Du bonheur dans l'esclavage
Jean PaulhanUne révolte à la Barbade.
Une singulière révolte ensanglanta, dans le courant de l'année mil huit cent trente-huit, l'ile paisible de la Barbade. Deux cents Noirs environ, tant hommes que femmes, et tous récemment promus à la liberté par les Ordonnances de mars, vinrent un matin prier leur ancien maître, un certain Glenelg, de les reprendre à titre d'esclaves. Lecture fut donnée du cahier de doléances, rédigé par un pasteur anabaptiste, qu'ils portaient avec eux. Puis la discussion s'engagea. Mais Glenelg, soit timidité, scrupules, simple crainte des lois, refusa de se laisser convaincre. Sur quoi il fut d'abord gentiment bousculé, puis massacré avec sa famille par les Noirs qui reprirent le soir même leurs cases, leurs palabres et leurs travaux et rites accoutumés. L'affaire put être assez vite étouffée par les soins du Gouverneur Mac Gregor, et la libération suivit son cours. Quant au cahier de doléances, il n'a jamais été retrouvé.
le songe parfois à ce cahier. Il est vraisemblable qu'il contenait, à côté de justes plaintes touchant l'organisation des maisons de travail (workhouse), la substitution de la cellule au fouet, et l'interdiction faite aux « apprentis » — ainsi nommait-on les nouveaux travailleurs libres — de tomber malades, l'esquisse au moins d'une apologie de l'esclavage. La remarque, par exemple, que les seules libertés auxquelles nous soyons sensibles sont celles qui viennent jeter autrui dans une servitude équivalente. Il n'est pas un homme qui se réjouisse de respirer librement. Mais si jobtiens, par exemple, de jouer gaiement du banjo jusqu'à deux heures du matin, mon voisin perd la liberté de ne pas m'entendre jouer du banjo jusqu'à deux heures du matin. Si je parviens à ne rien faire, mon voisin doit travailler pour deux. Et l'on sait d'ailleurs qu'une passion inconditionnelle pour la liberté dans le monde ne manque pas d'entrainer assez vite des conflits et des guerres, non moins inconditionnelles.
Ajoutez que l'esclave étant destiné, par les soins de la Dialectique, à devenir maître à son tour, l'on aurait tort sans doute de vouloir précipiter les lois de la nature. Ajoutez enfin qu'il n'est pas sans grandeur, il ne va pas non plus sans joie, de s'abandonner à la volonté d'autrui (comme il arrive aux amoureux et aux mystiques) et se voir, enfin ! débarrassé de ses plaisirs, intérêts et complexes personnels. Bref, ce petit cahier ferait aujourd'hui, mieux encore qu'il y a cent vingt ans, figure d'hérésie: de livre dangereux.
C'est d'une autre sorte de livres dangereux qu'il s'agit ici. Précisément, des érotiques.
I. - Décisif comme une lettre.
D'ailleurs, pourquoi les appelle-t-on dangereux ? Voilà qui est au moins imprudent. Voilà qui semble fait, tant nous nous sentons communément de courage, pour donner envie de les lire et nous exposer au péril. Et ce n'est pas sans raison que les Sociétés de Géographie conseillent à leurs membres, dans les relations de voyages, de ne pas insister sur les dangers courus. Il ne s'agit pas de modestie, c'est pour ne tenter personne (comme on le voit encore par la facilité des guerres). Mais quels dangers? Il en est un du moins, que j'aperçois très bien de mon poste. C'est un danger modeste. L'Histoire d'O, de toute évidence, est l'un de ces livres qui marquent leur lecteur — qui ne le laissent pas tout à fait, ou pas du tout, tel qu'ils l'ont trouvé : curieusement mêlés à l'influence qu'ils exercent, et se transformant avec elle. Après quelques années, ce ne sont plus les mêmes livres. De sorte que les premiers critiques semblent assez vite avoir été un peu nigauds. Mais tant pis, un critique ne doit jamais hésiter à se rendre ridicule. Alors le plus simple est d'avouer que je ne m'y connais guère. J'avance drôlement dans O, comme dans un conte de fées — on sait que les contes de fées sont les romans érotiques des enfants — comme dans un de ces châteaux féeriques, qui semblent tout à fait abandonnés, pourtant les fauteuils dans leurs housses et les poufs et les lits à quenouilles sont très bien époussetés et les fouets et les cravaches le sont déjà; ils le sont, si je peux dire, par nature. Pas un soupçon de rouille aux chaînes, pas une idée de buée aux carreaux de toutes couleurs. S'il est un mot qui me vienne d'abord à l'esprit quand je songe à O, c'est le mot de décence. C'est un mot qu'il serait trop difficile de justifier. Passons. Et ce vent qui court sans arrêt, qui traverse toutes les chambres. Il souffle aussi dans O on ne sait quel esprit toujours pur et violent, sans arrêt, sans mélange. C'est un esprit décisif, et que rien n'embarrasse, de soupirs en horreurs et d'extase en nausée. Et, s'il faut l'avouer encore, mes goûts le plus souvent vont ailleurs : jaime les ouvrages, dont l'auteur a hésité; où il marque, par quelque embarras, que son sujet la d'abord intimidé; qu'il a douté s'il parviendrait jamais à s'en tirer. Mais l'histoire d'O, d'un bout à l'autre, est plutôt conduite comme une action d'éclat. On songe à un discours, mieux qu'à une simple effusion; à une lettre, mieux qu'à un journal intime. Mais la lettre est adressée à qui? Mais le discours, qui veut-il convaincre ? A qui le demander? Je ne sais même pas qui vous êtes.
