Couverture du livre Braque le patron, de Jean Paulhan

Braque le Patron

Jean PaulhanGeorges Braque

"Le peintre allume ses grands feux avec du bois de rebut ". (Lie Tseu)
(Dédicace de Jean Paulhan)

« Braque est patient. Son visage, si humble qu’il semble avoir vu la paix. Mais l’épaule est d’un bûcheron ; et la taille d’un géant. "Il faut avoir le temps, dit-il, d’y songer." En effet, il s’assoit. Puis : "Quand j’étais jeune, je n’imaginais pas que l’on pût peindre sans modèle. Ça m’est venu peu à peu. Faire un portrait ! Et d’une femme en robe de soirée, par exemple. Non, je n’ai pas l’esprit assez dominateur."
Il s’explique : "Le portrait, c’est dangereux. Il faut faire semblant de songer à son modèle. On se presse. On répond avant même que la question soit posée. On a des idées." Les idées, pour Braque, ce n’est pas un compliment. Quand les gens disent d’un peintre qu’il est intelligent, méfiance. »

Extrait :

« Je ne crois guère aux fantômes, ni aux spectres. Mais je vois bien que j'ai tort. Parce qu'au fond nous y croyons tous, et qu'il serait plus loyal de l'avouer. Jamais un homme normal ne s'est tout à fait reconnu dans ses portraits. Le jour où l'on nous fait voir notre profil dans un jeu de miroirs, entendre notre voix dans un disque, lire nos vieilles lettres d'amour, est un mauvais jour pour nous : et sur le moment nous avons plutôt envie de hurler. Tant il est évident que nous sommes n'importe quoi, mais pas ça. Les photos exactes, les portraits fidèles peuvent être puissants, subtils, beaux ou laids. Ils ont un trait qui passe de loin ceux-là : c'est qu'ils ne sont pas ressemblants. Montaigne était à peu près le contraire du rat sadique que nous montrent les images. Léonard de Vinci n'avait pas vraiment l'air d'un chrysanthème, ni Goethe d'un melon. Il faut avertir dès maintenant nos petits-fils que nous n'avons rien de commun avec les tristes images qu'ils garderont de nous.

Mais il est plus difficile de savoir ce que nous sommes, et l'idée physique que nous en formons. Peut-être nous voyons-nous secrètement en écorchés ? Non, c'est moins sanglant. En squelettes ? Non, c'est moins décisif. C'est à la fois insaisissable et diablement net. C'est assez précisément ce qu'on appelle un spectre, et somme toute cela nous est familier, puisque nous l'avons en tête à tout moment. C'est d'ordre aussi pratique qu'un escargot ou un citron.

Un citron. Voilà où je voulais en venir. Car il nous semble, bien entendu, que l'escargot ou le citron doit être content de son apparence, si l'homme ne l'est pas ; que c'est tout ce qu'il mérite, qu'il n'avait qu'à ne pas être escargot. Mais il se peut qu'il n'en soit rien. Il est même vraisemblable (sitôt que l'on y songe) que l'escargot, lui aussi, ne cesse de protester (silencieusement) contre la coquille, les yeux à échasses et même la peau nacrée que nous lui voyons. Et peut-être se trouvera-t-il un jour des peintres assez subtils – ou, qui sait, suffisamment avertis – pour prendre le parti de cet escargot intérieur ; pour traiter les cornes et la coquille comme elles souhaitent d'être traitées. »


Editeur : Gallimard

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