Affiche de l'exposition Jean Paulhan et ses peintres

Neuf lettres à Georges Braque avec deux réponses du peintre

Jean PaulhanGeorges Braque

Les extraits de lettres qui suivent ont été publiés dans le catalogue de l'exposition Jean Paulhan à travers ses peintres organisée par André Berne-Joffroy

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datée : jeudi 25

Voici le début de l'étude, la fin tiendra huit pages environ.
J'aimerais l'appeler : Braque le patron (au sens chrétien du mot. Ce que les Orientaux appellent le gourou.)
Je tâche de prendre les choses du plus bas, du plus simple. La conclusion serait à peu près "...si le plus grand peintre est celui qui donne de la peinture l'idée la plus juste mais la plus insitante, la plus précise, mais la plus rayonnante, eh bien, c'est Braque que nous prenons pour patron, pour professeur et pour loi secrète."
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Je voudrais aussi préparer le lecteur à entendre exactement vos pensées.

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datée : lundi

Je ne sais quel était le mystique (Suso peut-être) qui disait : le savant s'efforce de tout rendre clair, et tout devient obscur. Le mystique accepte de laisser un point dans l'ombre, et tout le reste aussitôt s'illumine, et foisonne de clarté.
Est-ce que je me trompe si je pense que peu de peintres ont, d'une adhésion aussi pleine que vous, accepté, épousé ce point obscur - que de là vient le foisonnement qui me frappe et (si je puis dire) m'étrange à tel point dans vos cahiers.
Il m'ennuie de vous parler toujours de vous en métaphysicien. Mais si c'était le contraire ? Si c'était la faute des critiques de n'avoir jamais osé voir d'abord dans Cézanne ou dans Van Gogh le métaphysicien (ou le religieux, c'est tout un) ?

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datée : mercredi

Le poisson me fait longuement penser à ce mélange d'extrême violence et de sérénité pourtant qui est vôtre. Je l'ai près de moi, je ne m'en sépare guère.
Vous rappelez-vous ces mots de Vasari : "Attentif au principal de l'art, ce peintre laissa à d'autres l'agrément de la fantaisie, les caprices, les idées nouvelles. Dans ses toiles on ne trouve ni maisons, ni arbres, ni fabriques. C'est en vain qu'on y chercherait certaines gentillesses de l'art, auxquelles il redoutait de concéder son génie."
Naturellement , on a toujours envie, quand on parle d'un peintre, de recommencer un peu Vasari...

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datée : vendredi

Qui ai-je vu arriver à La Fortelle avant-hier ? Le Pope Sérafin. (C'est le grand pope à tête de Christ qui officiait le jour où Marcelle Braque nous a conduits à l'église russe.) Il est fort sympathique, mais (à mon sens) trop libéral : il m'a gentiment expliqué qu'il suffisait, pour se convertir à l'orthodoxie, de préférer Dieu à soi-même - le reste étant, peu s'en faut, de fantaisie. C'est un peintre russe qui s'est converti il y a quinze ans...

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datée : mardi

Le thème tout entier tient dans le titre du dernier chapitre : la beauté moderne est métaphysique. À quoi conduisent, d'une part, vos réflexions sur la peinture ; d'autre part, l'analyse de ces accidents nécessaires qu'ont été le cubisme, le fauvisme, les papiers-collés ; enfin l'observation du premier choc qui vient de vos toiles. Cela fait cinq chapitres.
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Il était difficile (et d'ailleurs absurde) de parler de Van Gogh et de Cézanne sans faire allusion à leur métaphysique. Mais je crois qu'avec vous la chose est devenue strictement impossible. (D'où la faiblesse, il me semble, de la plupart des études sur votre œuvre. Mais je vous en reparlerai.)

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datée : vendredi

Décidément, je mets les pieds dans le plat. Pourquoi ne pas dire carrément, pour finir, ce que chacun sait : c'est que nous vivons dans une époque (picturale) de géants. Et le reste.

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datée : mardi

Et si samedi Francis Ponge nous accompagnait, en seriez-vous ennuyés ? Il voudrait écrire sur vous une étude ou un livre, et moi je l'y encourage. (C'est vraiment un grand écrivain.)

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datée : 15-VIII-49

La table de cuisine vient de rentrer... Elle l'air rudement contente de se retrouver chez soi.
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Je vous envoie une petite histoire

Histoire de l'ermite et de la fille de roi

Pour tenter l'ermite, la jolie fille du roi lui montrait son corps, et lui parlait de ses joyaux et de ses festins. Mais l'ermite de son côté lui révélait l'amour de Dieu et la vanité des passions.
Chaque jour la fille du roi trouvait de nouvelles aventures, mais l'ermite des raisons plus cachées. En sorte qu'ils finirent par se convertir l'un l'autre, et l'ermite partit pour Memphis, où il mourut assez vite d'excès. Mais la princesse, de jeûnes et de privations.
Qui donne son secret, le perd.

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datée : dimanche 24 mai 1953

Voici à peu près le thème de l'article que j'ai proposé (sur son invitation) au Nouveau Femina :
La peinture moderne est animée par le Cubisme. C'est de lui qu'elle tient sa raison d'être ; c'est sur lui qu'elle reprend appui s'il lui arrive de douter d'elle-même.
Le cubisme consiste dans la substitution d'un espace immédiat et brut à l'espace concerté des Renaissants et des classiques.
Cette substitution a été permise par le jeu d'un engin analogue à la machine à perspective de Brunelleschi, à la vitre quadrillée de Dürer : le papier-collé.
Le papier-collé, pressenti dès 1905 par plusieurs jeunes peintres, a été réalisé le 13 septembre 1912 par Braque et tout aussitôt employé par Picasso.
Le papier-collé tend, depuis cinquante ans, à se substituer au dessin dans la présentation du tableau. D'allure sensuelle et sacrée chez Braque et ses disciples, il est spirituel et joueur chez Picasso et les picassiens.
Le titre serait, je pense, "Braque ou le cubisme". Tout cela est juste, n'est-ce pas ? Ce qui m'embarrasse un peu, c'est le rôle, dans le papier-collé, des lettres d'imprimerie. Alors que le rôle du galon de tapisserie par exemple me semble très explicable : il s'agit de soumettre la perspective classique au nouvel espace. Mais la lettre ne porte en elle, il me semble, aucune perspective combinée...

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Première réponse de Braque, non datée

Voici en bref des réponses à vos questions. Nos conversations vous aideront je pense à les compléter.

1° En effet mes premières préoccupations dites cubistes ont été de trouver un nouveau mode de représentation. L'espace classique était une chose préalablement déterminée.
la perspective - il s'agissait pour le peintre de tout ramener à ses lois.
Pour moi c'est soumettre l'objet à un mode ou à un besoin de représentation qui créait son espace.
2° Le cubisme a commencé avec la recherche de l'espace.
Les papiers-collés. Intégration de la couleur.
Évidence que la couleur et la forme ne se confondent pas. Ce sont deux sensations qui agissent simultanément.
3° Espace vers nous jusqu'au touché...

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Seconde réponse de Braque, datée : le 8 juin 1953

J'ai lu et relu votre lettre. Ce que vous avez écrit sur la perspective me paraît très pertinent et aidera beaucoup à mettre certains sur la voie. Pourtant pour la mise à carreaux il y a confusion. Il s'agit là pour le dessinateur d'une chose très définie : c'est le moyen employé pour agrandir ou diminuer un dessin. La perspective n'intervient pas.