
Histoire de Noé Sarambuca
de Jacques Rivière, Mesures n°2, 1935
Si l'on vient de l'Est, c'est l'endroit où les collines de Benauge commencent à s'entr'ouvrir sur la vallée de la Garonne, et dans leurs déchirures Bordeaux laisse monter ses clochers et ses mâts. Des chantiers de construction s'élève la plainte cadencée des navires. - Si l'on vient de l'Est, c'est l'endroit où pour la première fois le vent sur les lèvres met un goût salé. Par-dessus les haies basses de ce pays morcelé, à travers les petits jardins comme des bouquets sombres, au delà des vignes où laboure un grand cheval blanc dont on n'aperçoit que la croupe, - comme d'une falaise (et l'église sur le bord est un phare), on décou- vre les Landes pareilles a une houle bleue semée d'écume, ou parfois saisies d'ondes immenses qui accourent en glissant du fond de l'horizon. C'est ici la rive de l'Ouest, la première plage du vieil Océan. Ce pays qui ne voit pas la mer, est plein de son trouble morne, il est vague, pluvieux, mouvant et sans limites comme elle. Ouest, qui sonnes comme les cloches du soir que tantôt ravit, et tantôt rabat contre terre la rafale ! Ouest, creux et tourmenté comme le bourdonnement des coquillages ! Ouest, ma patrie confuse, dont le visage est de pluie !
C'est dans ce pays que ses parents laissèrent Noé Sarambuca lorsqu'ils partirent pour le Canada. L'enfant n'avait encore que quatre ans au moment où les vieilles tantes à qui il avait été confié, reçurent la nouvelle laconique du naufrage au large de Terre-Neuve de La Galante, capitaine Manuel Sarambuca. Elles firent comprendre à Noé que ses parents ne reviendraient pas de très longtemps. Auprès d'elles il grandit seul, délicat et choyé. Elles prévinrent tous ses désirs d'enfant sage et sérieux. Mais comme elles ne savaient rien lui apprendre, il lui fallait pour calmer la grande soif de connaissance dont il était altéré, interroger autour de lui les choses. Ce fut la maison où il vivait qui l'instruisit, ce fut elle qui l'initia au monde. Du dehors avec ses toitures trouées, ses murs rongés et salis par les averses, ses hautes fenêtres ternes où parfois une vitre manquait, elle avait l'air d'un vieux navire délabré et hors d'usage, à l'ancre dans ce pays atlantique. Et l'on s'attendait, en s'en approchant, à trouver contre ses parois des algues, des coquilles, toutes ces concrétions que la longue habitude des mers forme peu à peu aux flancs des vaisseaux.
Au dedans elle restait emple d'échos et de souvenirs, de visions confuses et des images de toute la terre. Les séjours qu'y faisait jadis le capitaine Sarambuca, dans les intervalles de ses voyages, avaient amené une foule de présences qui maintenant encore subsistaient. Ce que cet homme avait vu vivait ici secrètement, s'agitait comme ces rêves plaintifs dont on n'arrive pas à s'emparer.
Il y avait au rez-de-chaussée une vaste salle à manger très sombre et qui ne s'éclairait qu'au soleil couchant, car ses cinq fenêtres étroites, hautes, enfoncées et qu'au dehors des branches retombantes venaient obscurcir, s'ouvraient sur l'Ouest, sur Bordeaux, sur la région sans bornes d'où montent les marées et les vents, et cet esprit du soir pareil à un oiseau du large.
Le reste de la maison était un dédale de corridors, d'escaliers, de chambres et de pas-perdus ; aucune symétrie ; la distribution la plus irrégulière et la plus inutilement compliquée qui se pût voir : tant de détours faisaient paraître cet intérieur plus vaste encore qu'il n'était. Parfois on se trouvait tout à coup sur un palier désert et dans un coude si brusque de l'escalier qu'il semblait qu'on n'eût plus rien derrière soi et qu'il fallait qu'on s'accoudât à cette fenêtre béante et dégarnie, comme au bordage d'un navire, au moment que la côte est en vue.
