Portrait de Georges Perros

Lettres Jean Paulhan - Georges Perros

Jean PaulhanGeorges Perros

Ces lettres sont extraites de la correspondance Jean Paulhan - Georges Perros parue aux éditions Claire Paulhan

Jean Paulhan à Georges Perros
datée : mardi [8 avril 1960]

Cher Georges,
Tant pis si je vous ennuie. Il me faut tâcher de vous dire, en gros, de quoi il s'agit. Je l'ai déjà dit une fois (c'était à la fin de la version nrf des Fleurs). Heureusement, personne n'y a fait attention. Cela aurait paru léger. Cela l'était. Mais si je le redis demain – justement je vais le redire – je crois que cette fois cela fera le poids. Au fond je ne crois guère qu'à la vérité. J'y crois avec violence. Avec fanatisme. Sans le moindre humour. (l'humour, s'il en est, ne porterait guère que sur les moyens : exactement, le moyen d'appliquer ce "nouveau" discours de la méthode auquel je travaille depuis soixante ans ? (Me laissez-vous ajouter universel – le nouveau discours universel. Pourquoi pas ? Les Orientaux ici ne sont pas négligeables.)

*

   I.   Voici ce qui m'a toujours intrigué, irrité : un Monsieur quelconque fait un discours : de préférence un discours populaire (un peu chaleureux) dans une assemblée populaire (un peu agitée – mais après tout, la scène peut aussi bien se passer dans un salon). Eh bien, une bonne part des assistants vont penser : "Tout ça, c'est des lieux communs, des clichés, des-mots-des-mots" (comme disait l'autre). Mais une autre bonne part : "Quels beaux sentiments, quelles pensées justes, sincères, fondées !" Or le discours est le même pour tous. Cependant un lieu-commun est le contraire d'une forte pensée, un mot est le contraire d'une idée.
Imaginez cent, mille exemples analogues. Les analyses les plus subtiles n'y feront rien : il faut bien qu'il y ait un lieu de notre esprit où le mot ne soit pas autre chose que la pensée, et les contraires soient indifférents.
À cela rien d'impossible. C'est ce que Nicolas de Cues, Blake, Hölderlin, cent autres, n'ont pas arrêté de dire, d'une part. Et de l'autre : notre esprit ne peut observer qu'à faux : en prélevant sur lui-même la part qui va l'observer. Donc rien ne s'oppose à ce qu'un esprit entier (et donc invisible) soit apte à confondre les contraires, se meuve dans une sorte d'âge d'or où l'action soit le rêve, où le ciel soit la mer ; et l'erreur, la vérité. Mais il y a plus :

   II.   Bien. J'admets – je ne puis éviter d'admettre – que cette sorte d'esprit se passe (si je prends le mot le plus vague). J'admets aussi – je ne puis pas plus éviter d'admettre – qu'il ne nous est pas donné de le voir en face. Je veux admettre encore que c'est à lui que font allusion les religions, les métaphysiques et jusqu'à la hantise si commune, si efficace, de quelque paradis, âge d'or passé ou à venir qui donne à notre réflexion de Prométhée à Marx, et du Christ à Freud, son pôle ou son axe. Reste que de telles preuves (si l'on peut parler ici de preuves) demeurent assez vagues, inconsistantes. Il serait bien étonnant qu'un événement d'une telle gravité ne laissât pas dans notre intelligence d'autres empreintes, dans notre pensée d'autres traces.
Et quelles traces est-il de nature à laisser ? J'en vois quatre ou cinq de fort nettes. La première serait qu'au sortir de ce lieu tout idéal, où l'esprit se confond avec la matière, où la haine n'est pas autre que l'amour, ni la place où je me trouve différente du Pérou (Ainsi les mathématiciens du nombre infini admettent-ils que le nombre 15 – par exemple – est aussi le nombre 340.000, ou le nombre -15) le Pérou, l'amour ou la matière m'apparaîtront comme des fragments de l'ensemble qu'ils étaient tout à l'heure. C'est un premier point, et voici le second :
C'est que fragments si l'on veut, du moins sont-ils nos fragments : nous pénétrons avec eux dans le monde qui nous est donné, ce monde est là, nous sere de tous les côtés, nous est violemment, fortement présent. C'est un second trait, et voici le troisième.
C'est que ce monde n'est pas moins arbitraire qu'il ne nous est présent. Pas plus qu'il n'existe un seul trait de la lumière qui nous donne à attendre la couleur rouge ou la couleur bleue, il n'est un trait de la confusion universelle qui nous puisse annoncer plutôt la matière ou plutôt l'esprit, plutôt la haine ou plutôt l'amour. Bref tout se passe comme si matière, esprit, a mour, haine et les autres lorsqu'ils apparaissent, venaient de se créer eux-mêmes.
Donc, ce sont l'arbitraire, la présence, le fragment qui ont toute chance de caractériser, à son apparition, le monde de l'identité et de la détermination. Ces trois caractères en impliquent un quatrième : c'est que notre monde familier dépend d'un autre monde inconcevable, dont tout à la fois il se détache (fragment) et contre lequel il s'affirme (présence) sans que cet autre monde suffise à rendre compte de sa nature (arbitraire). Appelons dépendance ce nouveau trait. Si j'ajoute que cette dépendance s'exerce à l'égard d'un nombre inconu et inconnaissable, bref, secret, il semblera qu'il s'agisse d'une dépendance très précisément religieuse ou sacrée.(De vrai offre-t-elle tous les traits que l'on reconnaît communément au sacré.)

