couverture de la revue Le Spectateur

Le Salon des Pompiers, 1912

Jean Paulhan

Barbey d'Aurevilly, ayant terminé tel de ses ouvrages, écrivit en préface : "L'on ne manquera pas de me reprocher que ce livre est composé, et, pour ainsi dire, fait de pièces et de morceaux", laissant entendre par là qu'il l'avait désiré tel, et que l'on voulût bien lui chercher d'autres critiques.
Il est habile, pour mieux ruiner un reproche et lui enlever toute portée, de se l'adresser d'avance ouvertement à soi-même ; ou bien, s'il a déjà été dit, de l'accepter, sans en laisser paraître aucune honte. Ce sont là les deux faces d'un même argument. Quelques phrases l'évoqueront avec précision.

Si le reproche est seulement attendu :
"Ce n'était guère la peine que je vienne vous demander conseil : je sais d'avance ce que vous allez me dire..."
"Avec votre caractère, vous allez sûrement me reprocher de..."
"Je suis bien sûr que vous allez dire le contraire de moi..."
"Vous pensez que je suis un menteur ; mais dites-le donc tout de suite..."
Toutes phrases qui ont pour but de réfuter par avance , ou même d'empêcher de se produire le reproche, la critique redoutée. S'avouer deviné ferait preuve, chez l'interlocuteur, d'une certaine pauvreté d'esprit : et d'autre part, à quoi bon formuler un reproche, attendu qu'une réponse dès lontemps préparée viendra sans doute aussitôt ruiner.

Si le reproche a déjà été dit :
"Eh bien oui ! Je suis un mufle, et puis après ?"
"Parfaitement, j'ai... et si vous croyez que je le regrette, vous vous trompez."
"La Ferté : De vous à ceux qui croient à la Providence, il y a peu d'intervalle."
"D'Arcy : il y en a peu en effet." (Renan, L'Abbesse de Jouarre, p.8)

Il semble que, par de tels arguments, l'adversaire doive, au moins, se trouver surpris et, en quelque manière, désarçonné. Au moins lui retire-t-on le terrain de combat qu'il s'était ménagé, pour lui en offrir un nouveau, peut-être plein d'embûches. Il était prêt à discuter sur ce point : X est-il ou n'est-il pas un mufle ? Et maintenant il doit discuter sur cet autre point : X a-t-il eu ou non raison, en telle circonstance, d'agir comme un mufle ? Il lui faut renoncer à tout le plan d'attaque déjà élaboré, et, sans perdre de temps, en imaginer un nouveau. Ce qui ne va point sans quelque confusion.

*

Que l'on veuille imaginer l'argument, non plus employé au hasard d'une dispute passagère, mais au cours d'un conflit plus général, et par un groupe social contre un autre groupe. Il deviendra fait de langage, et transformant à son profit la valeur dépréciative de tel mot en valeur laudative.
Cela était déjà fort visible dans l'exemple précédent : "Vous êtes un mufle. — Oui, je suis un mufle ; et puis après ?" Il est clair que mufle n'a point même sens dans le reproche et la réponse. Il signifie d'abord : celui qui agit de manière indélicate, et a tort d'agit ainsi ; puis : celui qui agit de manière indélicate et a raison d'agir ainsi. Encore faut-il distinguer dans sa signification une part, d'importance secondaire, à moitié inconsciente : "celui qui agit de manière indélicate" ; et une part fort claire, fort apparente : "celui qui a tort", dans la critique ; "celui qui a raison", dans la réponse. Et le fait sémantique qui est ici tenté, voulu, est donc la transformation du sens du mot, en ce qu'il présente d'essentiel.

Les peintres de l'école académique ont récemment usé de l'argument. Le Salon des Pompiers s'est ouvert à Paris, le 24 janvier dernier ; "pompier" était, jusqu'en 1911, une raillerie, et presqu'une injure : il désignait, pour ce qu'ils repésentent volontiers des guerriers romains coiffés de casques, les élèves de David et, de manière plus générale, les "peintres d'école", Bouguereau ou Luc-Olivier Merson.
Or ceux-ci ont relevé la raillerie : ils l'acceptent, ils veulent être des pompiers, ils estiment que tout peintre qui se respecte doit être un pompier. Ils s'appliquent à ce que l'injure devienne compliment : et elle l'est bien devenue, par là même, pour tout un groupe social qui ne manque point d'importance. M. Lavedan expose avec complaisance qu'il n'est point de nom plus flatteur que celui de pompier (L'Illustration, 27 janvier 1912).
L'on citerait bien des faits de même ordre : les Sans-culottes de la révolution française, les Tories anglais – Tory signifie primitivement : brigand —, les Gueux de Hollande, les Jaunes — parti antisocialiste fondé par Biétry, et qui eut son organe officiel : le Jaune —, les Loups — groupe littéraire et artistique —, les Camelots du Roi. Pour une raison identique, peut-être, et à la faveur de théories sociales, humble, pauvre, malheureux sont aujourd'hui des mots presque flatteurs.
Tantôt l'on voit, dans ces exemples, triompher le sens nouveau ; tantôt le sens ancien l'a emporté : et il est des cas où l'on hésitera, suivant son goût ou ses convictions. Mais sous des formes diverses, un seul argument s'y révèle, celui-là même que nous avons voulu préciser ici tout d'abord, et qu'il serait possible d'appeler : l'argument de l'accord inattendu.

Jean Paulhan

Article paru dans Le Spectateur, avril 1912, p. 151-154