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Espaces de Braque

Jean PaulhanGeorges Braque

AVENTURE EN PLEINE NUIT

Dans l'atelier qui nous sert à ma femme et à moi de chambre, de salle à manger, de bureau (et même de cuisine et de boudoir), le divan se trouve assez loin de la porte : exactement dans le coin opposé. Ce divan (qui se transforme en lit, vers onze heures du soir) reçoit la lumière d'une lampe de chevet. Assez pâle, la lampe de chevet. L'avantage est qu'on l'allume dès l'entrée; oui, mais justement cette nuit l'ampoule était cassée. Il ne me restait que la ressource de la lampe de plafond, dont la lumière est vive et cruelle. Or Germaine dormait. Il était près de deux heures du matin, et je rentrais d'une soirée, passée chez des amis.

Je jure que je n'avais guère bu. Je disposais de tout mon sang-froid. La preuve en est dans la décision — à la fois énergique et ingénieuse — que je pris de donner, à peine entré, un coup de lumière d'une extrême rapidité, trop bref pour importuner ma femme ou la réveiller, mais suffisant néanmoins à m'entrer dans les yeux les obstacles de toute espèce qu'il me fallait éviter ou contourner délicatement (ma femme ayant le sommeil léger) avant de parvenir à l'endroit- chambre de la pièce. Bien. Ces obstacles étaient de vrai très nombreux et différents. Mais je les embrassai courageusement d'un seul coup d'œil, et, les ayant jaugés, je me lançai en pleine nuit, d'abord très vite, puis de plus en plus lentement à mesure que j'avançais, dans quel espace ? Dans un espace qui me sembla soudain... Mais non, je vais dire d'abord ce qu'il n'était pas.

Eh bien, il n'avait rien de commun avec l'espace que l'on découvre d'une fenêtre, avec cet espace vaguement étoilé, par exemple, que j'aurais pu distinguer (mais je m'en fichais pas mal!) aux vitres de l'atelier : un espace à demi vrai, à demi faux; poétique, comme on dit, et qui donne à rêver; qui se prête si bien à l'imagination, à nos vagues projets, aux idées qu'on se fait. Non, c'était même tout le contraire. Point de ces places lointaines et de ces places voisines! Ici, tout m'était voisin. De ces parties indifférentes, et de ces parties curieuses. Ici, tout me concernait, tout m'était passionnant, tout m'était diablement vrai. Ni de ces plans aimablement étagés, en fuite douce. Ici, tout était imminent, hérissé de pointes, creusé de vides, labouré de failles et de fentes! Ah! non, ça ne faisait pas un paysage de tout repos! Et ma femme qui continuait à dormir paisiblement entre ces tables pointues, cette pierre ou plutôt cette brique (vaguement gravée) qu'un rien jetterait par terre, ce lierre traînant à terre où je vais me prendre les pieds (drôle d'idée, d'avoir du lierre dans une chambre), cette armoire, dont la porte bâille un peu déglinguée, ce plateau de cuivre (horriblement sonore) en équilibre sur son tabouret, cette sorte de mille-pattes renversé (prêt à s'agiter en tous sens) : la machine à écrire, ces piles fragiles de livres que j'élève le plus haut possible pour échapper à la poussière (qui entraîne, sitôt reconnue, de la part de ma femme une intervention brutale sous forme de nettoyage général de l'atelier, avec le désordre qui s'en suit et les papiers perdus), cette bibliothèque tournante (qui n'attend que le moment de grincer), et tant d'arches, de barrières et de colonnes. A ce moment même j'entendis au dehors sonner deux heures, et la précision des coups me fit plaisir. Ah! le temps du moins restait fidèle. (Mais je me sentais vaguement coupable de son bruit.) Il y avait plus (je ne le remarquai qu'ensuite) : c'est que chaque objet avait perdu sa première valeur : les livres et là machine, hélas bien déchus de leur ancienne noblesse : les uns, par trop disposés à s'éparpiller à terre, l'autre toute prête à bambonner si je l'effleurais seulement du doigt. Qu'il me tardait d'appuyer largement ma main sur la brave, la fidèle, la silencieuse commode!

Cependant, je persistais à avancer des mains, des pieds, des genoux. Ma tête même, que je craignais de cogner aux livres, portait son danger particulier. Il m'arriva de faire de curieuses chutes (des ébauches de chute) : c'était quand ma main, après avoir suivi le contour de quelque meuble, brusquement perdait le contact, s'égarait dans les ténèbres (et je me sentais soudain isolé du monde des choses). Deux heures sonnèrent à une autre horloge, comme je reconnaissais de la hanche un coin de table; même le temps se déréglait. Mais je tournai habilement la table, et je parvins enfin à l'endroit creux, à l'espèce de grotte — je commençai par en reconnaître du coude les parois — où je n'avais plus qu'à me déshabiller en silence. Alors, à l'instant précis où deux heures sonnaient à une troisième horloge, il me vint un curieux sentiment. C'est que j'avais traversé l'espace d'un tableau moderne. J'étais très précisément entré dans une toile de Braque (et je venais d'en sortir). On me dira que je n'y voyais pas. Mais si ! J'avais parfaitement vu tous mes obstacles, — je ne les avais jamais tant vus, je les avais presque trop vus, à cette lumière aveuglante — comme s'ils n'avaient jamais encore été là; comme s'ils venaient d'être créés! (Malgré leurs taches, leur usure et, il faut l'avouer, leur poussière). On eût même dit que je les voyais de tous les côtés à la fois. Car enfin j'en reconnaissais à présent le dos et les côtés aussi bien — ou aussi mal — que la face, et le dessous de la table ne m'était pas moins familier que le plateau. Je ne m'étais pas contenté de leur aspect : c'est leur inspect que je tenais. (Est-ce qu'on peut dire inspect ?) Je m'en étais imprégné. Je les avais digérés (comme une dame fixe un diamant à la devanture du bijoutier, et puis, pour le posséder un instant, ferme les yeux.) J'y avais cru. J'avais parié pour eux. Vous me direz que je pariais sur peu de chose. Eh oui, mais je pariais d'autant plus fort. Sur quoi parierait-on d'autre que sur le peu, sur le presque rien, sur le rien ?

Jean PAULHAN