Revue Commerce

Luce, l'enfant négligée

Jean Paulhan

Les terres basses sont couvertes de brume : une figure plus grande se lève et va son chemin sans quitter le sol, c'est un nuage. Hier, un gosse a crié dans la rue à Marie-Jeanne : "Je le sais, va, que vous avez couché avec des soldats !" Les deux sœurs avouent donc Aytré et Carois : les voilà, assis sur la terrasse, qui regardent le pays, le brouillard. Le docteur qui tournait autour d'Yvonne les voit de son jardin, se compare à Carois, Luce peut les approcher.
"Si elle bavarde, plus tard ? demande Aytré. — Je voudrais qu'elle dise un mot à son père ; et après ce qu'il a fait, je ne le regarde plus comme mon mari." Marie-Jeanne ajoute quelques mots, vient serrer les mains d'Aytré qui ne les entend pas, et pleure légèrement.
Luce assied sa poupée sur le fauteuil, et dit : "A présent, Bleuette vous regarde"
— Vous allez à l'école, Luce ?
— Comme dit maman : pourvu que je sache me ramener, ça me suffira."
Ici le petit Paul, qui dormait avec réserve, se réveille et s'agite dans sa voiture. Que d'enfants.

*

Yvonne : "Oh moi, je ne suis pas cousine de l'arc-en-ciel.
Carois. — Mais combien as-tu d'amies, de grandes amies ?
— Marie-Jeanne est la meilleure, nous avons beau être sœurs. J'en ai une autre qui habite l'Amérique : c'est elle qui veut me faire entrer au théâtre.
— Et d'amis, c'est moi que tu préfères, n'est-ce pas ?"
Yvonne se fâche : "Qu'est-ce que tu veux dire ? Penses-tu que j'en aie trente-six ?" Puis : "Sache bien que je ne me suis donnée à personne avant toi. N'en doute pas !"
Pourquoi parle-t-elle livre ? Carois est gêné, Luce vient regarder Yvonne en colère.
A force de s'agiter, Paulot dégringole de sa voiture. Marie-Jeanne achève d'un coup ses larmes, court le relever, le fait tourner en l'air et l'embrasse.
Aytré lui croyait la tête cassée, c'est qu'il ne connaît pas les enfants. Paul, qui n'a pas eu de mal, va se rendormir.

*

Pendant que Carois se dit : "Il faut que je lui parle sincèrement, l'avenir de notre amour..." ainsi de suite, la chute de Paul rappelle à Yvonne que Luce peut s'ennuyer. Elle s'enfuit derrière un arbre, ses robes volent ; mais Luce, peu s'en faut, reste à sa place. Quand Yvonne se démasque avec de grands rires, Luce sourit. Yvonne en a assez, elle revient. Comme Aytré emmène Marie-Jeanne : "Ils vont encore faire zoum-zoum, ils n'attendent pas la nuit." Elle n'est plus fâchée. "Je vais t'écrire tout ce que je pense, tout. Attends-moi un peu". Elle s'en va. Que je voudrais répondre aux gens : je vais vous écrire. Voici Luce qui apporte une pierre, la moitié d'elle. Carois pense voir qu'elle cale la roue de la voiture. Pas du tout. La pierre est simplement à l'endroit où a porté tout à l'heure la tête du petit.
Carois distrait regarde l'escalier par lequel la brume monte. Luce va jusqu'à la porte et appelle bas : "Paulot ! Paulot !"

*

Le petit Paul, cette fois, hurle. "Quelle pierre, quelle pierre", gémit Marie-Jeanne en chemise. Yvonne court, qui va-t-elle chercher ? D'ailleurs, tout est déjà manqué : personne ne comprend l'effort de Luce pour persuader à ces grandes femmes qu'il faut la mettre au courant des choses, si difficiles soient-elles (puisqu'elle s'entend aussi bien qu'une autre aux jeux véritables, qui fâchent et qui font pleurer).

Récit paru dans la revue Commerce, Cahier II, Automne 1924