Lettre à René Daumal

Jean PaulhanRené Daumal

La lettre qui suit figure dans la correspondance Paulhan-Daumal publiée par l'Obvil

datée : (dimanche) 12 juin 1932
[à Daumal?]

Mon cher ami,
Voudriez-vous que nous fixions notre réunion au lundi 20 juin ? Voulez-vous aussi que nous nous rencontrions chez moi, à Châtenay, dès le dimanche soir ? Ainsi pourrions-nous commencer notre entretien le lundi matin d’assez bonne heure, et parfaitement reposés.

Il me semble que nous pouvons dès maintenant nous entendre sur plus d’un point. Dites-moi si je me trompe (en ce cas, ce sont ces points mêmes qui pourraient devenir entre nous objets de dispute).

C’est une suite de réflexions sur les Lettres et sur le Théâtre ou la Poésie qui nous a conduits également à l’approche ou à la connaissance d’une vérité – hors de laquelle toute opération proprement littéraire ou toute réflexion sur les Lettres (de l’ordre de la critique littéraire, par exemple) nous paraît misérable. Cela, soit que les Lettres soient en effet plus propres que tout autre sujet à la révéler, soient qu’elles aient été pour nous l’occasion qu’aurait pu offrir aussi bien toute activité.

Sans vouloir préciser ici de quel ordre, de quelle nature est cette vérité et si nous nous accordons sur elle en tout point (ce sera là l’objet de notre entretien) il faut remarquer que sa connaissance prête infiniment à dégradation ou à ruine : et qu’il est extrêmement aisé de la perdre quand on l’a une fois tenue. La déchéance du surréalisme me paraît être ici un symptôme grave.

Nous ne reconnaissons dans l’ordre de la pensée, aucune autorité, à qui nous fier sans réserves. Quelle que soit la place que tiennent, dans les préoccupations de chacun de nous, l’œuvre de Marx, de Guénon, de Freud, de Spinoza ou la philosophie hindoue ce n’est qu’à titre de matériaux que nous les acceptons – nous tenant également libres sur tel point donné de les suivre ou de les repousser.

Rien ne nous paraît plus ridicule qu’une « école » soit littéraire ou philosophique. Si nous nous réunissons c’est pour aller ensemble un peu plus loin dans une voie intérieure et nettement opposée au sensationnel, à l’extérieur, au déclaré et à tout ce dont une « école » se nourrit. Il nous est parfaitement indifférent d’exercer une action, d’être considéré, de nous « imposer ».

Peut-être pourrions-nous convenir pour la matinée de lundi, de ceci : chacun de nous, suivant un ordre fixé par le tirage au sort exposera, pendant trois quarts d’heure environ, ses convictions, et ses raisons. Le reste sera laissé au hasard (le jardin est assez grand et les pièces assez nombreuses pour nous permettre de passer le reste de la journée, si nous le préférons, isolés.)

À vous, bien amicalement.

Jean Paulhan.