couverture de la revue Le Spectateur

Le théâtre du Vieux-Colombier, 1913

Jean Paulhan

Phocaste le jardiner et Daisy, l'Echange et le Pain de ménage, la Maison natale de Jacques Copeau, et les Fils Louverné de Jean Schlumberger, ce ne sont pas, pour celles que l'on connaît et celles que l'on veut deviner, œuvres d'école, relevant d'une même technique. Et quelle entreprise neuve fonder sur des matériaux aussi disparates ?

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Ce théâtre ne nous promet non plus aucune innovation dans la mise en scène ou la décoration. Se distinguant ainsi du Théâtre des Arts de J. Rouché, comme il se séparait déjà du Théâtre libre d'Antoine.
Il reste donc ceci, cette chose toute simple : un acte de foi dans le théâtre et la valeur d'art de l'œuvre théâtrale.

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Pour comprendre le sens et la gravité d'un tel acte de foi, l'on usera d'une comparaison.
Les théories de M. Hervé, relatives à la patrie, ont apparu dans un temps où notre politique extérieure comme notre préparation militaire, semblait nous exposer à quelque humiliation. Fachoda, Tanger, Agadir, et n'était-ce pas une opinion commune alors à beaucoup qu'une guerre nous laisserait vaincus ? Or ces théories voulaient supprimer la patrie qui nous attirait de tels affronts. La raison de leur succès — ou tout au moins de ce fait que nous les avons connues, qu'elles nous ont traversés — fut, pour une grande part, qu'elles nous rendaient l'orgueil possible, le plaçant non plus dans la guerre, mais dans la lutte contre la guerre.
L'état d'esprit de beaucoup d'hommes, de jeunes gens épris d'art est, à l'égard du théâtre, ce qu'était Hervé à l'égard de la patrie. Comment souffrir ces humiliations : l'échec d'un Ibsen, d'un Claudel, le triomphe d'un Pierre Wolff, d'un de Caillavet, sinon en pensant, en affirmant que le théâtre est une forme d'art inférieure, de l'ordre du cinématographe et du cirque ? Attitude résolument négatrice.

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Attitude d'attente et qui prépare seulement les voies à une confiance nouvelle : accueillons l'acte de foi de M. Jacques Copeau, parallèle, si l'on veut suivre la comparaison, à telle forme neuve de patriotisme : "élever sur des fondations absolument nouvelles un théâtre nouveau. Qu'il soit le ralliement de tous ceux, auteurs, acteurs, spectateurs, que tourmente le désir de restituer sa beauté au spectacle scénique" (1). De la valeur et de l'honnêteté d'une telle tentative, l'œuvre diverse et forte de la Nouvelle Revue française, dont le théâtre du Vieux-Colombier est une suite et un prolongement logique, nous est un sûr garant.

Jean Paulhan

Article paru dans Le Spectateur, octobre 1913, p. 389-390


    1 - Un essai de rénovation dramatique : le théâtre du Vieux-Colombier. La Nouvelle revue Française, 1er septembre 1913.