couverture du Journal de Psychologie normale et pathologique

Les substituts de l'âme dans la psychologie moderne, par N. Kostyleff, 1907

Jean Paulhan

Compte-rendu de lecture paru dans le Journal de Psychologie normale et pathologique, Tome I, 1907, p. 48.   Voir l'original dans Gallica

in : Etudes sur le système nerveux (Anatomie et Physiologie) (3) — Les substituts de l'âme dans la psychologie moderne, par N. Kostyleff (Paris), Félix Alcan.

La notion du phénomène psychique est restée jusqu'à présent tout à fait hétérogène à celle du substratum physique de la vie. Lorsque nous avons suivi jusqu'au bout, dans tous ses détails, un processus nerveux, nous ne savons encore où placer la conscience, les images mentales, les idées ; nous ne voyons pas de rapport possible entre les cellules ou les centres nerveux et les phénomènes que nous révèle l'introspection.

Les unités physiologiques étant trop simples, dès lors, pour répondre à l'immense variété des phénomènes psychiques, les essais de psycho-physiologie ont été suivis par des essais de psycho-chimie et de psycho-mécanique. L'on étudiera ici la manière dont rendent compte des phénomènes psychiques la conception chimique de la vie de Le Dantec, et la conception mécanique de Zehnder.

I. La conception chimique de la vie.

K. expose longuement, en trois chapitres, les théories générales de Le Dantec. Il est possible de réduire dans la complexité croissante des phénomènes de la vie biologique, les faits nouveaux aux lois générales de la physique ou de la chimie ; ainsi la propriété spécifique des cellules nerveuses s'est révélée analogue au courant électrique, les faits de mémoire qui rentrent dans la structure complexe des métazoaires ne sont qu'un cas particulier d'assimilation fonctionnelle.

Reste à expliquer la conscience. Le Dantec la considère comme un épiphénomène, sans quoi tout se passerait exactement de la même manière. Cet épiphénomène n'est même pas particulier à l'homme, mais il est commun à tous les atomes. Dès lors x désignant par exemple la conscience d'un neurone, il y aura un x total de notre individu qui sera la somme de tous les x des neurones et que nous appellerons conscience.

L'on peut critiquer cette hypothèse au point de vue de la conception actuelle du système nerveux. De plus, elle est impuissante à nous rendre compte de l'unité psychologique que nous constatons en nous : l'on admet en effet que les épiphénomènes sont, au sens mathématique du mot, une fonction de phénomènes vitaux. « Or, que voyons-nous du côté physique de ce parallélisme ? tout l'effort de Le Dantec tend à prouver que l'unité objective de la vie est une notion conventionnelle, sans valeur scientifique. Et que voyons-nous de l'autre coté, du côté des épiphenomènes ? une affir- mation gratuite de cette même unité, que Le Dantec rejette ainsi du domaine de la physiologie, mais conserve dans le, domaine des épiphénomènes psychiques. L'illogisme est ici bien évident et la théorie chimique reste impuissante à nous rendre compte du phénomène de conscience.

II. La conception mécanique de la vie.

K. montre comment Zehnder peut déduire du mouvement des atomes dans l'espace l'existence et la différenciation des agrégats moléculaires. Dans un agrégat moléculaire suffisamment différencié, les fils, conducteurs des excitations, ne restent pas isolés, mais convergent en un point central qui devient un centre nerveux. L'ensemble des neurones ainsi constitués forme le système nerveux ; pendant toute la période utérine, le système nerveux, à l'état embryonnaire, entretient la corrélation de toutes les par- ties de l'individu en vue de la nutrition et de la croissance ; mais quand l'embryon se détache de l'utérus maternel, le mode de nutrition, les conditions de l'existence, tout va changer pour lui; une grande partie du système nerveux embryonnaire cesse de fonctionner : cette transition correspond exactement à ce que nous appelons le commencement de la vie psychique.

« Observons un enfant qui voit la flamme d'une bougie pour la première fois. Il touche à cette flamme et se brûle la main. Les nerfs qui transportent l'excitation calorique travaillent en même temps que ceux qui transportent l'excitation visuelle : les premiers travaillent même avec plus d'intensité et il en résulte des voies nouvelles, peut-être une cellule nouvelle, spéciale. Cette cellule a de nombreux prolongements qui touchent les nerfs du contact visuel aussi bien que ceux de l'excitation calorique C'est au moyen de ces voies de communications nouvelles, que la notion d'une flamme entrera dans l'esprit de l'enfant ». Partout nous retrouvons le même processus : la création de fibres ou de cellules nouvelles qui forment un système nerveux spécial, celui de la conscience. Dans ce schéma, chaque action, chaque état qui devient conscient, chaque abstraction est représentée par une cellule.

