couverture de la revue nrf

La démocratie fait appel au premier venu

Jean Paulhan

Le texte qui suit a été publié dans la Nouvelle Revue Française du 1er mars 1939

Ce n'est pas l'effet le moins curieux des fascismes triomphants que l'inquiétude où ils peuvent jeter une démocratie éblouie de tant de succès, vaguement jalouse, toute prête à mettre de l'eau dans son vin populaire et déjà convaincue qu'elle a péché par excès de démocratie.
Mais je croirais volontiers qu'elle péchait par défaut.

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Le secret de la démocratie

Si je tente de réduire la démocratie à ses traits essentiels, voici ce que je trouve :
C'est d'abord que l'individu vaut mieux que l'État, c'est que la société est faite pour l'homme, non l'homme pour la société. Il ne manque pas de sociologues pour croire que les nations ont une âme. Il ne manque pas d'unanimistes pour admettre que chaque groupe est un dieu ; ni de politiques réalistes pour tenir que le faisceau seul est moral, juste, puissant. Mais la démocratie a été inventée contre les sociologues, contre les politiciens réalistes, et même contre l'unanimisme. Quelle que soit la raison de notre existence – ce qu'il peut nous arriver de merveilleux, ce qui nous donne droit à la vie, et parfois à la mort – la démocratie sait du moins se place la raison, se passe l'événement. En bref, elle se donne la personne, et la personne lui suffit. C'est le premier point.
Il s'agit de n'importe quelle personne, fût-elle de peau noire ou rouge, c'est le second point. Fût-elle infirme, ivrogne, perfide. Car la démocratie ne s'oppose pas moins au racisme qu'aux régimes totalitaires. Elle prétend qu'il existe une étrange qualité de l'homme, telle que l'homme ne la puisse jamais tout entière rejeter (fût-ce au bagne). La Déclaration des Droits dit que les hommes naissent égaux – ce qu'il est aisé d'admettre. Elle ajoute qu'ils le demeurent, ce qui est plus singulier. Mais la singularité fait aussi partie de la doctrine. La démocratie a son mystère comme une religion ; et son secret, comme une poésie. Voici le dernier aspect de ce secret : c'est que l'homme vaut par ce qu'il a de naturel, d'immédiat, de naïf, plutôt que par ce qu'il acquiert. Un grand savant a du mérite : mais un homme tout court est plus précieux et même plus extraordinaire qu'un grand savant.
Si l'on veut faire un pont, un château ou un journal, on sera content de trouver un architecte, un ingénieur, un journaliste. Mais pour faire une nation, il faut s'adresser d'abord à l'homme qui n'est ni jounaliste, ni architecte. À l'homme de la rue, qui peut tout aussi bien être terrassier ou marchand des quatre-saisons, ou rien du tout. La démocratie fait appel contre les aristocrates, – et spécialement contre les aristocrates de l'intelligence – au premier venu. Et l'on en voit bien la raison : c'est que le premier venu est demeuré près de l'essentiel. Un linguiste peut passer toute sa vie à rechercher l'origine du langage (il a tort). Un architecte peut être poursuivi jusque dans ses rêves par la hantise d'une salle de concerts où l'on entend bien les concerts. Mais l'homme de la rue n'a pour lui que les joies et les peines et les accidents communs (et l'accident, en particulier, dont il a été question plus haut). Il faut qu'il s'en contente. Il faut qu'il en soit comblé.

Telle est la démocratie. Je ne dis pas qu'elle soit sage, ou raisonnable. Je ne veux convaincre personne. D'ailleurs, il saute aux yeux que nous ne sommes pas en démocratie.

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Puisque tout le monde est content

