Tableau de Paul Klee

Rêve, 23-24 février 1904

Jean Paulhan

Noté le matin, au réveil (pas le courage de noter dans la nuit, dans la rêverie ; l'idée de les noter vient "comme une autre idée, sans s'associer un système assez complexe". Les rêves ont été plus clairs qu'à l'habitude et je me les rappelle plus facilement. La nuit était d'ailleurs mauvaise... J'avais un violent mal de gorge et un peu de fièvre).

D'abord un rêve où Eulalie m'est apparue, je ne sais à la suite de quelles conditions, en déshabillé (en pantalon). Elle se met sur mon lit, assez grand, dans des positions obscènes.

Je vais maintenant voir les Grenet. Je monte les étages d'une maison qui me paraît assez triste. Je frappe à la porte et les enfants viennent m'ouvrir (à aucun moment je ne songerai à les appeler A. ou M. Seul le nom de Grenet m'est très présent à l'esprit). Les fillettes me conduisent ; l'on traverse des corridors, deux ou trois pièces sombres (comme d'un petit appartement parisien). Puis on me conduit dans une salle plus grande (qui m'a fait songer, je crois, aux salles des vers à soie dans les magnaneries). Dans un lit que j'aperçois d'abord, à gauche de la porte, R. D. est couché. Il paraît malade et l'on dirait qu'il s'efforce de dormir. Cependant, il coupe péniblement en petits ronds, avec un canif, des pommes de terre qu'il a à côté de lui. Je me détourne un petit peu pour ne pas le déranger. Il a l'air souffrant, il a une respiration haletante. Plus loin, dans un autre lit, c'est L. qui est couchée. Elle paraît moins malade que son mari, mais elle a la fièvre et elle paraît avoir très chaud. Elle aussi coupe des pommes de terre en tranches très minces, avec application. Je lui parle un peu ; elle m'indique R. du doigt et me prie d'aller dans la pièce à côté. J'éprouve, depuis que je suis entré, un sentiment assez pénible mais qui pourrait l'être encore plus. Je sors encore avec les fillettes et nous allons dans la pièce à côté. C'est un grenier, éclairé par en haut. Nous nous mettons alors aussi à couper des pommes de terre en rondelles minces. Puis je fais la cour à A. G. Je lui parle très doucement, je ne me rappelle pas au juste de quoi.

(Ont suivi quelques autres rêves et rêveries aussi plus ou moins sur le même sujet). Je deviens plus hardi avec A. et je me souviens de l'avoir embrassée sur les lèvres. Je devrais écrire, avec mes lèvres (?) sur je ne sais quoi. A. me fait remarquer que j'écris mal. Sur quoi je lui dis que sur des lèvres, j'écrirais beaucoup mieux et je tâche de le lui montrer. Ce mot me paraît extrêmement spirituel. Dans un autre rêve dont je me souviens fort mal, je me promène encore avec A. à Pontchartrain, dans les bois.

Images visuelles

Elles sont mauvaises. A aucun moment je n'aperçois clairement la figure de A. dont je me souviens peu d'ailleurs. Les salons par contre, les pièces m'apparaissent assez nettement dans les parties qui m'intéressent, (les autres sont complètement oubliées).

Raisonnement

Je n'en trouve guère. Je m'en vais parce que R. est malade, sans trouver de raison à cette action, il y a peut-être le raisonnement de l'écriture (sur les lèvres) — mais peut-on l'appeler un raisonnement ?