Que vous soyez femme, je n'en doute guère. Ce n'est pas tant sur le détail, où vous vous plaisez, des robes de satin vert, guêpières, et jupes remontées à plusieurs tours (comme une boucle de cheveux dans un bigoudi). Mais voici : c'est qu'O, le jour où René l'abandonne à de nouveaux supplices, garde assez de présence d'esprit pour observer que les pantoufles de son amant sont râpées, il faudra en acheter d'autres. Voilà qui me semble à moi presque inimaginable. Voilà ce qu'un homme n'aurait jamais trouvé, en tout cas n'aurait pas osé dire.
Et pourtant O exprime, à sa manière, un idéal viril. Viril, ou du moins masculin. Enfin une femme qui avoue ! Qui avoue quoi ? Ce dont les femmes se sont de tout temps defendues (mais jamais plus qu'aujourd'hui). Ce que les hommes de tout temps leur reprochaient: qu'elle ne cessent pas d'obéir à leur sang; que tout est sexe en elles, et jusqu'à l'esprit. Qu'il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre. Qu'elles ont simplement besoin d'un bon maître, et qui se défie de sa bonté: car elles emploient à se faire aimer par d'autres tout l'entrain, la joie, le naturel qui leur vient de notre tendresse, sitôt qu'elle est déclarée. Bref, qu'il faut prendre un fouet quand on va les voir. Il est peu d'hommes qui n'aient rêvé de posséder une Justine. Mais pas une femme, que je sache, n'avait encore rêvé d'être Justine. En tout cas, rêvé à haute voix, avec cette fierté de la plainte et des pleurs, cette violence conquérante, avec cette rapacité de la souffrance et cette volonté, tendue jusqu'à la déchirure et à l'éclatement. Femme il se peut, mais qui tient du chevalier, et du croisé. Comme si vous portiez en vous les deux natures, ou que le destinataire de la lettre vous fût à chaque instant si présent que vous empruntiez ses goûts et sa voix. Mais quelle femme, et qui êtes-vous?
De toute façon, l'histoire d'O vient de loin. J'y éprouve d'abord ce repos, et comme ces espaces qui viennent à un récit d'avoir été longtemps porté par son auteur : de lui être familier. Qui est Pauline Réage ? Est-ce une simple rêveuse, comme il en est. (Il suffit, disent-elles, d'écouter son cœur. C'est un cœur que rien n'arrête.) Est-ce une dame d'expérience, qui a passé par là ? Qui a passé par là, et s'étonne qu'une aventure qui commençait si bien - ou du moins si gravement: dans l'ascèse et la punition — à la fin tourne mal et s'achève sur une satisfaction plutôt louche, car enfin, nous sommes d'accord, O demeure dans l'espèce de maison close, où l'amour l'a fait entrer; elle y demeure, et ne s'y trouve pas si mal. Pourtant, à ce propos :
II. — Une décence impitoyable.
Moi aussi, cette fin m'étonne. Vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'elle n'est pas la véritable fin. Que dans la réalité (pour ainsi dire) votre héroïne obtient de Sir Stephen qu'il la fasse mourir. Il ne défera ses fers qu'une fois morte. Mais évidemment tout n'est pas dit, et cette abeille — c'est de Pauline Réage que je parle — a gardé pour elle une part de son miel. Qui sait, peut-être a-t-elle été prise, cette unique fois, d'un souci d'écrivain : raconter quelque jour la suite des aventures d'O. Puis cette fin est si évidente, que ce n'était pas la peine de l'écrire. Nous la découvrons tout seuls, sans le moindre effort. Nous la découvrons et elle nous obsède un peu. Mais vous, comment l'avez-vous inventée — et quel mot à cette aventure? J'y reviens, tant je suis sûr qu'une fois trouvé, les poufs et les lits à quenouilles et les chaînes mêmes s'expliqueraient, laisseraient aller et venir entre elles cette grande figure obscure, ce fantôme plein d'intention, ces souffles étrangers.