La théorie mécanique est ainsi plus vivante et plus souple que la théorie chimique. On peut lui objecter que le souvenir et l'oubli restent ainsi inexpliqués. Si la théorie était vraie rigoureusement, la conscience de l'homme serait remplie d'images concrètes et toujours présentes ; chaque image mentale étant représentée par une cellule du cerveau doit, en eflet, être présente tant que le système de la conscience reste intact.

III. La critique des données psychologiques.

Les savants qui ont tenté la synthèse objective de la vie négligent, en général, la valeur propre des données fournies par l'introspection. Leur pensée devient banale, imitatrice dès qu'elle s'applique aux phénomènes psychiques. Mais d'autres savants ont reconnu que la méthode des sciences objectives ne suffit pas à expliquer le problème de la vie mentale et ont cherché à faire la critique psychologique des données psychologiques.

K. s'étend le plus longtemps sur les théories de Mach qu'il adoptera en les perfectionnant. L'étude objective de certaines excitations dans leur rapport avec les sensations qu'elles produisent, a permis à Mach de découvrir dans l'organisme, non plus des données statiques, mais des processus moteurs qui correspondent aux groupements mobiles des sensations. Prenons le cas des perceptions visuelles : deux carrés de mêmes dimensions ne produisent jamais le même effet, lorsqu'ils sont placés à des endroits différents; il faut en conclure que la notion définitive du carré est secondaire, déduite et essentiellement différente de l'impression physiologique.

La distinction de la droite et de la gauche a aussi, sans doute, une origine motrice. La structure de l'appareil visuel présente une symétrie parfaite et si l'on ne tenait compte que, des excitations rétiniennes, la distinction de la droite et de la gauche serait inadmissible. Il faut donc admettre que les sensations visuelles ne sont pas localisées dans la rétine, mais se trouvent associées aux réflexes moteurs de l'organisme, « qui dans son ensemble, et surtout dans la structure du cerveau, présente une certaine prépondérance du côté droit sur le côté gauche ».

Mach arrive ainsi à montrer que la notion géométrique de l'espace étendu en hauteur, en largeur, en profondeur est purement subjective. Il étudie de la même manière les perceptions auditives, la perception du temps. Mais quand il aborde les formes supérieures de la conscience (abstraction, jugement), les données physiques lui manquent pour expliquer leur complexité croissante.

IV. La coordination des données psychologiques avec les données de la science objective.

Il faut avec Mach, substituer aux unités psychologiques, un groupement de réflexes. Et l'hypothèse du développement fonctionnel de ces réflexes nous donnera l'explication des points qui échappaient à Mach. Si la répétition des réfiexes crée et développe l'organe, il faut dire que le fonctionnement de l'appareil visuel suffit à étendre la perception rudimentaire de l'espace physique, à coordiner les sensations du haut, du bas, du près, du loin, et à en tirer l'unité subjective de l'espace géométrique. En même temps s'enrichit le patrimoine héréditaire de l 'espèce, et les générations qui suivent se trouvent douées d'une innovation plus complexe que que les générations précédentes.

Cette hypothèse du développement fonctionnel des réflexes est ainsi fort utile. Pour l'avoir ignorée, Sollier, Ribot, James, Dumas même qui a cherché une conciliation, ne parviennent qu'à des erreurs logiques ou à des contradictions, parce qu'ils ne peuvent donner la définition objective exacte des phénomènes subjectifs.

L'hypothèse est encore nécessaire à la psychologie introspective : elle donne un sens nouveau, en les complétant, aux théories de Philippe et de Ribot sur les images, et l'imagination créatrice, aux théories de Binet et de Claparède sur l'association des idées et le jugement. K. expose toutes ces théories qu'il perfectionne.

Ce que l'on appelle l'âme sera donc objectivement l'ensemble des réflexes périphériques et internes qui atteignent les centres cérébraux. Et c'est une définition bien suffisante d'un point de vue scientifique. On peut encore la compléter, d'un point de vue introspectif, et dire que l'âme présente un ensemble de réflexes qui se révèlent à notre sens interne comme une mosaïque de sensations.

L'on trouvera surtout, dans l'ouvrage de K., beaucoup de citations intéressantes, principalement de psychologues autrichiens.

Jean PAULHAN.