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une couverture de la revue Proverbe

Syntaxe

Jean Paulhan

article original, Proverbe n° 1, février 1920

Il ne se passe guère de mois que l'on ne reproche à Pierre Reverdy ou à André Breton ceci, qu'ils manquent de syntaxe. C'est une de ces critiques qui paraissent en elles-mêmes tellement justes que l'on ne se soucie plus de savoir si elles sont bien appliquées.

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"Barrez-vous, les flics", dit l'un... — "on se trotte, tant pis", répond l'autre. Leur veut-on objecter qu'ils eussent dû dire : Barrez-vous, parce que les flics... je regrette que l'on s'en aille...; qui ne voit que le défaut de la phrase est ici afin de rendre avec plus de vitesse tel caractère de la pensée, et imiter son glissement. Que si l'on entend par syntaxe les diverses façons de traduire la forme logique de cette pensée, l'incorrection même est syntaxe, et le bâtiment particulier des mots.

Les mots s'usent à force de servir, et quand ils ont une fois réussi ne donnent plus beaucoup d'eux-mêmes (comme il arrive aux hommes). Egalité d'âme, présence d'esprit ne retiennent rien de leur premier sens merveilleux. Plus vite encore se lassent ces termes trop ingénieux, mouvements plutôt qu'objets, ou les raccords de cette maçonnerie : comme, puisque... sont des lieux communs épuisés ; de sorte que leur suppression seule, où ils sont trop attendus, peut contraindre un sens neuf.

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L'on dira : qui néglige ces lieux communs, en tel cas pressant, c'est qu'il les a dans la tête et les garde, et profite d'un mouvement acquis, (Maurice Barrès remarquait ainsi que nous pouvons enfin nous reposer de toute inquiétude morale sur les tas de gens soucieux qui ont passé avant nous).
— Il se peut : je vois pourtant que ceux des écrivains qui connaissent trop de mots, et trop constamment se tiennent au courant d'une sorte de langue idéale, leurs œuvres sont les plus ternes qui soient. Sans doute faut-il aller jusqu'à l'oubli.
— L'on ajoutera : les lettres ont pour fonction justement de maintenir, contre le langage commun, telle ou telle jointure de pensée. Le poème ou le roman enseigne à bien penser.
— Il se peut encore ; voici reparaître ce vieux mariage ou divorce, l'on ne sait plus, de l'art avec la morale : c'est maintenant l'art avec la logique, ou l'art avec l'art de penser. Puisque l'on mêle la grammaire à tout ceci, qu'elle en sorte du moins à son honneur : où l'on reproche à Breton ou à Reverdy de manquer de syntaxe, mieux vaut entendre : Breton et Reverdy n'enseignent pas la syntaxe.