couverture de la revue Le Spectateur

Assassin pour vingt francs, 1913

Jean Paulhan

"Voici, dit la Presse, le crime qui a conduit Bour à la guillotine". Bour tua, par crainte d'être surpris et comme elle appelait à l'aide, une dame Schmidt dont il dévalisait le logement ; "quand elle ne respira plus, Bour se remit à voler : il ne trouva que vingt francs et une montre".

Le titre est en grandes lettres : "Assassin pour vingt francs". Par quoi l'on entend que Bour était naturellement porté au crime, et devait y prendre un plaisir particulier, — de consentir à le commettre pour un si pauvre résultat.
Et ceci aggrave sa faute, lui enlève tout sentiment humain. "Il est juste, dit la Presse, que Bour n'ait pas été grâcié".

Est-il si sûr que Bour tenait à ces vingt francs ? Et, les eût-il trouvés, ne se fût-il point contenté de cent ou de mille ? On ne le recherche point, par l'effet de l'illusion que René-Martin Guelliot appelle justement : la prévision du passé (1). Et puisque l'auteur du crime a pris vingt francs, c'est donc qu'il les voulait depuis le début.

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Le mot pour est ici suspect, et le soin avec lequel il veut cacher sa ruse. Car le titre cité plus haut pourrait fort bien avoir ce sens : "Assassin pour vingt francs, il a été assassin (premier moment), et il y a gagné vingt francs (second moment)".
Oui, il serait possible que pour  ait un tel sens. Mais il ne l'a pas ; il a eu, pour le journaliste et pour ses lecteurs cet autre sens : dans l'intention d'avoir vingt francs. Ceci fort nettement accentué dans telle appréciation entendue : "Faut-il être tombé bas d'assassiner pour vingt francs..."

Qu'y a-t-il de suspect ? Pour  prête aux deux sens, rien de plus. — Il est vrai ; je lui en veux seulement de ce qu'il paraît avoir, dans le cas de Bour, un sens réel  d'autant plus fort que son sens grammatical  est vague et imprécis.

V. Figger remarquait que dans la perception rapide et en partie erronée de l'incription que porte une affiche — lire : JOUETS ETRENNES, par exemple, au lieu de 10 JOURS À LA MER — ce sont les lettres qui ne figurent pas sur l'affiche qui nous donnent le plus fortement le sentiment de leur réalité. Ne se passe-t-il point ici quelque fait semblable ? Des propositions et des conjonctions d'allure fort innocente tiennent dans tout argument un rôle important : c'est sans doute qu'ayant par nature un sens fort vague, elles se remplissent et pour ainsi dire se gonflent du sens nouveauque l'on désire leur donner.

Jean Paulhan

Article paru dans Le Spectateur, janvier 1913, p. 6-8


    1 - Paradoxes de la notion de danger, dans le Spectateur de mai 1912. Deux notes de Henri Gervaiseau : Jugements après coup (Juin 1912) et Cause et faute (Octobre 1912) précisent et éclairent la même illusion.