couverture du Journal de Psychologie normale et pathologique

Anormaux et dégénérés, par Étienne Rabaud, 1904

Jean Paulhan

Compte-rendu de lecture paru dans le Journal de Psychologie normale et pathologique, Tome I, 1904, p. 98-99.   Voir l'original dans Gallica

in : III. Etudes cliniques sur les dégénérescences mentales
(70) — “Anormaux et dégénérés”, par Étienne Rabaud (Paris), Revue de Psychiatrie et de psychologie expérimentale, t. XIV, n° 9, septembre 1903.

Le terme de dégénéré semble avoir perdu actuellement tout sens précis. Il désigne les formes mentales les plus diverses, les tendances les plus opposées. Comment donc pourrons-nous le définir ? Au moyen de quelles distinctions ? et que résultera-t-il de la nouvelle conception du dégénéré en ce qui touche à l'étude des troubles mentaux ? Telle est la question que se pose l'auteur.

Des troubles apportés à la constitution du milieu ambiant, des réactions des cellules intéressées, peuvent résulter deux processus radicalement différents. Ou bien la perturbation sera purement nocive et l'élément cellulaire, incapable de s'adapter, tendra à se désorganiser : il y aura maladie. Ou bien au contraire la perturbation provoquera, de la part des éléments embryonnaires, une adaptation : de nouveaux tissus se formeront, différents, sans doute, des tissus normaux, mais sains et ne portant pas trace de désintégration : il y aura anomalie. Et nous sommes ainsi amenés à distinguer, dans les états congénitaux, les anormaux, nettement caractérisés par l'intégrité complète de leurs tissus, et les malades qui seuls sont les dégénérés, le mot de dégénéré comportant avec lui une idée de déchéance organique, en puissance ou en acte. Appliquons maintenant cette distinction à l'étude du tissu mental.

I. Les anomalies. —Dans le groupe des anormaux rentreront, par exemple, les microcéphales. Nons trouvons, dans leur cas, un ralentissement de croissance concernant, soit l'ensemble du cerveau, soit seulement (microcéphalie « incomplète ») certaines parties du cerveau : mais le tissu est resté sain ;
il n'y a donc pas dégénérescence. Chez d'autres anormaux toute une région plus ou moins étendue du cerveau, a suivi un mode d'évolution différent du mode normal; leur constitution appartient dès lors à un type spécial, biologiquement équivalent au type spécifique. Tels seront certains persécutés, les originaux de tous genres, les génies. Et il n'y a ainsi, entre le génial et le déséquilibré simple, qu'une différence de degré et non de nature, mais ni les uns, ni les autres ne peuvent être considérés comme des dégénérés, c'est-à-dire comme des malades. Parler de dégénéré supérieur pour définir l'homme de génie, c'est exprimer un non-sens. Dans la déchéance, dans la maladie. il n'y a pas de degrés supérieurs.

Il. Les dégénérés. — Le dégénéré est en effet caractérisé avant tout par son état morbide. La maladie peut chez lui se réduire aux processus initiaux de la désintégration. Elle n'en subsiste pas moins : à l'occasion elle se manifestera et tout dégénéré peut être ainsi regardé comme un aliéné en puissance : mais ses manifestations mentales, loin de relever d'une variation dans la croissance du cerveau, dans l'arrangement des fibres, proviendront de la mauvaise qualité de la substance de ces fibres et de ce cerveau. Leurs caractères seront la pauvreté des idées, la vulgarité des associations.

Passons au cas où il y a superposition de l'état anormal à l'état dégénératif. La notion d'anormal malade nous permettra de comprendre comment a pu naître l'idée contradictoire de « dégénéré supérieur ». Si un homme de génie a été frappé de troubles mentaux, nous le considérerons comme un anormal frappé de dégénérescence à son degré le plus faible. A un degré plus haut la maladie porterait en effet une grave atteinte à l'activité mentale. Il ne faut donc pas dire que le génie est une forme de la dégénérescence : la dégénérescence peut se superposer au génie, mais, loin d'en constituer l'essence, elle ne peut qu'en altérer les manifestations.

J. PAULHAN.