De la vieille demeure Noé reçut apprentissage. Et ce ne fut pas à bien écrire, ni à bien parler, ni aux mathématiques, ni à la philosophie qu'elle le forma, mais à la connaissance des choses naturelles. Il l'écouta parler et voici ce qu'il entendit d'abord : il y a l'espace, il y a les continents et les eaux, il y a les vents qui ont des chemins réguliers, il y a les nuages que compose lentement la mer et qui sont blancs, ou noirs, ou bruns parfois et brillants, quand le Sud les envoie par grandes bandes, pareils à des cavaliers sauvages dont la figure suante et sombre luit au soleil. Il y a toutes les sages besognes de l'immensité, les températures du ciel qui sont comme des anges alchimistes et fabriquent la neige ou combinent les orages, unissant mille particules invisibles et disséminées. Et les saisons se méditent là-haut comme en un atelier et, toutes formées, toutes prêtes à être vécues, descendent sur la terre un certain jour que le soleil se lève différent. Voici le Printemps trouble dont les remous un matin entreprennent de dégourdir la campagne et font tourner lentement les arbres comme des hommes en train de se délasser du sommeil. Voici l'Été obscur qui tombe comme un lourd oiseau frappé, les ailes grandes ouvertes, et son corps chaud se débat longtemps en silence sur la terre craquante. Il y a encore les pluies qui s'avancent en nageant dans le ciel, comme des bêtes ruisselantes et essoufflées ; et on les voit venir d'en dessous comme du fond d'un aquarium avec l'ombre qu'elles traînent sous elles. Il y a les étoiles en Juillet qui filent et sifflent doucement dans la nuit, comme des insectes phosphorescents rayent la surface d'un marais. Il y a l'influence de la lune comme le conseil d'une femme perfide.
Noé écoutait le récit merveilleux ; il entrait dans la connaissance des choses ; il se sentait admis peu à peu à leur drame invisible. Cet enfant solitaire ignorait tout ce qui se passait dans les villes, toutes les histoires humaines; il ne recevait de nouvelles que de l'univers. La maison avec ses angles, ses replis et son labyrinthe intérieur semblait l'organe d'un sens mystérieux. Ainsi que les coquillages qui sont tout occupés à on ne sait quoi, elle était comme ouverte sur les événements du ciel. Elle recueillait le vent par ses fenêtres, le conduisait, le détournait et il finissait en elle en faisant battre faiblement une porte. Et ces renseignements sans voix sur le monde qu'il contient, entraient dans les chambres, s'y apaisaient, s'y faisaient impalpables et sensibles. Noé, petite conscience de ce vaste cerveau, esprit enfantin errant par les grandes salles hantées, venait toucher de son âme cet air lointain et calmé. Comme le jeune roi des mers dans son palais liquide, orné de fleurs, d'étoiles, de rayons et de tapisseries qui bougent comme des yeux, il donnait audience aux tempêtes.
A l'angle sud-ouest, la maison était flanquée d'une tour carrée qui avait servi longtemps de pigeonnier et qui s'élevait légèrement au-dessus des toits. Par une porte basse, au bout du corridor qui traversait tout le premier étage, on pénétrait à mi-hauteur dans l'escalier de la tour. Dans la solitude de l'habitation, c'était une solitude nouvelle. A gauche, des marches en tournant descendaient dans l'ombre ; en bas une lourde porte donnait sur la campagne, mais elle était depuis longtemps verrouillée; malgré sa pesanteur, les rafales, comme des paquets de mer, l'ébranlaient sourdement par instants. En haut, la tour s'achevait par une chambre carrée que le mince toit d'ardoise isolait à peine de l'extérieur. Les pigeons avaient laissé çà et là des brins de paille et sur le plancher des taches de guano. Quatre petites fenêtres où l'on ne pouvait passer que la tête, s'ouvraient dans le toit, chacune orientée vers chacun des quatre points cardinaux.
Ce fut l'observatoire de Noé : le monde était autour, la terre de Dieu avec ses directions immuables comme un champ de toutes parts appuyé. -- La bête poursuivie un instant s'arrête, elle repère sa situation, elle aspire avec inquiétude et voici qu'elle comprend où elle est. Et il peut faire nuit, et peut-être il n'y a pas d'étoiles. Pourtant le Nord est là qu'elle ressent comme, dans la fraîcheur de l'obscurité, une fraîcheur plus grande. Pour ceux qui vivent près de la nature il n'est rien d'abstrait ; l'espace n'est pas indifférent, il n'est pas partout pareil à lui-même ; mais, comme des herbes foulées monte une odeur que l'on reconnaît, ainsi il y a en lui des endroits, des traces et des pistes ; et, comme un nid s'arrange dans un certain nœud de branches, ainsi il est plein de recoins, de cachettes inimitables et il a des formes qui ne sont pas les mêmes suivant que l'on regarde ici ou là. Les êtres primitifs logent dans l'espace comme dans un vieux grenier, avec le chant de l'après-midi entre les tuiles, et ils savent bien que de ce côté-ci le toit descend plus lentement, et ils entendent le rosier qui est au midi.
