couverture du Journal de Psychologie normale et pathologique

La fatigue, par J. Joteyko, 1904

Jean Paulhan

Compte-rendu de lecture paru dans le Journal de Psychologie normale et pathologique, Tome I, 1904, p. 46-49 [il s’agit du premier texte publié sous le nom d’auteur « Jean Paulhan »].   Voir l'original dans Gallica

in : II. Etudes sur le système nerveux (anatomie et pathologie)
(9) — La Fatigue, par J. Joteyko, Dictionnaire de physiologie, t. VI. fasc. 1, 1903 (185 pages).

Un organisme ou un tissu animal, lorsqu'il est soumis à des excitations de longue durée ou de forte intensité, provoquant un renforcement des phénomènes vitaux, tombe au bout de quelque temps en état de fatigue. L'effet de l'excitation devient alors de plus en plus faible, bien que l'intensité de l'excitant reste constante. On peut ainsi considérer la fatigue comme une diminution ou une perte de l'irritabilité par l'excitation : ce phénomène, que l'on peut retrouver jusque dans le règne végétal, est caractérisé, dans le règne animal, par la diminution ou la perte totale de l'énergie spécifique de l'organe fatigué (perte de conductibilité pour le nerf, etc.) ; la matière vivante reste d'ailleurs sensible, dans certaines limites : 1° à la qualité de l'excitant; 2° à l'intensité de l'excitant. Ici se pose la question des excitations « inactives », épuisantes lorsqu'elles touchent un organe frais (exp. Richet, Joteyko), sans effet physiologique sur un organe déjà fatigué.

Poussée à l'extrême, la fatigue peut produire la mort. L'organisme, pour qui elle est un péril, aura contre elle deux procédés de défense : le premier repose sur le mode de distribution de la fatigue même ; les organes les plus importants (centres nerveux) sont protégés grâce à une certaine hiérarchie des tissus vis-à-vis de la fatigue (fatigabilité plus grande de l'appareil nerveux terminal). Le second procédé de défense est l'accoutumance, c'est-à-dire l'adaptation de l'organisme à l'excitant.

CHAP. I. La fatigue des nerfs. — A côté d'une première série d'expériences (Bernstein : électrotonisation du nerf. Bowditch : curarisation transitoire, etc.) qui semblent prouver l'infatigabilité du nerf, s'en placent d'autres qui, pour leurs auteurs, démontrent une fatigabilité plus grande du tronc nerveux que du muscle (Herzen, Schiff). De toutes les discussions, des polémiques qui se sont livrées à ce sujet et que J. rappelle longuement, deux conclusions peuvent être tirées : l'infatigabilité absolue des nerfs est écartée, comme incompatible avec les lois biologiques — certaines expériences prouvent d'ailleurs que le tronc nerveux n'est pas exempt de la fatigue ; — mais la résistance à la fatigue du nerf n'en reste pas moins incomparablement plus grande que celle du muscle, moins peut-être par une désintégration très lente que grâce à une réintégration très rapide. En terminant, l'auteur examine la question des phénomènes chimiques et de leur nature dans la fatigue des nerfs.

CHAP. II. La fatigue des terminaisons nerveuses intramusculaires. — J. critique la plupart des expériences basées sur ces deux points que le courant électrique appliqué sur le tronc nerveux fatigue les terminaisons nerveuses sans altérer le nerf même, et que la subsiance musculaire est directement excitable par le courant induit. De ses expériences personnelles l'auteur tire cette conclusion que les phénomènes de fatigue névro-musculaire arrivent au bout du même temps, soit qu'on excite le nerf, soit qu'on excite le muscle. D'autre part, après que le muscle est devenu complètement énervé par la fatigue de l'élément nerveux, il y a encore persistance de la contraction idio-musculaire : l'on peut donc conclure, sur ce second point, qu'il y a résistance plus grande à la fatigue de la fibre musculaire : un degré de fatigue extrême pour les terminaisons nerveuses n'est qu'un degré moyen de fatigue pour la Hbre musculaire. J. explique ce point par le fait que la fatigue abolit en premier lieu l'excitabilité (y compris la conductibilité) de l'élément nerveux contenu dans le muscle. Ce muscle fatigué est donc un muscle énervé; mais la substance musculaire conserve encore son excitabilité, si elle a perdu sa conductibilité (action dromotrope de la fatigue) : par un excitant approprié, agissant directement sur la substance musculaire, on peut donc éveiller la contractilité qui est propre au tissu musculaire quand il est directement excité. Alors apparaît la contraction idio-musculaire, rigoureusement localisée au point excité.