Les événements de septembre nous ont valu nombre d'ouvrages et de discours, dont les uns s'appellent C'est votre affaire, En pleine honte, Vous vous réveillerez italiens, et les autres ne portent pas de titre du tout. Mais ceux-ci et ceux-là s'appelleraient plus exactement encore La honte de Munich vue à travers un tempérament, ou Munich et moi, ou mieux : Ça ne serait pas arrivé si on m'avait écouté. Tous d'accord là-dessus, sans une réserve. M. Marcel Thiébaut a patiemment établi dans la Revue de Paris, avec textes à l'appui, qu'il n'était pas un événement, survenu depuis vingt ans, que n'eût prévu le Comte de Fels. Mais nous le savions. Nous sommes tous le comte de Fels. Et MM. André Chaumeix, Henri Massis, Aragon, Mounier, Jean-Richard Bloch, Jean Schlumberger ont établi de façon tout aussi probante qu'il n'était pas une catastrophe que la France n'eût évitée, si elle avait suivi les conseils de la Revue des Deux-Mondes, de la Revue Universelle, de Commune, d'Europe, d'Esprit et jusqu'à ceux (évidemment plus modestes) de la N.R.F. Si je cite les revues, c'est qu'elles ont le temps de la réflexion, et des remords. Mais il va de soi que les journaux ont été bien plus satisfaits encore d'eux-mêmes.
Je n'ai pas de goût pour l'ironie et si j'en avais, je garderais l'ironie pour une meilleure occasion. Car le fait est qu'ils disent tous vrai. C'est un fait étonnant et je pense qu'on devrait s'en inquiéter davantage. En bref, tout se passe comme si la France n'avait jamais suivi le conseil de personne. Car il n'est pas une seule politique, qui – fermement appliquée dès 1920 – ne nous eût évité la honte du dernier Munich, et celle des Munichs à venir.

Charles Maurras, Bainville, Massis, souhaitaient dès 1917 que l'ont gardât une Autriche-Hongrie impériale et forte, mais une Allemagne morcelée, en tutelle sous quelque gouvernement de notre choix. C'eût été là une politique intelligente et sage. Cependant, Herriot, Paul-Boncour, Jean Schlumberger tenaient, dès 1920, qu'il fallait donner à la Société des Nations toute autorité morale, et matérielle ; effacer spontanément certaines injustices du traité de paix ; après avoir désarmé l'Allemagne désarmer nous-mêmes, et prouver enfin que les Alliés n'avaient pas menti en déclarant la Paix au monde. C'eût été là une politique intelligente et juste. Ainsi du reste. Car Jules Romains, Flandin, Bergery admettaient, en 1934, qu'il fallait, en acceptant franchement un désarmement partiel, prendre au mot le chancelier Hitler, respectueux encore des traités. Pourquoi pas ? (C'eût été la réconciliation, peut-être durable avec l'Allemagne). Léon Blum, Aragon, Jean-Richard Bloch soutenaient, en 1935, qu'il fallait étrangler en dix jours, par des sanctions impitoyables, le peuple qui venait de violer la loi librement acceptée. Soit. (Et le monde entier nous eût sans doute approuvés). Enfin Maurice Thorez, Emmanuel Mounier, Julien Benda souhaitaient, en 1936, qu'une brusque intervention française en Espagne vînt sauver de la rébellion fasciste un gouvernement ami. Bien. (C'eût été vraisemblablement la meilleure protection de notre frontière). Et d'ailleurs ni l'alliance italienne, ni l'ambassade à Burgos n'étaient en soi de sots projets. Encore eût-il fallu les appliquer.
De tant de bonne intentions, il n'est même pas sorti un enfer. À peine un marécage. Car l'évidence est qu'il fallait prendre un de ces partis – fût-il le plus médiocre – et s'y tenir comme une brute. L'on a préféré les prendre tous à la fois faiblement : humilier l'Allemagne, mais lui permettre de décupler sa force. Accorder à l'Italie je ne sais quels services hypocrites, mais la blesser ouvertement. Feindre d'étayer la S.D.N., quand nous nous moquions d'elle. Donner à l'Espagne une aide dissimulée, impuissante à la sauver, suffisante à nous compromettre. Accorder enfin à l'Allemagne puissante tout ce que nous refusions à l'Allemagne désarmée. Comme s'il y avait dans ces gages donnés à chacun, dans cette fausse conciliation des partis, une tactique constante de notre État.
Si je parle de politique étrangère, c'est que la question est dans l'air. Je parlerais tout aussi bien de la boue dans les rues, et de la natalité. Nos députés et nos ministres sont d'honnêtes gens – et plus d'une grande ville est administrée par des bandits. De bons urbanistes – et l'intérieur de la maison française est d'une immonde laideur. Enthousiaste – et la France n'a pas de fêtes.

Il n'y a pas à se demander sérieusement ce que vaut une pareille conduite, ni si elle est sensée. Elle est idiote. Mais l'on peut se demander si elle est démocratique.
Or, elle ne l'est pas. Elle est même tout le contraire.