Noé se promenait dans sa cabine aérienne ; il fer- mait les yeux et il sentait vers où le dirigeait chacun de ses pas. Il marchait en rond, très vite ; puis tout à coup immobile, dans l'obscurité une minute demeurant, il s'écoutait savoir vers quel point du ciel son visage était tourné. Un instant tout en lui s'agitait brouillé, informe. Puis, comme en une eau qui s'apaise renaît un profil troublé, ainsi la distribution des choses autour de lui reparaissait secrètement dans son cœur. Par un tourbillon il se séparait du monde et s'enchantait ensuite de sentir son énorme immobilité se rétablir en silence à l'entour ainsi qu'une mer solide. Debout, souriant de joie, avant de rouvrir les yeux, il voyait devant lui les arceaux légers de l'Est comme, à travers tout un plateau, au bout d'une allée de peupliers, une ferme avec sa treille que la brise balance au-dessus des fenêtres ouvertes et noires. A aucun jeu il ne se plaisait davantage qu'à oublier ainsi par violence sa situation au milieu du monde et à la retrouver par le simple tâtonnement de son âme savante. Il déchif- frait intérieurement sa place comme on regarde l'heure à la sombre lumière des nuits, il la lisait sur un obscur cadran qu'il portait en lui-même. S'il allait se tromper, il sentait en lui de longues lignes électriques le corriger doucement et l'adresser où il fallait ; elles bougeaient comme une aiguille hésitante et infaillible ; elles oscillaient à travers lui jusqu'à l'avoir ramené là où il se trouvait vraiment.
Orientation ! mot tremblant, fin et avisé ! Noé en aimait le sens comme un ami et voici ce qu'il lui entendait dire : surprendre ces indices plus faibles qu'une brise tombée, toucher comme avec des antennes ces fils invisibles qui sont croisés sur le monde, être celui qui du milieu d'une clairière sait voir quatre grands anges au bout des quatre allées. Noé - tant la situation de sa tour dans l'univers lui devenait connue et monotone - rêvait d'être le timonier que l'on charge d'atteindre un port lointain à travers la mer informe. O volupté de tenir une direction, d'éprouver entre ses mains cette roue habile qui remue un peu, mais qu'il faut garder ferme contre toute dérive ! Cap au Nord! La bourrasque tombe sur le flanc du navire, la vague, comme une lourde bête qui émerge de sa fosse, court le long du bordage, et le bateau donne de la bande. Cependant Noé, au milieu de la confusion des eaux, sent le Nord comme un chien qui renifle, et il lutte en silence de ses mains calmes, et il faut bien que la vaste carcasse suive sa frêle pensée muette. Les lames, prises de biais, giclent tout droit contre le taillemer ainsi qu'un grand roseau monte au centre d'un jardin pluvieux. On entend les toiles claquer brusquement ; tout l'effort du vent pèse contre nous. Tant pis ! Comme un astre qui reviendra avec la nuit, comme une haute montagne dont on aperçoit les neiges par le beau temps et comme un homme avec un visage vous attend sur le quai, - sous l'horizon bas et proche Noé connaît le Nord immuable et son âme lentement vainc cette matière désordonnée.
Mais s'il ne pouvait employer qu'à une besogne rêvée son sens de l'orientation, pourtant la nuit lui permettait de l'exercer avec plus d'ignorance, de hasard et de joie que le jour. Car sans rien voir, au fond de sa chambre étroite et profonde, bien tapi dans son petit lit, à la seule nuance des bruits nocturnes il discernait quelle partie du monde régnait sur la campagne. Les quatre points cardinaux, il les sentait veiller autour de lui comme des bêtes énormes et familières, fidèlement assises dans l'ombre. Mais l'une d'elles seulement était avec lui. C'était une conversation silencieuse, une amitié sans paroles avec le vieux visage invisible, une compagnie secrète dans le noir, un accord comme du maître avec son chien, quand ils rentrent tous les deux au crépuscule et qu'il leur faut faire le tour de la maison parce que la barrière du jardin est fermée.
