Portarait de Jean Paulhan par Jean Dubuffet, 1945

Lettre à Jean Dubuffet, 1944

Jean PaulhanJean Dubuffet

Mardi

Cher Jean Dubuffet,

“Moi peindre ? disait le peintre Mi Fei, vous plaisantez. Je fredonne ma petite chanson. — Moi peindre ? disait le peintre Sou-Tong-Po, vous voulez rire. Je fais cuire ma petite casserole. — Que puis-je y faire ? disait Yu-k'o, sitôt que j'ai bu du vin, il sort de mon foie réjoui des rochers et des bambous. Ils sortent en grand nombre, et je ne puis les arrêter.” Ainsi sortent en grand nombre les sergents de ville éperdus et les voyageurs-de-métro nostalgiques, les épouvantails, les vaches et les terrains vagues de Jean Dubuffet. Et, de toute évidence, Jean Dubuffet ne peut pas les arrêter. Mais la peinture est faite des gens qui la voient, tout autant que des gens qui la font. Et pour nous qui les voyons, ces petits bonshommes et ces bicoques posent des questions si graves qu'il est à propos de faire ici un peu d'histoire sociale.
Quand j'ai commencé, j'étais très jeune, à aller dans les expositions de peinture moderne, j'ai vu très vite qu'on y rencontrait deux espèces de gens, dont les uns (devant Carrière ou Renoir, je suppose) rigolaient comme de petites vaches, se tapaient sur la cuisse et donnaient les signes, que je reconnaissais très bien, de la plus vive joie. On se serait dit au cirque, devant l'hippopotame ou le tapir. Moi, j'étais pour eux, je les trouvais sympathiques. Il me semblait que c'est naturel de s'amuser. Que c'est plus naturel que de garder (comme faisaient les gens de l'autre espèce) une mine morose, et de parler de grandeur morale — devant Carrière — ; ou de joie de vivre — devant Renoir. Ou encore de section d'or, et de peindre les choses plutôt comme on les pense que comme on les voit. Car ce qui est amusant, et même passionnant, dans la vie, c'est de voir les choses et pas du tout d'y penser. Jamais personne de sensé n'irait tout seul imaginer l'hippopotame, par exemple, avec son oreille vibratile et les gouttes de goudron qui lui traversent la peau. Mais quand on en a vu un, on demeure bouleversé quelques jours, à moins d'être insensible. Donc, j'étais du côté des gens qui riaient. Je découvris plus tard autre chose.
C'est que les rieurs étaient mécontents de rire, et les gens sombres satisfaits d'être sombres. Voilà qui était plus sérieux. Voilà qui avait l'air d'une erreur tout à fait générale. Quand ils avaient fini de se taper sur la cuisse et de se cogner du coude, les gens joyeux disaient : “On s'est foutu de nous. Je n'y remettrai plus les pieds. Pauvre France.” Mais les gens tristes disaient : “Quelle âme ! Il faudra y amener ton beau-frère. Ah ! Jean Dolent avait raison d'écrire...” Car leur critique favori, pour comble, s'appelait Jean Dolent. Il a donné son nom à une rue. Et moi, j'avais le sentiment qu'ils se trompaient tous, que ç'aurait dû être le contraire, que les gens joyeux auraient dû être satisfaits, et les gens tristes mécontents. Enfin, qu'il y aurait eu là une sorte d'accord à établir entre eux, une découverte à faire. Mais je n'osais pas le dire, bien entendu, et ce n'est que depuis quelques mois qu'on m'offre d'écrire dans les grands journaux. Alors j'en profite. J'en profite pour me défendre. Car moi, dans tout cela, ah ! j'ai honte de le dire, ou plutôt j'en avais honte sur le moment, je savais que