Il me faut bien penser ici à ce qu'il y a, dans le désir masculin, de précisément étranger : d'insoutenable. On voit de ces pierres, où soufflent les vents, qui bougent tout à coup ou bien se mettent à pousser des soupirs, à jouer comme une mandoline. Les gens viennent les voir d'assez loin. Pourtant, on voudrait d'abord se sauver, on a beau aimer la musique. Au fait, si le rôle des érotiques (des livres dangereux si vous aimez mieux) était de nous mettre au courant ? De nous rassurer là-dessus, à la façon d'un confesseur. Je sais bien qu'on sy habitue, en général. Et les hommes non plus ne sont pas si longtemps embarrassés. Ils prennent leur parti, ils disent que c'est eux qui ont commencé. Ils mentent, et, si l'on peut dire, les faits sont là : évidents, trop évidents.
Les femmes aussi, me dira-t-on. Sans doute, mais chez elles l'événement n'est pas visible. Elles peuvent toujours dire que non. Quelle décence ! D'où vient sans doute l'opinion quelles sont les plus belles des deux, que la beauté est féminine. Plus belles, je n'en suis pas sûr. Mais plus discrètes en tout cas, moins apparentes, c'est une façon de beauté. Voilà deux fois que je songe à la décence, à propos d'un livre où il n'en est guère question...
Mais est-il vrai qu'il n'en soit guère question ? Je ne songe pas à la décence, un peu fade et fausse, qui se contente de dissimuler; qui senfuit de devant la pierre et nie l'avoir vue bouger. Il est une autre sorte de décence, elle irréductible et prompte à châtier; qui humilie la chair assez vivement pour la rendre à sa première intégrité et la renvoie par la force aux jours où le désir ne s'était pas déclaré encore et le rocher n'avait pas chanté. Une décence entre les mains de laquelle il est dangereux de tomber. Car il ne faut rien de moins pour la satisfaire que les mains liées derrière le dos et les genoux disjoints, les corps écartelés, et la sueur et les larmes.
J'ai l'air de dire des choses effroyables. Il se peut, mais c'est alors que l'effroi est notre pain de chaque jour — et peut-être les livres dangereux sont-ils simplement ceux qui nous rendent à notre danger naturel. Quel amoureux ne serait épouvanté sil mesurait un instant la portée du serment qu'il fait, non pas à la légère, de s'engager pour toute sa vie? Quelle amoureuse, si elle pesait une seconde ce que veulent dire les « je n'ai pas connu l'amour avant toi... je n'avais jamais été émue avant de te connaître » qui lui viennent aux lèvres ? Ou encore, et plus sagement — sagement ? — « Je voudrais me punir d'avoir été heureuse avant toi. » La voilà prise au mot. La voilà, si je peux dire, servie.
Donc, il ne manque pas de tortures dans l'histoire d'O. Il ne manque pas de coups de cravache ni même de marques au fer rouge, sans parler du carcan et de l'exposition en pleine terrasse. Presque autant de tortures qu'il est de prières dans la vie des ascètes du désert. Non moins soigneusement distinguées et comme numérotées — les unes des autres séparées par de petites pierres. Ce ne sont pas toujours des tortures joyeuses — je veux dire joyeusement infligées. René sy refuse; et sir Stephen, s'il y consent, c'est à la manière d'un devoir. De toute évidence, ils ne s'amusent pas. Ils n'ont rien du sadique. Tout se passe enfin comme si c'était O seule, dès le début, qui exigeât d'être châtiée, forcée dans ses retraites.
