Trois lettres à Gaston Gallimard

Jean PaulhanGaston Gallimard

Cher Gaston,

Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi le traité de Spinoza s'appelle L'Éthique ? En fait, on n'y trouve pas un mot d'éthique ou de morale, mais simplement des propositions métaphysiques, souvent aussi "difficiles" que :

par la connaissance que j'ai de l'essence de l'âme, je sais qu'elle est unie au corps

parfois aussi baroques que :

L'intelligence et la volonté sont une seule et une même chose.

Voici, je crois, le secret : C'est que Spinoza ne se laisse comprendre, et même lire, que si l'on est par avance décidé à (se) changer, à devenir ce qu'il prétend que l'on est, à tenter au moins l'expérience (qui, elle, est proprement éthique). Mais cela, il ne le dit pas, il veut — et c'est une part de l'expérience — que le lecteur, s'il veut poursuivre sa lecture, soit forcé de le deviner.

Je crois que c'est la même décision qu'il faut prendre, avant de commencer les Upanisads. Il ne faut pas, malgré l'apparence, les lire comme L'Iliade, mais plutôt comme un traité de Spinoza ou de Hegel. D'ailleurs, leur doctrine est, peu s'en faut, la même. (Mais il n'est pas tout à fait exact del'appeler doctrine. Il vaudrait mieux dire "la transformation du lecteur".)
Je vous en parlerai encore, si vous voulez bien.
Affectueusement,
JP

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Cher Gaston,

Pourquoi Spinoza n'a-t-il jamais expliqué son titre ? Pourquoi a-t-il conservé à son livre un titre évidemment absurde ?
Tâchez de trouver la réponse. Si vous la trouvez, vous serez déjà près de comprendre les Upanisads.

On peut dire (un peu grossièrement) que les Européens (1) ont commencé par une religion — le christianisme — qu'ils ont tâché ensuite de rendre cohérente, et acceptable, au moyen de la métaphysique : il faut, pour comprendre Malebranche, avoir lu la Bible. Mais les Hindous, cest tout le contraire : ils commencent par une métaphysique très abstraite et finissent (ou continuent) par les religions : il faut, pour comprendre quoi que ce soit au bouddhisme, avoir lu ce traité de métaphysique : les Upanisads.

Mais à ce propos : qu'est-ce que pour vous que la métaphysique ? Il est vraisemblable que vous ne vous êtes jamais posé la question (pas plus que moi ou personne) et que vous lisez et répétez le mot par habitude. Si vous vous interrogez sur son sens :

je prends la définition des dictionnaires : c'est la connaissance au delà de la physique, des principes universels. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Eh bien, ça a, en tout cas, à défaut d'autre chose, un sens négatif qui est clair :

c'est que la métaphysique ne se soucie pas de ce qui est individuel, ou personnel, ou particulier. Par exemple, elle ne s'intéresse absolument pas (comme la science) aux expériences que l'on peut faire ; ni (comme la religion) aux sentiments et aux émotions qu'on peut éprouver ; ni même (comme les arts et la morale, ou les techniques) aux actes que l'on peut faire. Elle s'en fiche absolument. Même, elle trouve tout ça — observations, expériences, émotions, activité — complètement ridicule. Ce n'est pas son rayon. Elle le trouve même dangereux et faux (car chaque sentiment ou chaque observation, plus ils sont poussés et précis, plus ils deviennent particuliers). Elle aimerait autant que ça n'y fût pas.
À demain
J.P.

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Cher Gaston,

Il n'est pas du tout nécessaire, bien entendu, que vous lisiez les Upanisads. Il n'est pas nécessaire non plus qu'en les lisant vous vous y intéressiez. Mais si vous voulez à la fois les lire, et vous y intéresser, il faut vous attendre à deux ou trois choses, que je tâche de vous dire, de mon mieux.

J'ajoute un mot à ce que je vous disais hier : c'est que — pas plus qu'elle ne peut supporter la science ou la morale, la métaphysique ne peut supporter la philosophie.
Car la philosophie se demande, par exemple, si le monde est fait de matière ou d'esprit (ou les deux) — mais pour le métaphysicien il n'y a pas lieu de distinguer la matière de l'esprit. Le philosophe se demande quel est le degré de vérité des sciences — mais pour le métaphysicien, toute science, dès lors qu'elle a fait choix d'un objet particulier, est radicalement fausse. Le philosophe se demande, en général, ce que vaut la connaissance humaine, et de quels progrès elle est susceptible — mais le métaphysicien, qui refuse de séparer l'homme du monde, ne voit que faiblesse et absurdité dans toutes les "théories de la connaissance" (2).
C'est une étrange condition, vous le voyez, que celle de la métaphysique. Bien entendu, elle ne peut pas faire de progrès (puisqu'aucune recherche humaine ne pourrait lui apporter quoi que ce soit) ; elle a pu être découverte, à n'importe quelle époque, par n'importe qui (et nous somme beaucoup plus près d'elle, dans nos moments d'enui, de mauvaise humeur, de dégoût de tout, d'ignorance, que dans nos moments d'application ou de sérieux.)
Ici, je vous entends très bien ajouter : et dans nos moments de silence que de parole, d'explications (et de lettres). Oui, c'est sûr. mais ce n'est pas si simple. Je vous en parlerai demain.
Affectueusement
Jean P.

Ces trois lettres n'ont pas eu de suite à notre connaissance. Peut-être Gaston a-t-il demandé à Paulhan de s'arrêter là. Elles datent probablement de la seconde moitié des années trente. On y voit Jean Paulhan dans un des rôles qu'il affectionne, celui de pédagogue.


    1 - Les Grecs exceptés, qui semblent avoir été les disciples des Hindous, et plus Orientaux qu'Européens.
    2 - D'ailleurs, le meilleur signe qu'on est métaphysicien, c'est que le philosophe vous embête.