Un possédé du réel

Maurice-Jean Lefebve

(Postface du Tome 3 des Œuvres Complètes, Tchou)

Viennent parfois des hommes qui se saisissent de ce qu'on avait pensé jusqu'à eux, et qui le retournent sans façon. Ils mettent le soleil à la place de la terre, le vide au lieu du plein, le discontinu au lieu du continu, et nous disent : “Regardez : cela ne va-t-il pas mieux ainsi ?” L'étonnant, c'est que cela va mieux ainsi. Tout s'éclaire (souvent au prix d'une entorse à la raison), et l'héliocentrisme, la gravitation, les quanta nous font un monde inouï. Viennent aussi des penseurs plus hardis encore, qui souvent refusent même le titre de penseurs : c'est, directement, à la raison qu'ils s'en prennent. Ils n'ont d'abord aucune peine à accuser ses limites. Ils ajoutent que sa valeur ne peut être prouvée que par la raison même, c'est-à-dire au prix d'un cercle vicieux qu'elle réprouve. Enfin ils nous la montrent flottant à la manière d'une île sur un océan de mystère. Loin de nous révéler la Réalité, elle ne balance là-dessus qu'une lueur falote, et qui nous éblouit bien faussement. Si on leur objecte que nous n'avons pas d'autre fanal, ils répondent qu'il ne s'agit pas tant de voir que de sentir, pas tant de connaître que d'être... Ils argumentent... Mais non, ils ne poursuivent pas toujours la controverse : certains se fâchent, d'autres se taisent, il y en a qui simulent la folie. D'autres encore nous tendent une sorte de piège... Mais c'est de Jean Paulhan que je voudrais parler.

La raison, ce serait déjà effrayant : mais c'est l'esprit tout entier qui nous gâte la réalité. Les idées nous cachent les choses comme les mots nous cachent les idées. La fatalité nous donne séparés des termes que nous voudrions trouver confondus. C'est là un défaut qui nous est particulièrement sensible dans le domaine des Lettres, où nous exigeons précisément de coïncider, au-delà du langage, avec une réalité authentique et nue. D'où la nostalgie, doublée de révolte, qui éclate, dès le préromantisme, d'un monde neuf, d'une pensée pure et libérée des règles et des mots, d'une conscience enfin indemne des mythes et des idées : bref, ce que Jean Paulhan a appelé la Terreur, par analogie à celle qu'une même soif d'ingénuité allumait au même moment dans l'Histoire.
Que Jean Paulhan ait été d'abord terroriste, n'en doutons pas. Terroriste bientôt déçu : et c'est là que commence toute son odyssée. C'est alors que se prononce le paradoxe qui ne le quittera plus.
Car comment se dissimuler que la Terreur, qui prétend abolir tous les mythes, est elle-même un mythe ? Elle se targue de débusquer le réel sous les idées qui le masquent ; or, à y bien regarder, elle est aussi une idée, une pure théorie qui tranche dans la réalité et exclut un terme au profit de l'autre, gratuitement. Bien plus : elle accuse, dans son être même, la paradoxe qu'elle voudrait résoudre, puisqu'en attirant notre attention sur le langage, elle met d'autant mieux en lumière son défaut : qui est de nous faire prendre pour de simples mots les idées qu'ils sont chargés d'incarner ; mais encore pour de simples idées les choses qu'ils nous désignent. Aggravant donc le divorce au moment où elle nous promettait, comme Rimbaud, la communion des âmes et des corps.
Il semble que Rimbaud en soit revenu. De son côté, la Terreur n'est pas longue à s'inventer des préceptes et des interdictions. Ne voit-on pas Rousseau et ses successeurs remplacer naïvement, astucieusement, la rime et les formes fixes par les torrents et les saisons, la géométrie à la Le Nôtre par des jardins faussement sauvages, les fleurs de style par le désert et les ruines ? Et l'autre Terreur, la vraie, invente pour se donner licence tout un code si rigide et si cruel que Sade, plus extrême dans la pureté et la frénésie, refuse d'y prêter la main.
On sait quelles furent, depuis, la splendeur et la misère des Lettres, la malédiction des poètes, l'enthousiasme et la mauvaise foi. Comment vivre sans lois, exister sans pensées, s'exprimer sans langage ? Faut-il se résigner au déchirement du paradoxe et au désespoir ? Ou bien reste-il une solution, une sagesse, vieille comme toute la littérature, et que nous ferait retrouver un peu de patience et d'attention ? Peut-on faire retour au pays sans rien perdre de l'expérience accumulée pendant le voyage, retrouver Pénélope sans quitter Circé ?