Se réveillant au milieu de la nuit qu'il avait laissée pleine d'étoiles, Noé entendait la molle respiration de la pluie sur les arbres, le tiède trouble océanique et ce murmure bas et continu de la terre qui boit. Il savait alors que l'Ouest était venu pendant son sommeil et qu'il appuyait sur la fenêtre son mufle mouillé. De longues heures il l'écoutait. Ce n'est pas comme des idées qu'il faut suivre ; cette voix, toujours pareille, on la soutiendrait sans fin. O patience dans l'ombre, ô durée de la même haleine, seulement interrompue par le grand frisson humide des arbres qui s'égouttent.
D'autres fois l'Ouest se révélait à je ne sais quelle agitation et quelle résonance. La nuit était une salle immense mais fermée, tout entière emplie d'un long roulement. Les trains y voyageaient, traînant leur bruit après eux, lourds et portés par leur élan ; il y en avait qui descendaient sans effort vers la gare du Midi, comme des étoiles qui n'ont plus qu'à se laisser glisser. Sur les quais une locomotive haletante, refoulant lentement tous les wagons chargés le jour, semblait être la peine et l'ahan de cette entreprise. Les sifflets d'attente aux disques insistaient, duraient sous la voûte morne et retentissante de l'ombre. Noé pensait à des ouvriers géants et fatigués, forgeant la nuit comme un vaisseau.
Mais c'est à son silence qu'il reconnaissait la présence de l'Est. S'il émergeait du sommeil vers ces temps mystérieux de la nuit qui sont comme un autre pays, d'abord il n'y avait que l'occupation énorme de la campagne par l'obscurité. Un calme désert et étouffé. Les hommes se sont retirés et il ne reste plus que la vieille terre sans âme comme une île entre les flots qui s'éloignent. Tout est là, mais se tait. Cette immobilité, cette suspension des bruits pèsent comme un empire. Ainsi l'homme des premiers âges, sortant à minuit de sa hutte, écoutait le règne des choses autour de lui. Pourtant, très loin, il y avait une cascade comme une tisserande à son métier et, tout près, un vieil oiseau naïf, comme un sage qui aime à prêcher, laissait sans fin tomber dans l'eau du silence trois notes comme trois clairs cailloux. De même Noé, s'il faisait bien attention, au bout d'un instant distinguait l'aboiement sourd des chiens par-dessous les portes des granges, le vacarme immense et faible des grenouilles dans une mare lointaine et, tout proche, le frottement des noisetiers contre la gouttière pareil à la plainte d'une fée endormie. Vers la fin de ces nuits d'Est, si pesantes, si épaisses, mais avant que le ciel ne s'éclairât de la moindre lueur, Noé sentait venir le matin à l'ouverture plus limpide des bruits, à une sorte d'aération du silence. De nouveau de fragiles échos venaient de la ville ; de nouveau à la rencontre du jour, les trains doucement coulaient au loin vers ces gares où l'on arrive à l'aube et où l'on entend la mer battre tout près contre les rochers, et on voit un peu d'écume, le temps de s'y effacer, monter dans l'air, et une mouette tourne et plonge.
Peu à peu autour de Noé le paysage s'agrandit, se prolongea mystérieusement. Non seulement il sut où étaient le Nord et l'Est et l'Ouest et le Sud, mais encore il les vit. D'abord vaguement, comme à travers le store léger d'une vérandah, avant que n'ar- rivent les hôtes de la maison, un jardin que l'on ne connaît pas. Cela dansait doucement sur l'horizon au delà de l'église, au delà de ce petit château à tourelles. Mais à mesure que Noé tendait son âme vers elle, l'apparition se précisait, se ramassait ; elle prenait une sorte de violence concentrée, de précision obscure et terrible. A la fin ce fut une commotion dans son cœur, une reconnaissance brusque et informe.