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Le prince de l'esprit, et l'homme de la rue.

L'on a parfois admis qu'il fallait en politique tenir compte de toutes les opinions personnelles ; mais c'était à la Diète de Pologne, qui se composait de nobles, comme chacun sait. Il s'est trouvé de tout temps des philosophes pour démontrer qu'il y avait du vrai dans chaque doctrine ; mais l'homme de la rue a toujours pensé qu'il y avait en toutes choses une opinion vraie, et que l'opinion contraire était fausse. L'intellectuel est un homme qui se passe très bien de fêtes, et trouve aux cloaques un charme poétique ; mais l'homme ordinaire tire la galette des rois, et aime habiter une chambre propre. Le raffiné peut se complaire dans l'humiliation, et sentir qu'il y devient meilleur ; mais l'homme de la rue est vexé : il garde (comme on dit) un chien de sa chienne. Le professeur de Droit établit gravement dans le Temps qu'il existe en tout traité une part sous-entendue, et que l'on doit trahir en 1938 les accords de 1935, parce que l'état du monde a changé. Mais l'homme ordinaire se dit tout bêtement qu'en lâchant un ami qu'il a jeté dans le danger, il se conduit comme un salaud.
En bref, sitôt que l'on a affaire à une opinion baroque et manifestement absurde, l'on peut être sûr qu'elle a pour auteur quelque prince de la pensée. Il s'est trouvé des professeurs au Collège de France pour établir que les guerres venaient des marchands de canons (et sans doute, en d'autres temps, des marchands d'arcs, ou d'huile [1]). Un grand penseur anglais soutient infatigablement, depuis trente ans, que la guerre n'a jamais rien rapporté à personne, et surtout au vainqueur. (M. Aldous Huxley s'est tout récemment rallié à cette théorie, que M. Jules Romains n'a cessé de prôner.) Ce sont les plus grands économistes, honneur de l'Europe, qui prouvaient vers 1910 que les hostilités ne pourraient à l'avenir en aucun cas durer plus de deux mois, faute d'argent. Et M. Léon Blum a toujours admis qu'il suffirait de supprimer les armées pour mettre fin aux guerres. Ainsi parlent les hommes de génie. Mais le maçon, le receveur d'autobus et le concierge du coin ont toujours su qu'une guerre se fait très bien sans argent (et les économistes se débrouillent ensuite) et que les armées, ni même l'huile boullante ou les canons ne sont la première cause des guerres. Or, en bonne démocratie, c'est au maçon, que la décision devrait revenir. Non, chez nous tout se passe entre princes.
L'on sait par quelles voies. De tout le patient travail qui s'accomplit en France dans les comités et les loges, dans les cellules et les groupes, dans les sections et les sous-sections de nos grands partis – de ce travail d'où sortent les investitures et les candidats, les députés et les sénateurs, les votes des députés et sénateurs, les lois et jusqu'à la conduite de notre politique extérieure, l'on peut faire tous les éloges : c'est un travail intelligent et tenace, studieux et (le plus souvent) désintéressé, subtil et universel. Qui mobilise des milliards de textes et de documents. Qui fait appel à des centaines de milliers d'hommes. Enfin l'on en peut tout dire, sauf une chose. Il n'est pas démocratique. Il élève et forme patiemment une aristocratie du savoir, de l'esprit, de l'éloquence. Et Dieu me garde de dire le moindre mal de l'intelligence. Il en faut. Il faut des savants et des techniciens. Je crois seulement – si du moins je suis démocrate – que là où techniciens et savants sont en dispute (comme ils ont coutume) le dernier mot doit revenir – plutôt qu'à un accord nègre-blanc entre spécialistes qui satisfait apparemment chacun, et nuit à tous – à l'Arbitrage, à l'Arbitraire de qui n'est ni savant, ni astucieux, ni génial, ni particulièrement doué d'éloquence, ni fort en thème, ni champion d'aucun sport. De qui ne tient sa fonction ni de ses mérites éclatants, ni de son charme, ni d'un plébiscite. Du premier venu, j'y reviens.

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Quant à désigner ce premier venu, c'est une autre affaire. L'on songera, pour fixer les idées, à ces députés abstraits dont parlait Vigny – qui ne fussent pas députés de Niort ou de Romorantin, mais simplement députés de France. Il suffirait de huit ou dix. Il suffirait d'un.


[1] À bouillir