ce n'était pas très brillant ce que je faisais ; le fait est que je me trouvais d'accord avec les gens tristes (car enfin je voyais bien qu'ils avaient des raisons, qu'ils expliquaient les choses, qu'ils savaient de quoi il retourne en peinture). Mais ça ne m'empêchait pas de m'amuser d'abord. De rigoler avec les gens qui rigolaient : d'une dame qui ressemblait à un éléphant ; d'un cheval qui était monté sur un toit ; d'une autre dame qu'on voyait à la fois de face et de profil. Eh bien ! j'étais à la fois de face et de profil, comme cette dame : je rigolais, mais je trouvais ça très beau. Je m'amusais, mais j'étais convaincu. On me demandera comment je faisais. Ah ! je n'en sais plus rien, mais je le faisais très bien. Et j'avais tort, ce n'est pas douteux. Et les événements semblaient, à chaque nouvelle exposition, me donner tort davantage. Car les bons peintres devenaient chaque jour plus sévères, plus stricts, magistraux. De toute évidence, ils savaient quelque chose. Il leur suffisait parfois, pour le démontrer, d'une simple petite ligne, d'un fil. Moi, je tenais bon. A la fin, j'en ai été récompensé. Car il a fini par venir des peintres dont on pouvait rire sans les fâcher, qui acceptaient d'être plaisants, et qui étaient tout de même merveilleux. Dont les tableaux n'étaient pas du tout un ministère, ni un théorème, mais une sorte de réjouissance, quelque chose comme une fête publique, une grande farce. Il me semble que c'est le cas pour Klee, et peut-être pour Campendonck (que je connais surtout de nom). C'est le cas pour Picasso (soit dit avec l'admiration qu'il faut). C'est singulièrement le cas pour Jean Dubuffet. Quelle joie ! Naturellement, j'étais content d'avoir raison. Ou plutôt d'avoir eu raison. Il y avait autre chose encore, de plus grave. C'est que je voyais bien que j'avais eu raison avec le monde entier. C'est qu'il est normal, il est même, je voudrais dire, humain que l'art et la peinture en particulier soient une sorte de fête ou de frairie, et ne cessent pas pour autant d'être admirables. Il y a des secrets de ce genre de tous les côtés, et il n'est pas toujours facile de les découvrir. Par exemple, je crois que j'arriverai un jour à voir avec joie les vieux tableaux d'un musée. Mais je n'y suis pas arrivé encore, inutile de mentir. Au contraire, je sais depuis quelque temps comment visiter une église sans trop m'ennuyer. Il faut, à peine entré, rester debout, sans bouger, et regarder toujours du même côté. Tout le prix d'une église tient à la grandeur d'un espace qui vous frappe d'autant plus qu'on se retient de le parcourir. C'est comme pour les forêts, il ne faut pas se mettre tout de suite à les traverser. Il y a des secrets de ce genre de tous les côtés, et chacun garde les siens, sans quoi il n'arriverait pas trop à vivre. Même un article politique devient intéressant s'il arrive qu'on le lise aux petits cabinets, et plus intéressant encore s'il a perdu la tête et la queue, qu'il faut tâcher de réinventer. Mais assez là-dessus. Ce que je voulais dire, c'est que Jean Dubuffet ressemble à ces découvertes qui changent la vie. On avait longtemps cherché un tableau qui vous amusât et qui fût pourtant de la grande peinture. Eh bien ! on l'a trouvé, ou plutôt Dubuffet l'a trouvé pour nous, avec tant d'évidence qu'il n'y a pas à hésiter. Mais le secret va plus loin.

