couverture de la revue nrf

Petit traité du pacifisme

Jean Paulhan

Il y a je ne sais quoi de faible et d'inefficace dans les arguments dont on veut à l'ordinaire accabler les pacifistes. “Attendez seulement, leur dit-on, que les Allemands soient en France ; qu'ils vous spolient et vous bâtonnent ; qu'ils vous traitent comme de simples Juifs...” A quoi Georges Duhamel ajoutait, le mois dernier : “... Qu'ils fassent de vous des soldats. Vous n'avez pas voulu servir la France. Vous irez verser votre sang pour la gloire de l'Allemagne.” (Car chacun sait qu'il entre dans les habitudes des conquérants de lever des troupes en pays conquis. Et les Français n'ont pas si mauvaise réputation qu'on les doive négliger.) C'est l'argument massue.
Or ce n'est pas du tout un argument massue. Et bien que les moralistes qui le tiennent soient, à l'ordinaire, d'anciens pacifistes, il faut avouer qu'ils ignorent à peu près tout de la question.

Il se peut qu'il existe des pacifistes par lâcheté — ou par égoïsme — ou encore par dégoût et par rage. Je ne m'occupe pas de ceux-là : car le même égoïsme ou la même rage les fera demain belliqueux. Cela s'est vu, à chaque guerre.

Je songe au vrai pacifiste, au farouche, à l'objecteur — à celui qui partait à l'assaut, en 1914, avec un fusil coincé. Eh bien, il se trouve d'abord que ce pacifiste-là n'est pas un lâche. Il ne faut pas chercher à l'épouvanter avec les coups de pied, ou la spoliation, ou la torture. Et ce n'est pas un hasard si les écrivains qui s'engageaient, vers 1928, à ne plus jamais tenir une arme, portaient tous la croix de guerre, et plus d'une palme. Ce que refuse ce pacifiste, ce n'est pas de tenir un fusil. Il a déjà tenu un fusil. C'est, d'abord, de s'en servir. C'est par-dessus tout d'être de cœur avec les gens qui lui ont mis un fusil dans la main. C'est d'être complice. Le pacifiste ne se sentira pas déshonoré s'il devient soldat allemand, parce qu'il est évident qu'il le devient par force. Il se trouve déshonoré s'il est soldat français, parce qu'il pourrait l'être exprès. Ce qu'il redoute n'est pas la douleur ni même la mort : c'est la participation à la guerre, au sens mystique du mot.
Mais la question passe de loin la querelle du pacifisme.

L'extrême perfection à laquelle étaient parvenus de son temps les engins guerriers donnait à penser à Philippe de Commynes, vers 1500, que la fin des guerres était proche. Voilà un sentiment qui est demeuré fort commun : tantôt l'on entend l'homme-des-cafés se lamenter sur quelque nouvel explosif qui extermine, à l'entendre, cinq cent mille hommes d'un coup ; et tantôt se réjouir à la pensée que la guerre n'y survivra pas. “Ou alors (ajoute-t-il) une guerre européenne entraînerait la mort de toute civilisation : la barbarie pure.”
Je ne sais si ce brave homme veut être rassuré, s'il ne nourrit pas quelque espoir immonde — s'il ne consent pas secrètement à la mort de la France, pourvu que l'Europe meure aussi (on rencontre de tels souhaits chez les moribonds). Mais enfin la vérité exige qu'on le rassure. Non, la civilisation n'est pas près de mourir. Non, elle ne cesse pas de donner chaque jour les preuves de sa vitalité. Entre autres preuves, celle-ci :
A parler franc, je ne vois pas d'institution, dans nos sociétés, mieux réglée, mieux obéie, que la guerre. Que l'on songe plutôt à l'immunité qu'elle accorde, dans une assez large mesure, aux prisonniers ; souvent, aux enfants et aux femmes ; toujours aux médecins. Que l'on considère un instant d'un œil étranger les soins donnés aux blessés ennemis, le tabou consenti à certains lieux (demeures des états-majors, mines, etc.), le jeu des espions doubles, l'échange de denrées entre pays belligérants, la persistance des relations intellectuelles, l'âpreté avec laquelle le vainqueur exige du vaincu qu'il reconnaisse ses torts. Toute guerre est demeurée une ordalie : une épreuve par l'acier, par le feu et par la faim. Et si le mot n'évoquait pour nous (assez sottement) un conciliabule d'astrologues, c'est rite qu'il faudrait l'appeler. Car il est des rites sanglants, et horribles. Le soldat qui monte au front éprouve fort bien qu'il entre dans un lieu consacré et dans une société secrète.
Reste que l'on se refuse au rite, et au mystère. Le pacifiste a tous les traits de l'hérétique : farouche comme lui et intraitable, jusqu'au brûlement. “Mais, cher ami, vous serez martyr”, lui dit Duhamel. Or il a précisément choisi d'être martyr.
Je ne dis pas que les pacifistes soient sans défaut.

La ligue contre la vivisection fait de temps en temps placarder des affiches où l'on voit, figurées par le détail, les tortures que les physiologistes ont coutume d'infliger aux animaux. Ces affiches ont grand succès, et les gamins du quartier s'exercent à jouer au savant sur les chats qu'ils peuvent attraper. Mais ce n'est pas la sorte de succès qu'attendait la ligue. Tant il est difficile en certains cas d'exprimer — sans les compromettre à coup sûr — des sentiments, d'ailleurs fort nobles.
Il n'est pas moins noble qu'un enfant décide de rendre à l'avenir le bien pour le mal et tendre la joue gauche à qui l'a frappé sur la droite. Mais il aurait tort de publier sa décision. Car ses petits amis voudront essayer, et l'expérience sera fausse.
Cimon méprise la police et les juges. On peut le voler, pense-t-il, ce n'est pas lui qui va porter plainte. Soit. Mais que Cimon aille répétant à droite et à gauche qu'il ne portera pas plainte, il arrivera inévitablement ceci : c'est que Cimon sera volé.
Ainsi des pacifistes.

L'Italie, comme l'on sait, nous réclame aujourd'hui Tunis et la Corse. Et il est vraisemblable — si j'en juge par les précédents — que nous allons sous peu les lui remettre (ou encore les lui laisser prendre, à la faveur d'un interrègne ministériel). Encore avons-nous au gouvernement, par chance, un ministre célèbre pour ses déclarations belliqueuses de naguère. Bien. Mais j'imagine que M. Sarraut, emporté par son bon naturel, déclare au contraire qu'il ne se battra sous aucun prétexte. C'est aussitôt la Savoie, la Provence et jusqu'à Manosque qu'exigeront nos voisins. Et je ne vois point du tout comment cette fois nous éviterions la guerre. En bref, tout se passe comme s'il était des opinions secrètes par nature ; et des hérésies, que l'expression rend infiniment favorables au rite même qu'elles condamnent. Le défaut des pacifistes que nous connaissons pourrait bien être ceci : c'est que nous les connaissons. (Mais peut-être est-ce là le trait qu'il est le plus difficile de faire entendre — tant nous sommes accoutumés à admettre que le mot n'ajoute rien à la chose, ni l'expression à la pensée.)

Janvier 1939.
(Jean Paulhan, O.C., Tchou)