
Si l'on vous écoutait
Jean PaulhanArticle paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.
Sophie, étant venue au Havre avec ses parents, y passa trois journées. « On profita de ces trois jours pour se promener dans la ville : le bruit, le mouvement des rues, les bassins pleins de vaisseaux, les quais couverts de marchands, de perroquets, de singes amusaient beaucoup les enfants.
(Ceci est une description.)
Si Mme de Réan avait écouté Sophie, elle lui aurait acheté une dizaine de singes, autant de perroquets, perruches. Mais elle refusa toul, malgré les prières de Sophie.
(Ceci est un jugement : Sophie a voulu dix singes. Quel désir absurde, et combien sa mère a eu de raison dans son refus.)
Le bateau qui devait les emmener... » (1)
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Sophie n'a pas demandé, sans doute, voyant une cage : « Achetez-moi ces dix singes ». Mais elle désira le singe de ce marchand que l'on rencontra tout d'abord. Et sur le refus de sa mère, elle demanda de nouveau, quelques instants plus tard : « Alors, emportons celui-ci ». L'on n'y consentit pas. Par la suite, elle voulut cet autre et cet autre encore. A quoi Mme de Réan répondit, appuyant son refus d'une nuance de raison : « Sil'on t'écoutait, nous traînerions deja dix singes après nous ».
Elle usait ainsi de l'argument qui déforme, de sorte que leur maître même les doive repousser, les désirs et les opinions. Argument contre Sophie. Et que Mme de Ségur, qui écrivait à l'usage des enfants, l'ait pris à son compte, il ne faut point s'en étonner.
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Or Sophie peut répondre : « Si vous m'aviez donné le premier singe, j'aurais été satisfaite. Et je ne serais pas allée rechercher les neuf autres, non plus que les vingt perroquets et perruches. Votre reproche est injuste. »
Et la même réponse convient aux arguments de même ordre, tantôt ironiques. « Si je t'avais laissé aller seul, tu te serais fait écraser deux ou trois fois par les voitures. »
Tantôt sérieux. « Si l'on vous écoutait, dit ce patron à ses ouvriers, l'on passerait sa vie à vous donner des augmentations.» Du bien : « Voilà déjà dix fois que tu le répètes. Tu crois que je n'ai pas entendu? Tu ne sais donc demander que cela ? »
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Cependant, Mme de Réan se défend et dit: « Je te rappelle seulement ce qui s'est passé. Tu as désiré acheter ces dix singes — et si j'avais accepté chacun d'eux, nous les aurions maintenant tous les dix.
Tu ne tenais guère au premier. Au lieu d'insister, comme tu sais le faire, tu l'as vite oublié pour le second, et le second pour le troisième. Tu es inconstante, et ne sais guère ce que tu veux. Sans doute, si jel'avais acheté, ce singe t'eût vite fatiguée et tu aurais voulu le second pour te consoler d'avoir le premier.
Tu raisonnes : « Si j'avais d'abord consenti...». Mais moi, je te cite un fait : tu as voulu dix singes.
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D'entendre une réponse aussi longue, Sophie triomphe, et pense déjà qu'on va lui donner raison — quand elle aura répliqué, à son tour, que...
Et c'est là ce que voulait éviter sa mère, par la brièveté de son premier reproche. Ainsi l'illogisme apparent de ce reproche était déjà un argument. Il était destiné à faire entendre à Sophie : « Je n'ai pas à discuter avec toi. Peut-être ce que je dis ne te semble pas vrai : mais c'est cependant vrai parce que je le dis; et je n'ai pas à te l'expliquer. »
Qui n'a été surpris de voir combien, dans leurs disputes, les parents raisonnent, à l'ordinaire, plus mal que les enfants, et les juges que les accusés, et les chefs que leurs inférieurs? Il faut songer que ce peut être exprès, et afin de montrer qu'ils ont le droit de le faire. Raisonnant trop bien, ils se mettraient sur le même plan que leurs adversaires: et il semblerait qu'une opinion seule les sépare d'eux. Leurs fautes de raisonnement sauvent leur autorité.
J.-P.
- Comtesse de Ségur. Les malheurs de Sophie, P. 244.