleurs Jean Paulhan qui, discrètement, a réglé les frais d'hospitalisation relatifs à la première cure de désintoxication). Et cependant, au cours de ces mois si pénibles, Antonin Artaud écrit la préface du Théâtre et son Double, corrige les épreuves du volume, écrit La Danse du Peyotl, Les Nouvelles Révélations de l'Être. D'un Voyage au Pays des Tarahumaras paraît dans La Nouvelle Revue Française, en août 1937, alors qu'il se trouve dans les îles Aran à la recherche de la dernière descendante authentique des druides. Ceux qui s'indignèrent que ce texte parût signé de trois étoiles doivent à présent savoir qu'en cela Jean Paulhan déféra à la demande expresse d'Antonin Artaud.
Que dire encore ? C'est Jean Paulhan, inquiet d'être sans nouvelles, qui s'enquiert auprès de la Légation de France à Dublin. Grâce à lui, on peut retrouver la trace d'Antonin Artaud. C'est Sainte-Anne, puis Ville-Evrard pour Antonin Artaud. C'est bientôt la guerre, puis l'occupation pour ceux qui sont "dehors".
En 1943, à Robert Desnos qui s'entremet pour faire transférer Antonin Artaud à Rodez, chez le docteur Ferdière, Jean Paulhan, qui plus d'une fois pourtant l'a poussé à se désintoxiquer, se pose cette question : Mais la morphine ?  par laquelle il prouve avoir compris où est le vrai problème, qu'il ne s'agit pas d'une toxicomanie au sens habituel, mais de la nécessité, peut-être effroyable, de cet adjuvant indispensable à Antonin Artaud pour se comporter comme s'il était en bonne santé. Jean Paulhan, sans doute parce qu'il le connaît de longue date, qu'il a su apprendre à le connaître, a compris que la totale privation d'opium imposée dans les asiles est dans ce cas, et parce qu'lle est imposée, une sorte de mise en condition dans l'état de malade. Alors il envoie du tabac, mais on sent que, s'il le pouvait, il enverrait un peu de cet opium qu'Antonin Artaud lui réclame depuis qu'en 1939, de Ville-Evrard, il s'est remis à lui écrire. Dans cette même lettre à Robert Desnos, Jean Paulhan s'engage à envoyer, chaque mois, une somme d'argent, et il le fera. Et dès 1945, lorsque, au reçu des lettres d'Antonin Artaud, il entrevoit la possibilité de l'arracher à l'asile de Rodez, c'est lui qui persuade Jean Dubuffet d'aller l'y voir, encourage Henri Thomas à lui écrire, soutient l'effort d'Arthur Adamov qui sollicite les dons des peintres, des écrivains pour une vente aux enchères destinée à réunir des fonds pour la sortie d'Antonin Artaud, accepte d'être le président du Comité d'organisation constitué dans ce but, puis de la Société des Amis d'Antonin Artaud qui gèrera les fonds ainsi récoltés.
Jean Paulhan est sans doute un des rares qui sut ne jamais donner à Antonin Artaud le sentiment qu'il le tenait pour un malade, mais au contraire pour un homme libre. Et, en mai 1947, il lui en donne une nouvelle preuve. Jean Dubuffet avait été nommé trésorier des fonds de la Société et devait verser chaque mois une certaine somme à Antonin Artaud pour ses besoins personnels. Les choses auraient dû se passer simplement , il n'en fut rien. Les rapports d'Antonin Artaud avec Jean Dubuffet ressemblèrent très vite à ceux de Baudelaire avec Ancelle et se gâtèrent de telle sorte que Jean Dubuffet dut se démettre de ses fonctions. Le 7 mai, Antonin Artaud écrit à Jean Paulhan :