Ici, quelque sot va parler de masochisme. Je le veux bien, ce n'est guère qu'ajouter au vrai mystère, un mystère faux de langage. Que veut dire masochisme ? Que la douleur est en même temps du plaisir; et la souffrance de la joie ? Il se peut. Ce sont là de ces affirmations, dont les métaphysiciens font grand usage — ainsi disent-ils encore que toute présence est une absence; et toute parole, un silence — et je ne nie pas du tout (bien que je ne les comprenne pas toujours) qu'elles puissent avoir leur sens, tout au moins leur utilité. Mais c'est une utilité qui ne relève pas, en tout cas, de la simple observation — qui n'est donc pas l'affaire du médecin, ni du simple psychologue, du sot à plus forte raison. — Non, me dit-on. Il s'agit bien d'une douleur, mais que le masochiste sait transformer en plaisir; d'une souffrance d'où il dégage, par quelque chimie dont il a le secret, une pure joie.
Quelle nouvelle ! Ainsi les hommes auraient enfin trouvé ce qu'ils cherchaient si assidûment dans la médecine, dans la morale, dans les philosophies et les religions : le moyen d'éviter la douleur — ou tout au moins de la dépasser : de la comprendre (fût-ce en y voyant l'effet de notre sottise ou de nos fautes). Qui plus est, ils l'auraient trouvé de tout temps, car enfin les masochistes ne datent pas d'hier. Et je m'étonne alors qu'il ne leur ait pas été rendu de plus grands honneurs; qu'on n'ait pas épié leur secret. Qu'on ne les ait pas réunis dans des palais, pour les mieux observer, enfermés dans des cages. Peut-être les hommes ne se posent-ils jamais de questions qu'ils ne leur aient déjà dans le secret donné réponse. Peut-être y suffirait-il de les mettre au contact les uns des autres, de les arracher à leur solitude (comme s'il n'était pas un souhait humain qui füt purement chimérique). Eh bien, voici du moins la cage, et voici cette jeune femme dans la cage. Il ne reste qu'à l'écouter.
III. - Curieuse lettre d'amour.
Elle dit: « Tu as tort d'être étonné. Considère mieux ton amour. Il serait épouvanté, s'il comprenait un instant que je suis femme, et vivante. Et ce n'est pas en oubliant les sources brúlantes du sang que tu vas les tarir.
« Ta jalousie ne te trompe pas. Il est vrai que tu me rends heureuse et saine et mille fois plus vivante. Pourtant je ne peux faire que ce bonheur ne tourne aussitôt contre toi. La pierre aussi chante plus fort, quand le sang est à l'aise et le corps reposé. Garde-moi plutôt dans cette cage et nourris- moi à peine, si tu l'oses. Tout ce qui m'approche de la maladie et de la mort me rend fidèle. Et ce n'est qu'aux moments où tu me fais souffrir que je suis sans danger. Il ne fallait pas accepter de m'être un dieu, si les devoirs des dieux te font peur, et chacun sait qu'lls ne sont pas si tendres. Tu m'as déjà vu pleurer. Il te reste à prendre goût à mes larmes. Est-ce que mon cou n'est pas charmant, quand il s'étrangle et bouge malgré moi, d'un cri que je retiens ? Il est trop vrai qu'il faut prendre un fouet quand on vient nous voir. Et même, à plus d'une, il faudrait le chat à neuf queues.»
Elle ajoute aussitôt : « Quelle sotte plaisanterie ! Mais aussi tu ne comprends rien. Et si je ne t'aimais pas d'un amour fou, crois-tu que j'oserais te parler ainsi ? et trahir mes pareilles ? »
Elle dit encore : « C'est mon imagination, ce sont mes rêves vagues qui te trahissent à chaque instant. Exténue-moi. Débarrasse-moi de ces rêves. Livre- moi. Prends les devants pour que je n'aie même pas le temps de songer que je te suis infidèle. (Et la réalité, c'est en tout cas moins préoccupant.) Mais prends soin de me marquer d'abord à ton chiffre. Si je porte la trace de ta cravache ou de tes chaînes, ou ces anneaux encore dans mes lèvres, qu'il soit évident pour tous que je t'appartiens. Aussi longtemps qu'on me frappe, ou qu'on me viole de ta part, je ne suis que pensée de toi, désir de toi, obsession de toi. C'est ce que tu voulais, je pense. Quoi, je t'aime, et c'est aussi ce que je veux.
