couverture du Journal de Psychologie normale et pathologique

La genèse de l'émotion esthétique, par A. Leclère, 1905

Jean Paulhan

Compte-rendu de lecture paru dans le Journal de Psychologie normale et pathologique, Tome II, 1905, p. 470.   Voir l'original dans Gallica

in : Psychologie dans ses rapports avec la logique et l'esthétique
(242) — La genèse de l'émotion esthétique, par A. Leclère (Berne). Archives de psychologie, t. IV, n° 14, novembre 1904, 50 pages.

L. fait une tentative ingénieuse et fine pour résoudre la question du beau, du seul point de vue psychologique. Des conclusions s'appuient, pour la plupart, sur des observations de détail souvent subtiles, habilement rattachées entre elles. Nous les résumerons sous leur aspect le plus général.

L. critique tout d'abord la théorie réaliste du beau. La subjectivité du phénomène esthétique est d'autant plus évidente qu'il apparaît, non seulement comme relatif à des sensations et à des idées de nature toute subjective, mais encore, et très clairement d'ordinaire, comme un effet d'autres états affectifs. La théorie physiologique, d'autre part, reste évidemment insuffisante ; la masse seule des œuvres de la critique littéraire et de la critique d'art prouve que l'homme se rend très clairement compte, pour des motifs d'ordre tout psychologique, d'une grande partie de ses émotions esthétiques et de la partie la plus importante de chacune d'elles. Voici donc comment il faudra poser le problème génétique de la psychologie du beau : « Quelle est, dans l'émotion non esthétique, la modification qui la transforme en une émotion esthétique? »

Trois théories ont tâché de résoudre la question du beau : la thèse intellectualiste, la thèse matérialiste, la thèse moraliste. Les intellectualistes rapportent le plaisir du beau à un pur jugement. A cela L. oppose qu'il nous est facile, fort souvent, de trouver la source de nos admirations dans notre caractère, dans nos affections ; elles apparaissent ainsi comme la traduction, dans le langage de la critique esthétique, de tendances qui n'ont en soi rien d'esthétique. D'autre part on ne démontre pas à autrui que quelque chose qu'il n'admire pas est beau, mais on tâche de faire appel à ses sentiments, et ordinairement à ses sentiments non esthétiques.

La théorie matérialiste, elle, fait de l'agréable physique le fond dernier du sentiment du beau. Et sans doute quelque plaisir physique est à la base de toute admiration. Mais l'analyse intime révèle ici, comme un fait, la distinction d'un agréable physique et d'un charme qui peut s'y joindre, mais non s'identifier à lui. Et si la remarque est déjà vraie pour le beau matériel, saisi à l'aide des sens ou de l'imagination, elle l'est encore plus, pour le beau immatériel qui paraît se rattacher à nos tendances égo-altruistes supérieures et idéales.

La théorie moraliste rapporte toute l'activité psycho-esthétique à une certaine propriété de notre état mental qui consisterait dans la faculté même d'éprouver un plaisir sui generis à percevoir les diverses symbolisations dont les idées sont susceptibles dans le monde des faits. Mais cette thèse, valable peut-être pour certains ordres d'émotions supérieures, reste impuissante à expliquer une foule de plaisir esthétiques. Bien souvent, nous trouvons des intérêts nobles ou mesquins sous les goûts les plus incontestablement esthétiques. Au reste, l'on ne regarde guère comme ignorant ou inintelligent celui dont on blâme le goût; on est plutôt tenté d'accuser son cœur, ses dispositions affectives.

L'examen de la théorie intellectualiste montre que la cause qui transforme l'émotion non esthétique en émotion esthétique est un élément proprement intellectuel ; l'on doit concéder, d'autre part, à la théorie matérialiste qu'un élément de plaisir est à la base de toute admiration esthétique. Et ces deux aspects de la question, longuement développés par L., con- duisent à la conclusion suivante : lorsqu'une jouissance d'espèce quelconque ressentie directement ou par sympathie cesse d'être proprement jouie pour être à quelque degré pensée, elle devient idée de cette jouissance. Comme telle, elle garde un tonus agréable, mais atténué ; elle est encore capable de vivacité, mais non plus d'intensité. Comme toute autre idée, elle garde la propriété de pousser l'esprit à une objectivation qui sera un jugement de beauté. Ainsi le fait esthétique est la joie devenue, par une sorte d'abstraction, idée d'elle-même.

L. applique à divers genres d'art cette conception générale et montre comment elle rend compte de tous. Elle résume et contient, d'autre part, ce qu'il y avait de vrai dans les doctrines esthétiques les moins inexactes. L. montre, en terminant, quelle est sa portée et sa valeur métaphysique.

Jean PAULHAN.