Un jeune ancêtre, Fautrier

Jean PaulhanJean Fautrier

Les ennemis de l'art moderne (comme M. Berenson ou M. Venturi) déclarent en général, d'une voix solennelle, que personne n'avait jamais fait une peinture pareille — mis à part les siècles sauvages — et que nos grands-pères Titien ou Raphaël se boucheraient les yeux d'horreur devant Braque ou Fautrier. A quoi les partisans de l'art moderne (comme Mme Madeleine Rousseau ou M. Mauduit) répliquent, d'une voix faible mais ardente, qu'au contraire nos ancêtres ont toujours fait ça depuis quarante mille ans — mis à part quelques siècles soi-disant civilisés — et que nos grands-pères aurignaciens ou bantous danseraient devant Picasso des danses de joie.
Là-dessus, ils se réjouissent tous. Ils pensent avoir prouvé quelque chose. Ils n'ont rien prouvé du tout.
Et pourquoi l'art moderne ne serait-il pas nouveau de tout point, et de tout point admirable ! Quelle est cette terreur, et cette timidité ? Bien sûr, il est vrai que nous sommes, en un sens, des héritiers et d'arrière-petits-fils. Mais il n'est pas moins vrai que nous sommes aussi des ancêtres — de jeunes ancêtres, de futurs arrière-grands-pères. C'est ce qu'on oublie toujours, et l'on a tort de l'oublier. Mais j'en viens à Fautrier.

Rien n'est plus trompeur qu'un tableau. Le poème ou le roman avertissent le lecteur : on voit toute la place à parcourir, les pages à tourner, on devine le temps que ça prendra, quelle patience ! Au lieu qu'un tableau a l'air de se livrer tout entier d'un coup. Il se jette à votre tête, il se jette à vos yeux. Du moins, il fait semblant.

Et, bien entendu, c'est le contraire qui est vrai. Un bon tableau n'en finit pas de se donner. Il se donne quand on le regarde, et même quand on s'en détourne. Quand on lui tourne le dos. C'est vague sur vague, bouffée sur bouffée. C'est comme une source secrète qui n'en finit pas d'agiter doucement les grains de terre et de sable. En tout cas, qui les agite chez Fautrier.
Il se peut que pas un souhait touchant l'art, et d'abord la peinture, ne soit tout à fait absurde. Non, et pas même le vieux rêve d'un tableau qui bouge. On répète aux peintres qu'il leur faut se réjouir de leurs limites, chérir la toile avec ses deux dimensions, se résigner à leurs personnages immobiles et à leurs pommes empaillées. Oui, mais il arrive que la question se voie retournée. Ce n'est pas que bougent les œufs, les papiers plissés ou les moulins à café que l'on voit ici. Ce n'est pas qu'ils bougent dans un espace immobile. Non, c'est plutôt l'espace lui-même qui s'est mis en mouvement, et bouge à travers eux, et du dedans les transforme.
Et grâce à Dieu ! Sans quoi il ne resterait guère qu'à parler de couleurs, de tons et de valeurs, ce n'est pas autrement joyeux. Mais d'une vue que l'on prend à la vue suivante, tout est possible : les rapports, les confrontations, les contrastes, bref, les idées.

Je vois bien ce qui peut embarrasser un honnête critique — un honnête amateur — dans les toiles de Fautrier : c'est qu'à la fois elles sont ressemblantes et pas ressemblantes du tout. On pense y reconnaître un château fort, quelque crac des chevaliers (vu à travers un vent de sable) — mais ce peut être aussi bien une collerette en papier. Un verre ballon, mais n'est-ce pas une forêt de lianes ? Une locomotive, c'est un encrier. Bref, il n'en est pas une qui n'ait, d'une vague à l'autre, son passage obscur et son tunnel (on la retrouve à la sortie métamorphosée) ; si l'on aime mieux, sa plaque noire, comme les perspecteurs avaient leur vitre quadrillée, et les tableaux hollandais leur point blanc.
Il y a eu de tout temps des peintres figuratifs (comme le Douanier Rousseau), qui peignaient sur mesures, et des peintres abstraits (comme Wols), qui peignaient en fantaisie. Ils ont tous également leur raison d'être et leur sens : leur clarté. Mais que dire d'un Braque ou d'un Fautrier qui, tout à la fois, d'un même mouvement montrent et ne montrent pas, invitent et refusent, forment la clarté et l'éteignent, donnent le sens — et c'est un autre sens qui est le bon. Que dire, sinon qu'avec eux commence et se fonde une peinture, qu'il faudrait appeler la peinture de la part obscure ou du contresens.

Je ne songe pas aux peintres seuls. Le trait d'un Fargue ou d'un Michaux, d'un Lear ou d'un Lewis Carroll, c'est que le contresens dans leurs œuvres, pour la première fois, prend sa dignité — prend, si je peux dire, sa signification. Sans doute s'agit-il d'un contresens qui tient à une phrase, à un mot particulier (loin qu'il sépare, comme dans la peinture, une vague d'une autre vague). Mais la différence vient de la nature des Lettres, qui divisent ce que le tableau confond. Pour le reste, faut-il rappeler ici ce que chacun sait ?
C'est qu'il n'est pas de clarté, dans l'ordre de l'esprit ou des sensations, qui ne comporte une part obscure, ni de sens qui n'enferme son contresens. Si la fleur, l'homme ou le tableau que nous regardons étaient parfaitement transparents, ils ne seraient pour nous ni verts ni rouges, ni clairs ni obscurs. Ils seraient pour nous comme s'ils n'étaient pas. Et le rai de soleil dans la chambre se révèle aux cent mille grains de poussière qu'il ne traverse pas. Bref, ce n'est qu'à la faveur de l'obscurité que nous distinguons la lumière.
Les philosophes observent, dans le même sens, que ce n'est point du tout par raison que l'homme se fie à la raison, ni par pensée à la pensée — mais suivant cette adhésion obscure qu'on appelle encore la foi. Ainsi, tout se passe comme si les écrivains et les peintres modernes s'étaient un peu plus rapprochés qu'il n'était courant jusqu'à eux des sources mêmes de la vision et des racines de la pensée.

Mais pourquoi, dira-t-on, est-ce justement de nos jours ?... Ah ! c'est une autre question. Mais on peut, à défaut de la résoudre, la tourner : et pourquoi ne serait-ce pas de nos jours ? Pourquoi l'homme moderne n'aurait-il pas poussé dans ce sens un peu plus loin que les hommes de tous les temps ? Pourquoi notre époque ne serait-elle pas l'une de ces époques héroïques, qu'imitent longuement les époques à venir ? Pourquoi nous résigner si vite à n'être que des descendants et d'arrière-petits-fils ? J'en appelle, contre une pareille lâcheté, contre une telle humiliation, à tous les jeunes ancêtres.

1955