   III.   J'y songeais en lisant votre Rimbaud. Tout y est : la présence, l'arbitraire, le sacré (il vous faut assez vite parler d'un "ange"). par-dessus tout la rage du fragment : de la fissure, du démembrement, des niveaux changés, et les choses détrompées d'être ensemble.
Mais peut-être Rimbaud est-il un "cas" (anormal, extraordinaire) ? Soit. Alors prenez la peinture moderne. Ici de toute évidence il s'agit d'une expérience commune, pas mal envahissante, inarrêtable. Or tout s'y retrouve. Il n'est pas un peintre moderne qui n'ait cru tenir la clef du monde (et la vie enfin cahngée) dans ses lambeaux et fissures, parfaitement arbitraires oui, mais évidents – évidents comme une enseigne, comme une pancarte de foire, qui ne disent guère qu'une chose : "il y a" et encore : "il y a".
Ici tout se passe comme si j'avais taillé d'un côté une machine à mortaises, de l'autre une machine à tenons. Or les deux machines soudain se mettent en marche, et vont joyeusement adhérer l'une à l'autre. Chaque tenon trouve sa mortaise, chaque mortais son tenon. Il n'est pas un trait de la peinture moderne (et de la poésie et de la musique tout aussi bien) qui ne dénonce un passage de l'Âge d'or, de l'Eden, du monde de l'Unité. À l'inverse : il faut bien que ce monde soit réel puisqu'il porte sur nous de tels effets et laisse en nous de telles traces. Simplement ne nous est-il donné de l'approcher qu'à la faveur de cette projection qu'il fait dans le monde de la Diversité et de l'identité à soi-même. (Ainsi les géomètres de la quatrième dimension se voient-ils contraints d'étudier sur les images qu'elles projettent les choses objets de l'hyperespace.)
Mais voici qui sera peut-être plus clair : On se plaint parfois que le problème métaphysique soit obscur – mais il est très clair, soit insoluble – mais il a été résolu par tous les métaphysiciens qui ont voulu s'en donner la peine. Chose plus curieuse encore : il a toujours reçu la même solution. (Tous les métaphysiciens, disait Jacobi – et répète Renouvier – sont spinozistes. Les fioritures seules diffèrent). Et cette solution tient en sept mots : l'unité essentielle et la diversité phénoménale.
Il ne reste enfin qu'à dégager les liens, les relations, les interférence de cette unité et de cette diversité. C'est ce que nous nous sommes trouvé faire (sans l'avoir cherché.)

Je reviens à mon Discours [1] (à mon projet de Discours). Il tiendrait asez bien en trois points, dont le premier serait que l'évidence, la clarté, la distinction, la présence, bref les divers traits des éléments dont le monde paraît composé, nous sont moins donnés que nous ne les imposons par artifice à un monde d'unité parfaite et de confusion.
Le second point porterait que ce monde, tout secret qu'il est et se dérobant à notre vue, n'en est pas moins par nous ressenti, éprouvé. Nous passons par lui. Preuve en est dans les marques et les traces qu'il imprime à notre réflexion. Et, bref, il est tel que notre pensée n'y soit pas distincte de l'événement, ni nous du monde.
Le dernier point serait qu'il nous faut, en toute démarche, conduire par ordre nos pensées à partir d'un chaos, et tenant tout objet, ou idée claire et distincte, pour un fragment de cet ensemble confus.
On me dira que c'est là ce que chacun sait plus ou moins vaguement. Soit. Encore nous reste-t-il à savoir que nous le savons. Si vous aimez mieux, à le croire.
Si je ne vous ai pas trop ennuyé. Amitié.
Jean

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Georges Perros à Jean Paulhan
datée : [avril 1960]

