couverture de la revue Le Spectateur

La logique veut..., 1912

Jean Paulhan

Le rédacteur sportif d''Excelsior  écrit, à la veille du match de boxe Lewis-Carpentier :
"Carpentier est né boxeur et n'a fait que se perfectionner depuis ses débuts : il vient de faire une saison magnifique, s'adjugeant le championnat de France des poids mi-moyens contre Eustache, le championnat d'Europe contre Young Josephs.
Il ne faut pas oublier que Lewis a fourni, depuis 1904, près de 150 combats, qu'il n'a pas été battu dix fois et qu'il n'a jamais été mis knock-out. C'est un pratiquant du ring, un homme de très grande valeur, et, lorsqu'on étudie son record, on ne peut concevoir qu'il puisse être battu par Carpentier. Et pourtant le petit Français est si prodigieux qu'on peut s'attendre à tout de lui".
Et il conclut :
"Les avis sont nettement en faveur de l'Américain. La logique le veut ainsi. Et cependant, au risque de passer pour trop optimiste, la victoire de Georges Carpentier ne m'étonnerait pas le moins du monde".
Ce que l'on pourrait traduire : "La logique veut que Lewis soit le vainqueur : mais je suis porté à croire que ce sera Carpentier".

Il convient d'admirer ici le courage d'un homme s'opposant à la science logique, cependant réputée pour sa rigueur : courage qui fut d'ailleurs récompensé, puisque Carpentier eut le dessus. Et l'on pourrait aussi remarquer que l'auteur de l'article se prononçait tout de même suivant une logique, différente peut-être de telle logique idéale, mais qui n'en était pas moins une logique : l'une concluait d'une série de victoires à une nouvelle victoire ; l'autre d'une gradation de succès à un nouveau succès plus "prodigieux" que n'avaient été les précédents. De même, c'est présenter seulement une nouvelle, une suite morale, que de dire : "Je veux que l'homme oublie toute loi morale et n'obéisse qu'à des instincts". Ainsi encore, à vouloir "réunir tous les honnêtes gens qui se révoltent contre le trop grand nombre de ligues", l'on se trouve conduit à fonder une ligue nouvelle.
L'argument profite ici de l'admiration et du respect qui s'attache à l'homme assez fort pour négliger la règle établie. Il dissimule que cet homme profite, dans le même temps, de cette ancienne règle, en ce qu'elle a de plus profond et de plus conforme à notre nature ; une théorie "immorale", c'est à dire "contraire à telle morale précise", ne peut s'imposer à nous qu'autant que nous sentons le besoin d'un guide théorique et général de nos actions, rôle que remplit d'abord la morale traditionnelle.
Peut-on dire cependant que la phrase citée plus haut soit un argument ? Elle est, au moins, un argument devenu inconscient et simple fait de langage. Que l'on veuille préciser le sens de "logique" en des expressions telles que : "la logique ordonne... la logique commande...", l'on remarquera qu'une seconde phrase suit, à l'ordinaire, et porte une restriction au sens de la première : "la logique veut... et pourtant...". Un candidat évincé dit : "la logique voulait que je fusse nommé à cette place, et cependant mon adversaire l'obtient". Parfois la restriction est en quelque sorte sous-entendue : "La logique veut que je sois nommé. (Donc si je ne suis pas nommé — ce qui est fort possible — je serai en droit de me plaindre)". Elle est rarement absente.

L'on ne comprend guère, non plus, cette phrase : "Ce que vous dites est parfaitement logique..." sans un lieu-commun qui en restreigne aussitôt la portée : "...mais ce n'est que logique... mais cela n'empêche pas que vous vous trompiez du tout au tout... mais dans la vie il n'y a pas que la logique". C'est à dire que, gardant cependant au mot "logique" le sens de "raisonnement rigoureux (et exact)", l'esprit se trouve invinciblement porté à lui joindre l'idée d'un raisonnement incomplet et faux.
L'on peut dire d'un tel mot qu'il possède un sens à association restrictive. Ainsi les mots : paraître, sembler, apparence, ne se comprennent guère sans la restriction : mais en réalité, mais au fond. Ce lieu commun : "l'argent ne fait pas le bonheur" évoque habituellement : "mais il y contribue".
L'association, d'ailleurs, peut être si étroite qu'il est des cas où logique a simplement ce sens : opinion inexacte (parce que basée sur un trop petit nombre d'observations, ou sur une observation mal interprétée). L'on dit ainsi que les enfants et les fous sont d'esprit bien plus logiques que les personnes sensées. Un dessin de journal amusant présente un touriste qui s'adresse à un meunier : "N'y avait-il pas deux moulins ici autrefois ? — Si mais on en a supprimé un car il n'y avait pas assez de vent pour deux." (Pages folles, 2 mai 1911). La légende a pour titre : Logique. Et je veux bien que logique implique encore ici l'idée d'un raisonnement qui paraît rigoureux et précis, mais le résultat, le sens brutal obtenu est cependant : raisonnement absurde. J'ai entendu à Paris, dans une réunion politique, ceci : "c'est logique, c'est tout dire !"

D'une transformation aussi profonde dans le sens du mot "logique", l'on voudrait seulement insinuer ici qu'elle est due, pour une part, au jeu de l'argument indiqué plus haut.

Jean Paulhan

Article paru dans Le Spectateur, avril 1912, p. 148-151