CHAP. III. La fatigue musculaire. — I. Physiologie et physique générales du muscle fatigué : l'auteur étudie successivement les effets de la fatigue sur la consistance, la cohésion, l'élasticité musculaires, la modification des caractères de la contraction dans les courbes ergographiques, (exp. Mosso. Joteyko, etc.), les effets de la fatigue sur la force musculaire et le travail mécanique (exp. Weber, Maggiora, etc.) sur la thermogenèse du muscle (les muscles allongés sous l'influence de la fatigue se raccourcissent et s'échauffent moins, à soulèvement égal des charges, que lorsqu'ils ont leur longueur normale), enfin sur les phénomènes électriques et la mort du muscle. — 11. Influence de la fatigue musculaire sur la circulation et la respiration : J. examine les diverses explications que l'on a données des phénomènes d'accélération cardiaque et respiratoire qui accompagnent le travail. Tandis que l'accélération respiratoire semble due à l excitation chimique des centres respiratoires par le sang modifié, l'accélération cardiaque apparaît comme un phénomène d'ordre nerveux, au moins dans le travail normal. —111. Influence des agents modificateurs sur la fatigue musculaire. Sont étudiées successivement : l'influence de la température sur la fatigue, l'anaérobisme dans la fatigue, l'influence des agents pharmacordynamiques et des poisons (l'alcool, dont l'action dynamique est due à une influence centrale, le sucre, la caféine, etc.). — IV. Chimie du muscle fatigué ; la fatigue musculaire est accompagnée d'une augmentation de l'acidité du muscle. La réserve de glycogène diminue, le phosphore organique contenu dans l'extrait aqueux du muscle diminue dans de très larges limites. Il y a dans tous les cas désassimilation des matières albuminoïdes, et ce sont les produits de cette désassimilation, parfois très toxiques, qui constituent l'origine des symptômes de la fatigue.

CHAP. IV. La fatigue des centres nerveux médullaires. — Après avoir rappelé et critiqué les expériences de Horsley et de Waller, l'auteur expose ses recherches personnelles. Elles ont consisté à étudier la résistance des centres nerveux médullaires il la fatigue : 1° au moyen de l'électro-tonsation du nerf; 2° au moyen de l'éthérisation du nerf; 3° au moyen de la strychnisation de la moelle et de l'éthérisation du nerf. Il semble nécessaire d'admettre, d'après ces expériences, le principe de la grande résistance à la fatigue des centres nerveux médullaires. Sa cause prochaine reste à déterminer.

CHAP. V. Fatigue des mouvements volontaires. — J. rappelle les expériences de Féré sur l'influence dynamogène exercée par les excitations intercurrentes : le mouvement d'un membre autre que celui qui travaille doit avoir la même influence, en évoquant dans son centre des représentations motrices. Se basant sur ce fait, l'auteur distingue deux types sensitivo-moteurs en prenant pour mesure l'accomplissement d'un travail qui, déprimant pour certains sujets, est excitant pour les autres (type dynamogène caractérisé par l'accroissement de l'énergie musculaire du membre qui n'a pas participé au travail ergographique; type inhibitoire caractérisé par une diminution, dans ce membre, de l'énergie musculaire et de la sensibilité). Pour des effets plus considérables, la différence entre les types disparaît et le travail produit toujours une diminution de force. La fatigue apparaît alors : elle est caractérisée par une incoordination des mouvements des deux centres volontaires et par une diminution dans la précision de ces actes. Mais l'entraînement, en substituant à l'action de la volonté, sujette à la fatigue, l'action réflexe qui peut se continuer d'une manière à peu près indéfinie, permet d'échapper à la fatigue.