« Si j'ai une fois pour toutes cessé d'être moi, si ma bouche et mon ventre et mes seins ne m'appartiennent plus, je deviens créature d'un autre monde, où tout a changé de sens. Un jour peut-être je ne saurai plus rien de moi. Que me fait désormais le plaisir, que me font les caresses de tant d'hommes, tes envoyés, que je ne distingue pas — que je ne puis te comparer? »
C'est ainsi qu'elle parle. Moi, je l'écoute et je vois bien qu'elle ne ment pas. Je tâche de la suivre (c'est la prostitution qui m'a longtemps embarrassé). Il se peut, après tout, que la tunique ardente des mythologies ne soit pas simple allégorie; ni la prostitution sacrée, curiosité de l'histoire. Il se peut que les chaînes des chansons naïves et les « je l'aime à en mourir › ne soient pas une simple métaphore. Ni ce que disent les rôdeuses à leur amant de cœur : « je t'ai dans la peau, fais de moi ce que tu voudras.» (C'est curieux que pour nous défaire d'un sentiment qui nous déroute, nous prenions le parti de le prêter aux apaches, aux prostituées.) Il se peut qu'Héloise, quand elle écrivait à Abélard : « Je serai ta fille de joie », n'ait pas simplement voulu faire une jolie phrase. Sans doute l'Histoire d'O est-elle la plus farouche lettre d'amour qu'un homme ait jamais reçue.
Je me rappelle ce Hollandais qui doit voler sur les Océans tant qu'il n'a pas trouvé fille qui accepte de perdre la vie pour le sauver; et le chevalier Guiguemar qui attend pour guérir de ses blessures une femme qui souffre pour lui « ce que jamais femme n'a souffert ». Certes, l'histoire d'O est plus longue qu'un lai, et bien plus détaillée qu'une simple lettre. Peut-être y fallait-il aussi revenir de plus loin. Peut-être n'a-t-il jamais été aussi difficile qu'aujourd'hui de simplement comprendre ce que disent les garçons et les petites filles de la rue — ce que disaient, je suppose, les esclaves de la Barbade. Nous vivons dans un temps où les vérités les plus simples n'ont que la ressource de nous revenir nues (comme l'est O) sous un masque de chouette.
Car on entend des gens d'allure normale, et même sensée, volontiers parler de l'amour comme d'un sentiment léger, et qui ne tire pas à conséquence. On dit qu'il offre bien des plaisirs, et que ce contact de deux épidermes ne va pas sans charme. On ajoute que le charme ou le plaisir donnent leur plein à qui sait garder à l'amour sa fantaisie, son caprice et précisément sa liberté naturelle. Moi, je veux bien, et s'il est tellement facile à des personnes de sexe différent (voire du même sexe) de se donner l'un à l'autre de la joie, grand bien leur fasse, ils auraient tort de se gêner. Il n'y a qu'un ou deux mots là-dedans qui m'embarrassent: le mot d'amour et aussi le mot de liberté. Il va de soi que c'est tout le contraire. L'amour, c'est quand on dépend — je ne dis pas seulement dans son plaisir, dans son existence même, et dans ce qui vient avant l'existence : dans l'envie même qu'on a d'exister - de cinquante choses baroques : de deux lèvres (et de la grimace ou du sourire qu'elles font), d'une épaule (de certaine façon qu'elle a de monter ou de descendre), de deux yeux (d'un regard un peu plus humide, ou plus sec), enfin de tout un corps étranger, avec l'esprit ou l'âme qu'il porte — d'un corps qui peut à chaque instant devenir plus éblouissant que le soleil, plus glaçant qu'une plaine de neige. Ce n'est pas gai de passer par là, vous me faites rire avec vos supplices. On tremble quand ce corps se baisse pour rattacher la bouche d'un petit soulier, et il semble que chacun vous regarde trembler. Plutôt le fouet, et les anneaux dans la chair ! Quant à la liberté... N'importe quel homme, ou quelle femme, s'ils ont passé par là, auront plutôt envie de hurler là contre, de se répandre en injures et en horreurs. Non, les horreurs ne manquent pas dans l'Histoire d'O. Mais il me semble parfois que c'est, plutôt qu'une jeune femme, une idée, une mode d'idées, une opinion qui sy voir mise au supplice.
La vérité sur la révolte.
