la nouvelle revue française

Lettres de Jean Paulhan à Francis Ponge

Jean PaulhanFrancis Ponge

Le [... novembre 33]
Note dactylographiée, sans doute envoyée à de multiples destinataires

Mon cher ami,

Le défaut principal de la N.R.F. me paraît être qu'elle parle, trop tard, de trop peu de choses. N'est-ce pas votre sentiment ? Et ne pensez-vous pas que toute une part du numéro, mettons dix à quinze pages, devrait être consacré :

  aux films du mois
  aux pièce de théâtre
  aux expositions et aux livres d'art
  aux concerts
    et (pourquoi pas ?)
  aux faits-divers   aux conversations
  aux événements de la vie intime
  aux événements politiques (ce qui sera diablement difficile)

Le tout traité en notes brèves, d'une demi-page chacune.
Et (j'en viens à la question principale) n'accepteriez-vous pas de me donner de temps en temps de telles notes ? Songez-y et répondez-moi, je vous prie.

Votre ami.

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Lundi (janvier 1934 ?)

ça ne marche pas tout à fait encore. Il me semble que ta note est trop savante, trop difficile — et trop longue d'abord. Si tu veux, nous la donnerons en note. Mais, je t'en prie, songe à de brefs airs du mois pour Février.

Affectueusement, J.P.

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[Port-Cros. Carte postale] "La Vigie" 3 août [1934]

Cher Francis,

Où êtes-vous ? Es-tu déjà en vacances ?
Nous sommes dans les vents et les brumes, depuis cinq à six jours.

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Il me semble que, si tu étais plus sûr de toi (et donc plus prêt à t'oublier) tu donnerais à "l'Air du Mois" des notes, qui seraient aussi délicieuses que les réflexions et correspondances de modes de Mallarmé.

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Amitiés de nous deux, à vous deux. J'ai bon souvenir de votre venue à Châtenay.

Jean Port-Cros (Var)

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[En-tête Mesures] Dimanche [20 janvier 1935]

Nous sommes impatients d'avoir de tes, ou plutôt de vos nouvelles. Tiens-moi bien au courant, n'est-ce pas.
Imagine que tu as à diriger Mesures : dis-moi ce que tu penses du n° 1, et ce qu'il faut faire, dans les suivants,

  1. pour être très bien
  2. pour n'être ni la N.R.F., ni Commerce

Nous allons prendre cinq ou six jours de vacances, sans doute à la neige, vers Colmar (nous ne savons pas précisément où).
On me parle beaucoup du Cageot.

ton J.P.

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[En-tête N.R.F.] Vendr.[edi, fin décembre 1935]

Cher Francis,

Tes poèmes ne paraîtront que dans Mesures VI, et j'en suis très ennuyé.
Dans ce n° ci, la place a manqué, il a fallu sacrifier un des quatre poètes : Fargue, Leiris, Audiberti, toi (et, Fargue ne pouvant être renvoyé, tu étais le seul des "jeunes" qui eût déjà paru dans M.[esures]).
Bonne année à tous trois,
ton
Jean

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[En-tête N.R.F.] Mercredi [fin 1936]

Merci des nouveaux cahiers.
Que tu acceptes si facilement de devenir Brésilien, cela me choque un peu. Je me disais : "ce n'est pas par conviction métaphysique qu'il est devenu communiste. Plutôt par un certain goût de la brutalité (des mécanismes astucieux fondés sur la brutalité). Du moins il y gagnera de s'oublier un peu lui-même, de devenir un peu plus humain : même ses textes y deviendront plus émouvants, y perdont cette infaillibilité un peu courte, etc." Bon. Eh bien pas du tout. Tu suis les communistes jusqu'à la violence mais pas jusqu'au nationalisme. (Or c'est tout de même ce qu'ils ont inventé de mieux depuis deux ans).
C'est singulier, cette sorte d'inhibition chez toi, ou de raidissement, dès qu'il s'agit des "autres". Tes portraits (Crémieux, Aragon, etc.) sont méchants mais vagues, indifférents. De sorte que leur méchanceté n'est même pas agréable.
À toi J.P.

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[En-tête N.R.F.] Jeudi [24 ? février 1938]
En réponse à l'envoi d'une épreuve, avec corrections manuscrites de la main de Ponge, sur  La Marseillaise de Jean Renoir

Je voudrais bien t'expliquer ce qui ne va pas du tout.
Ce que Renoir a voulu, ne te donne pas l'air de le découvrir, nous le savons tous. Mais la seule question à se poser (je veux dire : pour la NRF) était : étant donné ce qu'il a voulu, qu'a-t-il fait ?
Il nous faut partir de la doctrine qui est à l'origine du film, non pas y aboutir. Quant à la faire ou non nôtre, ce n'est pas la question : c'est un film (une œuvre) que nous jugeons.
Faute de quoi, il me semble que ta note tourne un peu au catéchisme (d'ailleurs sympathique). Quand tu dis que le film est impartial et laisse aux adversaires "toutes leurs chances", tu te fous du monde.
D'ailleurs, ta note est belle. Tu devrais la donner à Commune, ou à Europe.
À toi
Jean P.