L'auteur examine encore la question du siège de la fatigue des mouvements volontaires. Se basant sur les données de l'ergographe il parvient à établir la loi du quotient de la fatigue rapport H/N entre la hauteur totale des soulèvements et leur nombre dans une courbe ergographique : « Ce quotient qui, dans des circonstances identiques, est constant pour chaque individu, subit une décroissance progressive dans les courbes ergographiques qui se suivent à des intervalles de temps réguliers et insuffisants pour assurer la restauraion complète d'une courbe à une autre. » Il s'en suit que la fatigue des mouvements volontaires envahit en premier lieu les organes périphériques, car des deux facteurs constituants du quotient de la fatigue, le premier (hauteur) est fonction du travail des centres nerveux volontaires. Les centres nerveux sont donc plus résistants que les muscles à la fatigue.

CHAP. VII. Effets de la fatigue sur les phénomènes psychiques. — Alors que la fatigue s'accumule lentement dans l'organisme, le sentiment de la fatigue, qu'il faut en distinguer, apparaît d'une façon soudaine. On peut l'étudier, soit au point de vue de ses rapports avec le sens kinesthésique, soit au point de vue de son origine, centrale pour Bain et Wundt, périphérique pour la plupart des neurologistes contemporains. J. admet cette dernière hypothèse : l'effort nerveux croît avec la fatigue (Mosso) ; les centres nerveux semblent dont avoir la faculté presque inépuisable d'envoyer des ordres aux appareils périphériques et c'est à l'arrêt de ces appareils qu'est due l'apparition du sentiment de fatigue. La fonction psycho-motrice se trouve aussi protégée par la paralysie périphérique. Le mouvement est défendu dans ce qu'il a de plus élevé et de plus complexe.

Dans certains états pathologiques, le sentiment de la fatigue est exagéré (neurasthénie). Dans d'autres affections il peut faire complètement défaut. (Contractures hystérique. Exp. Féré, Binet). Enfin J. rappelle brièvement les expériences psychiques qui ont eu pour but de rechercher les effets de la fatigue sur les temps de réaction et l'attention.

CHAP. VII. La fatigue intellectuelle. — Le travail intellectuel est soumis aux mêmes lois que le travail physique. La fatigue intellectuelle pourra ainsi être étudiée, soit par la méthode pathologique, soit par la méthode expérimentale. J. passse en revue les faits les plus saillants fournis par ces deux méthodes.

L'influence de la fatigue intellectuelle sur le cœur, la circulation capillaire et la pression sanguine peut se résumer ainsi : 1° Un effort intellectuel énergique et court produit une excitation très nette des fonctions circulatoire et respiratoire, puis un léger ralentissement de ces fonctions; 2° un travail intellectuel d'une durée de plusieurs heures avec immobilité relative du corps produit le ralentissement du cœur et une diminution de la circulation capillaire périphérique. Mais la fatigue provoquée par le travail intellectuel ne reste pas simplement centrale : elle gagne les nerfs moteurs et les muscles; et c'est ainsi une erreur physiologique que de vouloir se reposer du travail intellectuel par le travail physique. Quant à l'influence de la fatigue intellectuelle sur la sensibilité tactile, elle paraît très nette (Exp. Griesshach.) : Une fatigue légère est généralement accompagnée d'hypéresthésie ; une fatigue plus forte d'anesthésie, en même temps que d'une plus grande sensibilité à la douleur.

CHAP. VIII-IX-X. —Dans les derniers chapitres, après avoir renvoyé, pour l'étude de la fatigue sensorielle, aux articles spéciaux du dictionnaire sur les sens, J. étudie les phénomènes microscopiques de la fatigue : influence de la fatigue sur le protoplasma, sur la structure interne des cellules nerveuses (diminution ou rétractation du corps cellulaire, diminution de volume, déformation du noyau) ; enfin sur les modifications externes des cellules : apparition de perles ou varicosités le long des prolongements nerveux, disparition des appendices piriformes. (Exp. de Stefanowska.) Ce dernier chapitre, qui rentre dans le domaine de la pathologie, donne un court aperçu sur le surmenage, soit physique, soit mental, et son rôle pathogène.

Jean PAULHAN.