On nous disait, quand nous étions enfants, que les peintres primitifs, à vrai dire, n'entendaient pas grand-chose à la peinture, mais qu'ils aimaient tellement la religion qu'ils s'obstinaient à peindre quand même. Bien entendu, c'est tout le contraire qui est vrai. Les Primitifs se fichaient pas mal de la religion. S'ils peignaient des anges et des vierges, c'est qu'on les leur avait commandés. C'était aussi pour faire passer autre chose. Car ils avaient fait une découverte un peu difficile, un peu choquante. Ils avaient découvert qu'il est dangereux de trop bien peindre ; que les bleus et les ors et les perles, ça finit par être trop beau, trop brillant ; que ça écrase la peinture, ça lui enlève sa raison d'être et sa dignité. Justement on venait, dans leur temps, d'inventer de nouvelles couleurs, plus riches que les autres ; de nouvelles façons de perspective. De nouvelles sections plus ou moins dorées. Ils se défendaient comme ils pouvaient. Ils marquaient, à leur manière, qu'il n'y a pas de peinture qui vaille (ni d'œuvre humaine peut-être) sans quelque défaut. C'est aussi bien là ce qu'ont su, de tout temps, les grands hommes, ceux qui ont (comme l'on dit) marqué leur époque. Les inventeurs des cérémonies, et des jeux d'eau et des jardins français, par exemple, savaient très bien ce que chacun eût pu savoir : c'est qu'un jardin doit être vaste et majestueux, c'est qu'il doit donner à la fois un sentiment d'aisance et d'ordre, d'indépendance et de majesté. Mais ils savaient autre chose encore qu'il est mille fois plus difficile de savoir (et, en tout cas, d'appliquer) : c'est qu'un jardin, et un jeu d'eau, et une cérémonie, doivent être légèrement ridicules ; d'un ridicule assez léger, pour faire passer tout le reste. Ce que je dis est très évident, et plutôt terre à terre. Ce n'est pas si loin de ce que les chrétiens appellent le péché originel. Et pour ne prendre qu'un exemple, il est bien évident que ces maisons (toujours plutôt tièdes et de bonne odeur) où, à peine entré, on se voit accueilli avec des sourires et gentiment interrogé sur ses goûts personnels, et soudain entouré de gracieuses dames nues qui ne disent rien et cessent de bouger pour que vous les regardiez mieux, il est certain que ces maisons sont de l'ordre des jardins enchantés ou des paradis. De loin, on pourrait très bien confondre. Pourtant, il y a une différence, à laquelle l'un est plus sensible que l'autre. Mais il y a très peu de gens, s'ils ne sont pas avertis spécialement, qui soient capables de la prévoir. Eh bien ! Dubuffet est de ceux-là, il connaît l'homme mieux que vous et moi.
Mon cher Jean, j'avais commencé cette lettre comme une lettre. Mais j'ai bien vu qu'elle tournait mal, qu'elle tournait à l'étude, comme on dit, ou à l'essai. Alors tant pis, j'ai continué. Après tout pourquoi ne pas citer les Chinois (même dans une étude) ? Ce sont des hommes comme les autres. Et qui sont même un peu plus hommes — quand ils se trouvent être peintres — qu'on n'a coutume de l'être chez nous. Qui ont très bien senti ce que ne savent pas toujours les peintres européens : c'est qu'un peintre ne doit pas abuser de la situation. Qu'il ne doit pas être trop peintre, ni trop fier de l'être. Que c'est là une sorte de singularité qu'il doit plutôt tâcher de faire oublier. C'est comme la critique d'art. Vous voyez, je n'ai pas encore dit que la critique d'art, c'était de la blague, du bavardage et du piétinement. De la mauvaise littérature, autour d'un tableau qui se suffit très bien à soi-même. Et qu'une œuvre se défend d'elle seule, et le reste. Mais si je ne l'ai pas dit, ce n'est pas par orgueil, c'est le contraire : c'est que tous les critiques d'art, de nos jours, commencent par là ; de sorte que c'est devenu une sorte de signe, une façon un peu pompeuse d'annoncer qu'on est critique d'art. Mais je tâche d'éviter tout ce qui ressemblerait à de la pompe.
D'ailleurs, je n'avais plus qu'un mot à dire : c'est qu'il peut arriver un jour qu'à la suite de quelque chaos ou déluge les mondes se trouvent légèrement confondus. Ce jour-là, on sera rudement content d'avoir sous la main Jean Dubuffet pour les débrouiller, mais ce n'est là qu'une façon de parler. De vrai, c'est à tout instant que chacun de nous s'embrouille, et l'on est content de trouver Jean Dubuffet, qui nous connaît si bien.
Au revoir, à bientôt, cher Jean Dubuffet.

  1. (Jean Paulhan, O.C., Tchou)