Explications

Théoriquement, il serait possible évidemment de réduire le rêve à quelques idées s'enchaînant les unes aux autres. Idée de la maladie, du lit où sont les malades, du lit où l'on fait l'amour, de l'amour. Mais pratiquement cette explication ne me pourrait rien expliquer et la réalité est tout autre.
La veille au soir : deux sentiments dominants : préoccupation d'être malade et sentiments plus ou moins amoureux, de facilité plus grande dans les paroles, de douceur, d'amabilité. Ces deux sentiments paraissent se traduire également dans le rêve. Tous deux, réunis, ils donnent naissance à l'idée du lit. Cependant dans le rêve proprement dit, l'idée de maladie domine, et dans la rêverie celle d'amour. A aucun moment d'ailleurs je ne croirai d'être malade moi-même.
R. D. est médecin, il est assez naturel par suite que j'aie songé à lui. D'autre part, tous les personnages secondaires qui auraient dû, dans la réalité, m'apparaître (le père et la mère de A. et M. Grenet, leur bonne, leurs petits frères, Ch. et J. Dumas, etc.) ne se montrent pas. Je crois même avoir remarqué dans mon rêve qu'il était bien étrange que R. D. et L. fussent les parents de A. et M.. Je ne songe guère d'ailleurs aux noms propres.
Ainsi, lorsque dans un rêve il y a confusion évidente de personnes, peut-être faut-il voir là une manifestation de finalité (utilisation peu grande de certaines personnes données — id. folie), d'harmonie trop hâtive. Ainsi, je ne peux rien trouver dans mes rêves qui ne se rattache à une impression centrale. La finalité de l'esprit, laissée à elle-même dans le rêve, devient ainsi beaucoup plus considérable. Et rien n'est plus faux que de se représenter le rêve comme une banale succession d'idées. Plutôt pourrait-on le dire de la réalité — mais la finalité du rêve reste aussi incomplète et c'est ce qui l'abaisse.
Quel rôle jouent les pommes de terre que l'on coupe en morceaux ? Peut-être se rattachent-elles encore à ma maladie. Hier matin, l'on m'avait permis de manger des pommes de terre coupées en rondelles très fines. Puis au repas du soir l'on m'avait défendu de manger des pommes de terre en plus gros morceaux, ce qui m'avait frappé. D'où cette impression, sans doute, que les rondelles très fines étaient bonnes pour la maladie.
Quant à A., il était naturel que j'y songe tout de suite. J'étais ces jours-ci préoccupé de la revoir et depuis quelque temps je songeais assez à elle.
(A noter que les pommes de terre se présentent en impressions visuelles et non gustatives, comme il aurait été naturel).

(Suite du rêve)

Je suis vaguement préoccupé d'avoir à prononcer un discours, demain, aux "étudiant républicains". J'y songe peu. Puis j'ouvre un journal et j'y trouve le programme de la conférence de l'U.E.R. Ce doit être l'époque d'une fête quelconque, la Noël, peut-être. Et le programme, je m'en aperçois avec joie, est très chargé. Il y aura une conférence par un nommé Trilley (?) qui est très gai et parlera longtemps (text. dans le journal). Puis discussion de l'ordre du jour. Immédiatement cette pensée me vient à l'esprit que j'aurai très peu à parler et que l'on ne m'écoutera pas. Cette idée me donne un grand soulagement, et me fait plaisir.
Puis, insensiblement, voici que je me trouve transporté à la réunion, peu à peu. Et de fait, l'on est très gai, très entrain, (infiniment plus qu'on ne l'a jamais été en réalité). Des chaises qui volent en l'air. Des bouteilles que l'on débouche. Des feux de joie, (dans une salle sans doute beaucoup plus grande que celle de l'Association). Je ne me souviens pas d'ailleurs de prononcer un vrai discours.

Images visuelles

Elles sont très nettes, à la fin. Je ne sais pourquoi. Vue très nette de la salle, avec les chaises que l'on se passe de main en main et, au fond, quelque chose qui brille.

Raisonnement

ici, le cas est bien net. Le point de départ du rêve se trouve dans une préoccupation réellement éprouvée, à l'état de veille. Et cette préoccupation se trouve très nettement corrigée par le rêve. Le raisonnement, d'autre part, est juste (sans doute personne ne songera à m'écouter). Les éléments du rêve sont très harmonisés entre eux.
Rien ne me permettrait de supposer une pareille fête au local des Etudiants Républicains. Le cas ne s'est jamais présenté et ne se présentera sans doute jamais. Il y a eu invention de toute la fin du rêve et invention toute gratuite. A l'état normal, j'aurais tenu compte d'une foule de conditions et la satisfaction donnée à la préoccupation n'aurait jamais pu s'accomplir aussi facilement. L'harmonie rencontrant plus d'obstacles pour s'établir.