Chose étrange, le bonheur dans l'esclavage fait de nos jours figure d'idée neuve. Il n'est guère plus de droit de vie et de mort dans les familles, ni aux écoles de châtiments corporels et de brimades, ni dans les ménages de correction conjugale, et l'on met à tristement pourrir dans les caves les mêmes hommes que d'autres siècles décapitaient fièrement en place publique. Nous n'infligeons plus de tortures qu'anonymes et imméritées. Aussi bien sont-elles mille fois plus atroces, c'est le peuple entier d'une ville que la guerre met à rôtir d'un seul coup. La douceur excessive du père, de l'instituteur ou de l'amant se paye par le tapis de bombes et le napalm et l'explosion des atomes. Tout se passe comme s'il existait dans le monde certain équilibre mystérieux de la violence dont nous avons perdu le goût et jusqu'au sens. Et moi, je ne suis pas fâché que ce soit une femme qui les retrouve. Je n'en suis même pas étonné. A dire vrai, je n'ai pas autant d'idées sur les femmes que les hommes en ont d'ordinaire. Je suis surpris qu'il y en ait (des femmes). Plus que surpris : vaguement émerveillé. D'où vient peut-être qu'elles me semblent merveilleuses, et je n'arrête guère de les envier. Qu'est-ce que j'envie au juste ?
Il m'arrive de regretter mon enfance. Mais ce que je regrette, ce ne sont pas du tout les surprises et la révélation dont parlent les poètes. Non. Il me souvient d'une époque où je me trouvais responsable de la terre entière. Tour à tour champion de boxe ou cuisinier, orateur politique (oui), général, voleur, et même Peau-Rouge, arbre ou rocher. On va me dire qu'il s'agissait d'un jeu. Oui, bien pour vous, grandes personnes, mais pour moi non, pas du tout. C'est alors que je tenais le monde en main, avec les soucis et les dangers qui s'ensuivent : c'est alors que j'étais universel. Voici où je veux en venir.
C'est qu'aux femmes du moins il est donné de ressembler, leur vie durant, aux enfants que nous étions. Une femme s'entend très bien à mille choses qui m'échappent. En général, elle sait coudre. Elle sait faire la cuisine. Elle sait comment se dispose un appartement, et quels sont les styles qui ne jurent pas d'être ensemble (je ne dis pas qu'elle fasse tout cela à la perfection, mais je n'étais pas non plus un Peau-Rouge sans reproche). Elle sait bien davantage. Elle est à l'aise avec les chiens et les chats; elle parle à ces demi-fous, les enfants, que nous admettons parmi nous : elle leur apprend la cosmologie et la bonne tenue, l'hygiène et les contes de fées, et cela peut aller jusquau piano. Bref, nous n'arrêtons pas de rêver, depuis notre enfance, d'un homme qui serait à la fois tous les hommes. Mais il semble qu'il soit donné à chaque femme d'être toutes les femmes (et tous les hommes) à la fois. Il y a plus curieux encore.
On entend dire de nos jours qu'il suffit de tout comprendre pour tout pardonner. Eh bien! il m'a toujours semblé que pour les femmes — si universelles soient-elles — c'était tout le contraire. J'ai eu pas mal d'amis qui me prenaient pour ce que je suis, et je les prenais à mon tour pour ce qu'ils étaient — sans le moindre désir de nous transformer l'un les autres. Même je me réjouissais - et ils se réjouissaient de leur côté — que chacun de nous fût tellement semblable à soi-même. Mais il n'est pas une femme qui ne cherche à changer l'homme qu'elle aime, et se changer du même coup. Comme si le proverbe mentait, et qu'il suffit de tout comprendre pour ne rien pardonner du tout.
Non, Pauline Réage ne se pardonne pas grand-chose. Et même je me demande, pour tout dire, si elle n'exagère pas un peu; si les femmes ses pareilles lui sont bien aussi pareilles qu'elle suppose. Mais c'est ce que plus d'un homme lui accorde trop volontiers.
Faut-il regretter le cahier des esclaves de la Barbade ? Je crains, à dire vrai, que l'excellent anabaptiste qui l'a rédigé ne l'ait pétri, dans la partie apologétique, de lieux communs assez plats : par exemple, qu'il y aura toujours des esclaves (c'est en tout cas ce qu'on voit); que ce seront toujours les mêmes (voilà qui peut se discuter); qu'il faut se résigner à son état et ne pas gâcher en récriminations un temps qui pourrait être donné aux jeux, à la méditation, aux plaisirs de l'habitude. Et le reste. Mais je suppose qu'il n'a pas dit la vérité : c'est que les esclaves de Glenelg étaient amoureux de leur maître, c'est qu'ils ne pouvaient se passer de lui, ni de leur esclavage. La même vérité, après tout, d'où vient à l'Histoire d'O sa décision, son inconcevable décence et ce grand vent fanatique qui n'arrête pas de souffler.
Jean PAULHAN.