S'il se mettait à l'une ou à l'autre des petites fenêtres du pigeonnier, quelque chose en lui sourdement éclatait, pareil aux explosions des songes. D'un seul coup, entier, massif, mais défini comme un visage, l'Occident ou le sombre Septentrion était présent devant lui. Comme un devin qui ne sait rien dire, il voyait.
Mer d'Irlande, tumultueuse sous ses brumes, avec une voix étouffée comme les cavernes où retentissent ses basses lames, avec des déesses vêtues d'algues qui nagent sous ses roches grises, ou parfois étendues aux rivages, pleurent à sentir leur corps touché par l'écharpe des pluies.
L'Extrême-Nord comme un théâtre, les décors blancs qui circulent, les lampes multicolores dans la nuit polaire, la fumée pâle des geysers debout dans l'ombre comme des femmes à la chevelure partagée.
Mais si Noé s'approchait de la fenêtre du Sud, il voyait s'avancer à sa rencontre des régions brillantes caressées par le vent séduisant et argenté qui monte des Tropiques. Les feuilles plates dans l'air chaud s'agitent avec des reflets. Les orages roulent avec facilité le long des côtes comme des navires parmi la houle tiède des détroits. L'homme assis sous les palmes, auprès de la mer, lève le bras et la brise est devenue si confuse qu'il la sent clapoter mollement autour de sa main comme autour d'une bouée. L'après-midi étale tourne sur elle-même avec un lent remous. Et le courrier des Iles, avec un bref appel, longeant des rives basses et vertes comme les berges d'un étang, entre au port de Madère qui est un pavillon blanc sur les eaux.
Afrique, grand herbage où serpente ensevelie une file de porteurs noirs ! Afrique, baigneuse au large dos, sombre comme l'olive, à moitié descendue dans les eaux lourdes et peuplées d'un fleuve énorme ! Clairière empoisonnée, marais au cœur des arbres, cri solitaire et stupide dans l'épaisseur de midi !
Puis se déplaçant dans sa tour vers l'Ouest, Noé laissait son regard tourner sur le monde comme le rayon d'un phare et balayer l'immense désert de l'Océan. Des îles s'éclairaient au passage, posées sur les flots comme des diadèmes, avec des nuages accro- chés à leurs pointes comme des banderoles et le soleil du soir au bout, laissant tomber sur la mer et sur une pirogue de noirs paquets d'argent. D'autres fumaient dans l'azur ainsi que des chaumières. Des criques s'ouvraient où les courants s'arrondissaient comme des serpents bleus et dans le silence bruissaient sur les récifs avec un gazouillis de ruisseaux. Des plages filaient doucement avec leurs arbres et les sombres forêts dérivaient au ras des eaux.
Enfin Noé, comme un arabe, se tournait vers l'Orient d'où l'homme est descendu. Par la petite fenêtre il ne voyait que le toit de la maison, puis la charmille, puis la campagne plate, coupée de haies, sillonnée de chemins. Un homme dans une vigne, portant dans le dos une grande boîte verte, arrosait les feuilles de sulfate. Rien de caché, rien qui pût échapper au regard. Mais tout à coup, derrière lui, montant au pas de son cheval le raidillon du chemin de l'Église, du fond de sa voiture le boulanger lançait son triste appel de corne. Et c'était dix heures du matin qui monstrueusement arrivait du fond du monde. Et cette heure qui montait claire, blanche et morne sur l'horizon, elle avait passé sur des campagnes où le temps était bas et chargé, sur des villes où les hommes s'assemblaient sur les places et regardaient en l'air, croyant qu'il allait y avoir une éclipse ; et des ouvriers étaient sortis d'un puits de mine juste pour sentir peser son passage ; et il y avait un enfant qui venait de se baigner et qui l'avait vue de dessous l'arche d'un pont. Et plus loin encore dans une grande plaine arrosée par le Danube, des moissonneurs s'étaient arrêtés de travailler et avaient pensé confusément à des présages. Et enfin il y avait là-bas un ravin absolument désert où sa face s'était d'abord reflétée comme en un miroir de plomb. C'est l'Asie, où elle est née. L'Asie énorme et étagée, l'Asie délaissée par les eaux, pareille aux montagnes de la nuit que l'on sent peser sur son sommeil, pareille à un aigle qui plane et à un troupeau sur une plate-forme de rochers et à un orage qui se traîne sur les arbres et au silence intérieur qui précède les mauvaises pensées.
1912