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N'oublions pas Jean Paulhan

Frédéric Badré

Qu'est-ce qu'un écrivain français au XXe siècle ? Un névrosé provincial assis sur des ruines, qui chante son époque douloureuse et dépressive. Dans l'indifférence de plus en plus généralisée. Voulez-vous être lu, au moins entendu ? Dans ce cas, ne dites rien. Soyez rassurant, caressant, divertissant. N'existez pas. Paulhan conseillait, paraît-il, à celui qui voulait absolument publier un livre: « devenez d'abord célèbre. »

De Charles-Albert Cingria, Paulhan trouvait qu'il donnait l'impression « d'un furieux dont la fureur n'éclaterait jamais », ce qui lui semblait être le potentiel requis pour une grande littérature. « On n'écrit pas pour être élégant ou spirituel, disait-il encore. On n'écrit pas pour avoir des raisons. Ni même pour avoir raison ; ni pour donner un aspect plausible à des thèses évidemment fausses. On écrit pour savoir la vérité, et la garder quand on l'a sue. On écrit pour être sauvé. » Réflexion d'écrivain de ce siècle. La vérité ? Nous trouvons aujourd'hui que les idées d'hier sont absurdes, tout comme les nôtres le deviendront demain. Les grandes aventures du xx° siècle apprennent à se méfier du progrès, de la politique, de la religion, de tout. « On écrit pour être sauvé »... Tout est là.

Les temps troubles génèrent des moralistes résistants. Les guerres de Religion Montaigne. Notre siècle Paulhan. Jugez donc — longue citation, mais comment faire autrement ? : « Il se passe des événements qui devraient agiter notre curiosité au plus haut degré, et pourtant nous laissent indifférents. Par exemple, l'habitude nous ennuie : or ce devrait être le contraire. Je dispose mieux chaque jour de cet ami que j'ai choisi, de ce jardin où j'avance, de cet appartement où j'ai ma chambre. J'en sais à présent tous les détails, je les parcours en esprit à mon gré, je me vois les parcourant. Quoi, il faut donc que cet esprit soit affligé de quelque tare, qu'il porte on ne sait quel poison, qui agit à la longue, et gâte insensiblement l'objet de mon choix.
Pourtant nous avons en même temps l'impression qu'il ne devrait pas en être ainsi ; et qu'il pourrait ne pas en être ainsi ; et qu'il arrive qu'il n'en soit pas ainsi : par exemple, dans le Paradis, l'âge d'or, le don d'enfance.
Drôle de Paradis, drôle d'enfance. Les savants nous disent aujourd'hui, avec des preuves à l'appui, que l'on est passé aux cavernes avec ours et lions alentour, dans l'angoisse et la terreur ; et l'enfance, comme on le sait bien, est l'âge des complexes et de la haine : l'enfant, sauvage et opprimé, accablé d'ordres et d'interdictions, sans défense en plein jour contre le travail, en pleine nuit contre les cauchemars. Non, le ravissement, s'il en est un, doit venir avec la vieillesse.
Il ne fait point de doute, malgré tout, qu'il s'est passé quelque chose, que nous échouons à surprendre. Comme il gâte ce qu'il possède, l'esprit ne peut qu'il ne déforme ce qu'il voudrait voir. »
L'homme est égaré, perdu, un Robinson. Il est seul. Mais il peut être sauvé. Par le langage, qui contient un secret fragile, clé du ravissement. Ce secret est autour de nous, l'homme du commun le détient, il est dans les objets (les peintres Braque, Fautrier, Dubuffet l'ont vu), les paysages, les animaux, les passants, les romans. Il est au centre de toute poésie.
Un demi-siècle et plus de recherche, de réflexion et Paulhan tente de prouver — lisez-le, les preuves sont dans ses récits, pamphlets et ouvrages de critique — que l'homme trouve son unité — son paradis — en un langage où les contraires ne font qu'un. Dans quel monde la chose est idée, l'idée mot et le mot chose ? Dans quelle pensée ? Paulhan, intatigable lecteur, observateur, traqueur de talents pour la maison Gallimard, mais aussi : résistant, intellectuel engagé contre la caporalisation de la vie littéraire, patriote certain, cet homme tient son rôle d'éminence grise, de « pape de la littérature » a-t-on dit, en modulant sur tous les tons, dans toutes ses lettres, par son propre exemple parfois : soyez libres, n'ayez pas peur, ne soyez pas angoissés, et peut-être que vous verrez. Rien d'étonnant à ce qu'une fois mort, en 1968, il se soit éloigné à toute vitesse.

Car il est écrivain difficile à lire. Sans doute sa grande réflexion sur la Terreur et la Rhétorique échoue-t-elle in fine à donner une réponse satisfaisante. Ce discours de la méthode appliqué à la littérature semble en apparence destiné aux seuls littérateurs que ces questions intéressent. Un écrivain porte le monde sur ses épaules. Il manipule un instrument fertile en illusions dont il faut se défier. Chacun doit trouver sa propre voix s'il veut toucher à une vérité. Lire Paulhan, c'est être contraint, ensuite, de l'oublier, si l'on veut que le secret qu'il suggère ne devienne un lieu commun inopérant. Reste, particulièrement efficace, une méthode du doute gai et généreux, servie par une langue admirable.

C'est en pensant à cela que nous avons élaboré cette livraison de L'Infini. Les correspondances que nous présentons, les textes que nous rééditons, les témoignages et les commentaires que nous avons sollicités, veulent attirer l'attention sur un personnage des coulisses de la vie littéraire française, certes, mais pas seulement. Les questions posées sont celles de notre histoire traumatisante : l'engagement politique, la métaphysique, l'angoisse de la maladie, etc. C'est montrer aussi que son discours est toujours agissant, pour qui le plaisir de lire n'est pas une vaine expression. « Et somme toute il est un peu ridicule de si bien comprendre les gens d'il y a cent ou mille ou dix mille ans, mais si mal ceux d'aujourd'hui. Ce n'est pas seulement ridicule, c'est inquiétant. » Paulhan reste un écrivain français d'aujourd'hui. Ne l'oublions pas.

Frédéric Badré.