couverture de la revue Le Spectateur

Je ne connais pas mon métier, 1913

Jean Paulhan

Charmide dîne au restaurant. Il demande d'abord : "Je suis pressé. Veuillez m'apporter le café en même temps que le dessert. Il serait mieux que vous le commandiez tout de suite, crainte d'un retard".
Or Charmide, le repas fini, doit attendre le café. Il en fait la remarque au garçon : "Je vous avais pourtant demandé..."
Mais le garçon répond : "Oui, je suis un imbécile, je ne connais pas mon métier, dites-le tout de suite", exagérant ainsi de façon ridicule le reproche délicat que lui adressait Charmide.
Et Charmide reconnaît à peine son opinion, ainsi transformée. Mais ses voisins de table trouvent qu'il est vraiment allé trop loin, et plaignent déjà le garçon, comme il se plaint lui-même, par un habile argument des extrêmes.

L'on préciserait, par de tels exemples, cette ruse de l'argument des extrêmes qui consiste à déformer une opinion, l'exagérant et la poussant à bout, de telle sorte que son auteur même doive maintenant la repousser, et éprouve quelque honte de l'avoir soutenue.
— Mais ce n'est plus la même opinion, puisqu'elle est exagérée et déformée. — Sans doute, et cependant il semble aussi que c'est, si l'on peut dire, "encore plus la même opinion", que c'est elle, mais plus logique, plus pure, plus entière.

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L'observation de Charmide : "Je vous avais pourtant demandé de commander à l'avance le café" était, en fait, plus proche de ceci : "Mais après tout, cela n'a que peu d'importance" que de ceci "Vous êtes un imbécile". Plus proche, c'est à dire que Charmide était bien plus incapable de prononcer la seconde phrase que la première.
Pourtant, si l'on veut distinguer entre les deux ou trois sentiments possibles dans l'occasion : satisfaction, indifférence, mécontentement de Charmide, il est bien évident que la remarque faite témoignait — tout comme la caricature présentée par la réponse du garçon — d'un certain mécontentement. Et donc que cette caricature n'était point si inexacte.

Un professeur dit à son élève, lui rendant son devoir : "Tenez. Ce n'est pas trop mal". L'élève, s'il le veut répéter à ses parents, peut transformer ce jugement ainsi : "Il a dit que c'était très bien". Sans doute il ne répète pas les mots exacts dont s'est servi le professeur. Au moins a-t-il conscience de rendre sincèrement la direction et le sens général de son éloge. C'est qu'il considère deux ordres de jugements possibles : ce qui est bien  (pas mal, bien, très bien) et ce qui est mal  (médiocre, mal, très mal). Et au-dedans de chaque catégorie, il lui semble que l'on peut, sans grande inexactitude, remplacer telle expression du jugement "bien" ou "mal" par toute autre.
L'on remarquerait cependant, en considérant la note méritée par le devoir, que 11 ou 12 (pas mal) est bien plus proche de 8 ou 9 (passable, médiocre) que de 17 ou de 18 (très bien).

Ainsi, la substitution d'un mot, d'un jugement, à un autre, peut s'opérer, soit à l'intérieur d'une classe sentimentale (pas mal  remplacé par très bien), soit à l'intérieur d'une classe intellectuelle 11 (pas mal ) remplacé par 11 (passable ). Or c'est du premier genre de substitution, la substitution sentimentale, qu'use, la plupart du temps, l'argument des extrêmes : il lui doit son apparente logique, et sa simplicité. Si "Je vous avais pourtant demandé..." a cette valeur : "(classe) mécontentement (nuance particulière) atténuation du mécontentement par des habitudes de politesse, etc...", il est mieux d'en atténuer le caractère essentiel, le mécontentement, aux dépends de la politesse qui le dissimulait. Et le garçon de restaurant, répondant à Charmide, a pu croire qu'il répètait seulement, de manière exacte, l'observation reçue (1).

Jean Paulhan

Article paru dans Le Spectateur, janvier 1913, p.8-10


    1 - Pour le rôle que jouent les mots en de semblables substitutions, l'on consultera utilement une note de René Martin-Guelliot. (Le Spectateur. Octobre 1911. Documents).