Portrait de Germaine Paulhan

Manie

Jean PaulhanGermaine Paulhan

(Ce récit est extrait des Causes célèbres)

Après vingt ans de mariage, nous avons pris tout d'un coup une nouvelle habitude : à l'instant de nous endormir, nous nous pressons l'un contre l'autre. Tantôt elle me tourne le dos, et j'avance mes genoux sous les siens repliés. D'une main je la serre à l'épaule, de l'autre à la hanche. Ou bien elle dort allongée sur le dos : alors je l'entoure du bras gauche au faux du corps, tandis que mon bras droit se glisse sous son cou. Ainsi passent les nuits.
C'est aujourd'hui le mardi vingt-deux août. En me levant, j'ai eu la surprise de trouver l'imposte de la croisée à demi arrachée par la tempête. À la place du morceau de bois, on voit un arbre, si proche qu'on a envie de lui dire son nom. J'ai reconnu notre chêne.
J'ai réveillé Manie pour lui montrer l'arbre. Elle s'est étonnée comme moi. Avant le déjeuner, elle a voulu essayer le rapidex, que nous avons acheté hier. C'est un vernis qui permettra d'effacer les taches que j'ai faites à la table (prétend Manie) en y posant des plats trop chauds. Le résultat n'a pas été concluant. Pourtant les taches me semblent plus agréables à regarder.
Peu de nouvelles dans le journal : l'on aurait observé des craquements dans l'édifice économique du pays. Oui. À l'enterrement d'un certain Dessaulle, jadis condamné pour polygamie, assistaient les cinq femmes du défunt. Il serait possible de parvenir à l'aisance en élevant des animaux – petits je suppose, mais qui sait ? – dont l'annonce ne dit pas le nom.
Avant d'aller au travail, je me suis demandé si ma vie était délicieuse. Délicieuse, non ; mais plutôt nourrie, considérable. Un mot encore.
J'ai plusieurs raisons de l'appeler Manie. D'abord, son nom est Germaine, dont j'ai fait Maine. Puis, il est vrai que l'amour est une manie, je ne songe pas à elle avec raison.
Sans compter qu'il est prudent de donner aux choses, et aux personnes, leur nom le plus modeste.