...mais c'est pour vous dire, Jean Paulhan, que le fait de détenir et d'être responsable d'une somme m'appartenant crée un état d'esprit gênant chez celui qui la détient et fait naître perpétuellement des situations pénibles.
Maintenant Jean Dubuffet s'est démis de ses fonctions et Pierre Loeb l'a remplacé. — et il prend lui aussi automatiquement la même attitude qui consiste à s'inquiéter de mes dépenses et de la rapidité avec laqulle, dit-il, fond mon avoir. [...]
Jean Paulhan, il faut que cette énervante situation cesse.
Il n'y a pas de raison pour que je continue à être tenu en tutelle et qu'un autre que moi ait la responsabilité des fonds qui m'appartiennent, abosulment comme si j'étais ce qu'on appelle un enfant prodigue ou un homme à l'esprit fêlé et qui ne sait pas dans la vie se diriger. — Vous me connaissez depuis près de vingt-cinq ans, vous savez que j'ai toujours  travaillé, fait tous les métiers, mais que j'ai toujours gagné ma vie sans être à charge à quiconque. Je vous demande donc purement et simplement de me faire remettre, à  moi, une fois pour toutes, les fonds qui ont été recueillis à mon intention. Afin que  nul désormais n'en ait plus le souci ni la responsabilité. Ce sera à moi à les faire durer le plus longtemps possible. En tout cas vous pouvez être certain que nul ne me verra un jour venir le taper d'un billet de cinquante francs. Je me suis toujours débrouillé pour vivre de mon travail et je continuerai, c'est tout.
Cela fera cesser un souci chez le possesseur éventuel de mes fonds et m'enlèvera à moi aussi le souci de me demander comment oser demander mille ou cinq mille francs pour ceci ou pour cela.

Pour je ne sais quelle question de législation, il n'était pas possible de remettre les fonds de la Société, déposés chez un notaire, directement à Antonin Artaud. Jean Paulhan devint alors trésorier, mais sut trouver la combinaison qui permit à Antonin Artaud de ne pas se sentir en tutelle en lui faisant envoyer sans autre intermédiaire et régulièrement par le notaire, la mensualité dont il avait pris la peine de fixer le montant. Et s'il arrivait que cette somme ne fût pas suffisante, c'était des plus simples, Antonin Artaud le disait à Jean Paulhan ou le lui faisait dire (c'est à l'occasion d'une commission de ce genre que je vis Jean Paulhan pour la première fois) sans éprouver la crainte ou d'essuyer un refus ou d'être sermonné. Ce sont là des choses qui n'ont pas de prix.
Après plus de vingt ans d'une amitié aussi attentive, affectueuse et patiente que lucide, le 4 mars 1948, Jean Paulhan que je venais de prévenir arriva à Ivry en tenant à la main un petit bouquet de violettes qu'il glissa dans d'autres mains, celles d'Antonin Artaud. Il se joignit à nous. Nous étions là quelques-uns à savoir que la dernière atteinte à la liberté d'Antonin Artaud serait de lui imposer par-delà la vie l'offense majeure de ce qu'il est convenu d'appeler des obsèques religieuses. Eviter cela, nous n'y serions sans doute pas parvenus si Jean Paulhan n'avait passé la plus grande partie de la journée à Ivry à attendre avec nous ceux dont la légalité sociale faisait brusquement les maîtres d'une décision qu'Antonin Artaud leur aurait dénié le droit de prendre. Jean Paulhan le savait peut-être d'encore plus loin que nous. Par sa présence, son insistance, son adresse, l'habileté qu'il déploya, les risques de scandale qu'il sut, quand il le fallut, évoquer, c'est lui, on peut le dire, qui contribua le mieux à imposer que soient écartés les fastes hypocrites d'un cérémonial religieux. Ainsi, une fois encore, il montrait qu'il tenait Antonin Artaud pour un homme libre et conscient ; il se tenait près de lui dans la bataille et l'aidait, de toute son amitié, à la gagner, il contribuait à empêcher l'aliénation dernière.

Paule Thévenin