Portrait de Saint-John Perse

Introduction à Honneur à Saint-John Perse

Jean PaulhanSaint-John Perse

L'œuvre de Saint-John Perse pose une énigme précise dont voici le premier terme : c'est que Perse rompt avec la poétique moderne, et les traditions que nous imposait déjà cette poétique. Rimbaud et ses enfants usent d'une expression spasmodique, où l'image tient sa vertu moins de la ressemblance que du contraste des objets qu'elle réunit. Mallarmé, et ses disciples, usent d'une syntaxe fragmentaire et sporadique, où la métaphore s'enferme en elle-même, comme dans un proverbe, comme dans une île. D'où suivent (s'ils n'ont précédé) la solitude et le désespoir. On dirait qu'une poésie parcellaire est à tout instant chassée, et s'en désespère, de la voie même et de la condition de la littérature.
Mais Perse réunit tout ce que la poésie moderne séparait. Il n'y a pas la moindre solution de continuité dans ses poèmes. Il use moins d'images lointaines que d'images voisines ; moins de métaphores solitaires que de comparaisons et de confrontations. Les mille ruses de la rime, de l'assonance et du métagramme, des deux points, de la parenthèse et des tirets fondent la communauté des objets qu'il nous offre. Pas plus qu'il ne fait place dans son âme à l'injustice ou à la peur, il n'est de lieu dans sa parole qui s'ouvre au trouble, à l'incohérence ou à la solitude.
Ouvrez les vieux dictionnaires. Poème y veut dire : « ouvrage en vers, harmonieux et plaisant, d'une certaine étendue ». Cependant le mot a changé de sens : de nos jours il signifie plutôt : « ouvrage en prose, inharmonieux, désespéré, et (dit Valéry après Baudelaire) plutôt bref ». Mais Perse lui restitue un sens antérieur. Son œuvre certes échappe – par quel biais ? – à la mesure commune : c'est à la faveur d'un retour à des mesures, il se peut, éternelles – antérieures en tout cas. Comme s'il en avait long à nous apprendre sur la condition du poète et sur la nature de la poésie.

Telle est le premier terme de l'énigme, et voici le second :
C'est que Perse ne renonce pas pour autant les diverses ambitions des poètes modernes – diverses, mais curieusement convergentes. Il exige de la poésie qu'elle soit tout à la fois un mode de connaissance et une façon de vie : la vie la mieux comblée, la connaissance la plus véridique. Et certes il s'allie la beauté, mais il n'en fait pas son but ni même sa réflexion. Certes encore il s'allie le plaisir. Il dit volontiers que la fin de la poésie est la délectation. Mais il n'a jamais recherché cette délectation pour elle-même. Plaisir et beauté, on dirait qu'il les a rencontrés par hasard. Il n'a pas plus tôt évoqué les avidités, les passions et les prises de notre cœur – ce cœur avide et enténébré – qu'il ajoute étrangement : « mais nous vivons d'outre-mort » (quelle outre-mort ? » ; et encore : « notre route tend plus loin » (quels lointains ?)... « à quelle outrance courons-nous ? ». Et : « le grand pas souverain de l'âme sans tanière… ».
Que le mot d'âme ne nous trompe pas. C'est parmi les ruines saintes et l'émiettement des « vieilles termitières » – il s'agit, je pense, des religions – que ce pas se fait entendre. « Grands aînés, dit encore Perse, vous m'aviez dit le mot… l'hôte est absent… Dieu l'aveugle… » Mais lui, qu'a-t-il donc vu ? Par quelle route est-il passé ? Quelle expérience a-t-il conduite ? Or, il n'arrive pas à Perse de tricher. Il ne songe ni ne rêve, il a les pieds sur terre, et son poème n'offre pas un détail qu'il ne soit aisé de vérifier – dût-on, pour ce faire s'adresser au sociologue, au voyageur, au botaniste, au numismate. Il tient en horreur les causes invisibles, ayant la précision du savant, comme il en a la rigueur. Bref, je puis me fier sans réserve à ce que m'apprend « une seule et longue phrase sans césure », son poème.

On reconnaîtra, dans les études et les essais qui suivent, les divers aspects de l'énigme. On y lira aussi – où l'on devinera, je pense – les solutions qu'elle peut recevoir.
Jean Paulhan


Introduction à l'ouvrage d'hommage collectif Honneur à Saint-John Perse paru en 1965.

Ce livre présenté par Jean Paulhan groupe tous les textes importants qui ont été publiés à propos de Saint-John Perse ou de son œuvre : on y trouve des discours, les textes des préfaces aux différentes éditions ou traductions de ses livres, des numéros spéciaux de revues ou de journaux. Au début du recueil sont rassemblés les hommages collectifs au poète et les témoignages officiels, entre autres le texte de présentation de l'écrivain au moment où il reçut le Prix Nobel et sa récompense.
La deuxième partie, qui est la plus importante, est consacrée aux témoignages individuels sur l'écrivain. Enfin, les différents épisodes de la carrière diplomatique d'Alexis Leger sont retracés à l'aide de lettres personnelles et articles de journaux.