Cher Jean Paulhan,

Si vous avez l'intention de m'ennuyer souvent ainsi, je suis votre homme. Il n'est naturellement pas question de vous répondre, il me faudrait plusieurs années de réflexion sévère pour oser le faire. Je vais tout de même essayer de vous dire, en toutes sensibilités éveillées, ce que je crois entendre.
Vous êtes un homme de profonde patience, j'ai l'impression que vous retardez le plus longtemps possible la terminologie de votre démarche, qui va de l'obscur au clairement distinct. Vous avez compris, sans doute très jeune. Compris quoi. Qu'il fallait décoller, que nous avions maintenant assez de renseignements, de tous côtés, pour tenter de partir de la main de l'homme plutôt que de celle de Dieu. Que c'en était fini d'une certaine localisation, que le problème fond-forme, était faux. Mal posé. Qu'on s'y engluait. Valéry ne s'en est jamais tout à fait sorti, sa poésie s'en ressent. (Il n'a pas compris la Peinture moderne. L'intelligence est une drôle de chose.) Puis la guerre. C'est très important. Vous en avez parlé brièvement, guerrièrement, avec cette urgence adéquate qui vous caractérise, au bout du compte, dans tous les domaines. La guerre, on vous l'a fait faire.
Vous n'êtes pas pressé mais furieux. Cette croyance en la vérité que vous avouez, elle se déclare dans votre œuvre, barbelée, si j'ose dire. Vous dites : avec violence, avec fanatisme. oui, mais je pensais : furieusement. Votre visage est furieux. Dans la joie ou dans l'angoisse dépassée. Dans la chaleur du bonjour. Dans l'émotion.
Qui a bien parlé de vous ? Joë Bousquet m'a paru proche du problème. L'ennui vient peut-être du trop de références. Lefebve, très sérieux, a le mérite d'avoir mis en lumière le poète Paulhan. Guérin est chaleureux, "psychologue". Ça compte. Groethuysen intrigué. Laissons Toesca de côté. Trop content de lui.
Vous avez donc compris très vite qu'écrire était somme toute assez facile, assez ennuyeux, même, mais cachait quelque chose d'infiniment important. D'où votre inlassable curiosité de lecteur. Tout écrit est susceptible de vous donner des repères, de faciliter votre tâche ; qu'il était nécessaire de changer l'ordre et la combinaison des vitesses, que les masses qui agitent votre pensée comme les nuages dérangent le ciel, passaient par un point d'indifférence au cœur duquel se broyait toute affiche tapageusement superstitieuse. Bref, le christianisme, ou toute autre religion, ce serait très bien, si tant de gens ne se disaient chrétiens sans savoir de quoi il retourne. C'est vague. C'est dangereusement vague. Alors bien sûr, l'absence divine, mieux vaut la chercher, l'éprouver, dans un tableau, dans un poème, dans un quatuor. Choses de l'homme. Elle passe par là, comme la lumière se colore en passant à travers les volets. Se colore est trop dire. Elle se prend au piège du particulier. Ou n'ose plus respirer.
La peinture [...] vous est-elle essentielle ? Plutôt utile, je pense. Vous vous en servez. Elle démontre avec une frénésie "blanche" ce que vous cherchez à faire comprendre. À vous faire comprendre. Le mystère est donc là, rendu à sa plus simple expression, aveuglant.Est-ce à dire que la peinture est plus près de ce mystère, aujourd'hui, comme la musique, hier ? Possible. Mais la parole reste à la parole.
[...] Donc le mystère est là. Joyeux. Je sais que vous tenez à ce terme. Modeste et joyeux. Le transfert d'un mystère absolu sur une toile, voilà un objet de réflexion, une excellente projection – qui donne à la pensée, au point sensible, écorchée, où elle en est – nourriture adéquate. Car le problème est, je pense, d'équivalence. Allégorique. Il s'agit de savoir comment représenter la nature de cet arbre, de ce cheval, de cet homme, autrement qu'en le photographiant sottement [...] donc, oui, tentons de comprendre en biais, à faux, pourvu que ce biais, ce faux, engagent le plus grand nombre d'éléments "palpables", soient directement reliés au plus intense, brûlant de vérité. Cette situation ouverte – à côté – change non pas la nature des problèmes, mais leur place, les remet en question, en décroche les centres de gravité majeure, et permet, fait naître, une multitude d'angles nouveaux à explorer scientifiquement, hors de toute terminologie glissante. Il s'agit d'être difficile avec le plus simple. De chercher le lieu commun de toute pensée, et le trajet le plus intéressant, qui n'est pas toujours le plus court.
Il y a donc un élément passionnel dans vos travaux. Dans votre recherche. Comme tous les êtres véritablement passionnés, sûrs de tenir le bon bout, vous prenez votre temps – Nurmi – vous faites le distrait, vous parlez d'autre chose. [...] Aucun de vos textes essentiels (pourquoi ne rassemblez-vous pas vos préfaces ?) ne donne la sensation, quoique très achevé, ordonné, d'être bon à tirer. On pense que vous allez revoir tout ça, sous un autre angle, histoire de voir si ça prendra mieux. Je ne doute pas, pour ma part, que ce Discours auquel vous faites allusion, eh bien, il soit là en train de se faire, via la Peinture moderne. Dites-moi si je me trompe.
[...]


[1] Ce "discours" aurait dû être la suite des Fleurs de Tarbes