Cette sagesse, à vrai dire, est à portée de la main. Si le paradoxe s'accuse parce que nous y pensons, la solution est tout bonnement de ne plus y penser. C'est l'œuf de Christophe Colomb : il suffisait d'y penser. On voit que nous retombons dans le paradoxe. Et pourtant... Il est peu d'exemples qui aient exercé sur Jean Paulhan une fascination égale à celui de Valéry. Parce que Valéry s'est trompé. Et qu'il s'est trompé au moment où il allait réussir. Comment s'est-il trompé ? En préférant la pensée et la conscience, alors qu'il devait faire, qu'il faisait déjà tout autre chose, incapable pourtant de reconnaître sa propre vérité. Quelle vérité ?
Un jour, dans son bureau, Jean Paulhan à des amis qui lui demandaient ce qu'il reprochait à Valéry : “De n'avoir pas assez travaillé”, répondit-il. Voulait-il dire : “D'avoir trop réfléchi” ? Car il est vrai que ce travailleur infatigable s'est toute sa vie bercé d'une superbe illusion : espérant finalement découvrir une loi générale de l'esprit, une attitude centrale de la conscience, enfin une sorte de midi du langage et de la pensée, à partir duquel, disait-il, “les entreprises de la connaissance et les opérations de l'art soient également possibles”. Quelle tentation pure, en effet, que celle de réduire tout à la seule pensée ! Que tout serait simple si nous pouvions lire à livre ouvert dans un cerveau que l'idéalisme d'ailleurs supprimerait ! Oui. Seulement, Monsieur Teste est aussi un mythe. Jean Paulhan n'a pas de peine à montrer (ainsi dans Le Don des langues) qu'une telle entreprise absolue est vaine et contradictoire. Car s'il est vrai que le champ total de notre esprit coïncide avec celui de la réalité (puisqu'il n'est aucune chose du monde qui ne doive, pour exister, être sentie et pensée par nous), il est vrai aussi que c'est au moyen de l'esprit lui-même que nous connaissons l'esprit. Autrement dit, notre pensée, écrit Jean Paulhan, “ne nous est jamais donnée si entière que nous ne prélevions sur elle la part qui nous permet de l'observer. En sorte que nous ne la considérons qu'amputée”. Un arbre, un caillou, se donne à notre examen objectivement ; mais l'esprit, qui contient tout, et lui-même, nous engage dans un jeu de miroirs où nous ne sommes jamais sûrs de ne pas prendre l'ombre pour la chose.

Ainsi le défaut du langage se révèle constituer un paradoxe existentiel concernant l'esprit tout entier et qui revêt des formes spécifiques selon les différents domaines. Lorsque Valéry, par exemple, voit en Pascal, Stendhal ou La Fontaine une sorte de machiavélisme de l'artisan, de charlatanisme du versificateur, il est victime du paradoxe : car cette rouerie n'existe que dans le souci qu'il a lui-même des artifices du langage, et qu'il projette sur autrui. C'est le paradoxe, sans doute, qui est responsable de la Terreur, mais aussi qui nous montre faussement une langue étrangère ou une traduction plus concrète ou plus imagée que notre langue ou que le texte original. C'est à lui que se ramènent la prétendue profondeur de l'étymologie, les erreurs inévitables des critiques, la partialité des linguistes, et jusqu'aux aphorismes déconcertants des gens de métiers : mystiques ou peintres.
Pas de domaine, donc, où nous échappions à l'ambiguïté. Précisément : une loi aussi générale a de quoi surprendre ; ne contiendrait-elle pas en elle-même cette Réalité que nous cherchions abusivement dans l'un ou l'autre terme du rapport ? A défaut de pouvoir élaborer une solution nette du problème, n'est-il pas indiqué de tenter au moins de nous faire une raison de cette déraison ? Et si ce midi le juste que Valéry cherchait dans la réflexion et la pure conscience, nous était donné en effet dans une adhésion instinctive, non plus dans une pleine clarté impossible, mais dans la zone de mystère qui l'environne, de sorte que le paradoxe, enfin épousé, devint lui-même le remède au mal qu'il constituait et qui répandait la terreur ?
C'est de cette véritable conversion que nous entretiennent les textes rassemblés dans ce volume-ci. Mais c'est encore la réflexion de Valéry qui va nous introduire, parce que déjà elle l'annonce, à ce renversement de la perspective qu'on pourrait appeler : la possession paulhanienne.

Valéry, qui est loin d'être aussi intellectualiste qu'on l'a dit. Il comprend fort bien que M. Teste est une vue de l'esprit. “Pourquoi M. Teste est-il impossible ? — C'est son âme que cette question. Elle vous change en M. Teste.” Ainsi M. Teste n'a-t-il pas découvert la panacée qui lui ferait résoudre, de l'extérieur, le paradoxe : s'il existe, c'est qu'il est lui-même ce paradoxe, intérieurement, consubstantiellement. Mais c'est à tout instant que Valéry exprime dans son œuvre sa défiance envers les idées, la philosophie, les systèmes : pour leur préférer, justement, cette adhésion immédiate et profonde, qui ne va pas sans une sorte d'inconscience, sans abandon. Pourquoi s'est-il toujours refusé à “expliquer” ses poèmes, sinon parce qu'ils n'étaient pas pour lui des machines à communiquer des pensées, mais bien des sortes d'appareils de gymnase où le lecteur était jeté en plein exercice, en action ? C'était aussi un grand nageur que celui qui courait à l'onde en rejaillir vivant. Il suffit d'un coup d'œil sur Rhumbs : “Se jeter dans la masse et le mouvement, agir jusqu'aux extrêmes, et de la nuque à l'orteil... c'est pour mon être le jeu comparable à celui de l'amour, l'action où tout mon corps se fait tout signes et tout formes... Par elle [la mer], je suis l'homme que je veux être. Mon corps devient l'instrument direct de l'esprit, et cependant l'auteur de toutes ses idées...” Il n'en va pas autrement dans les rêves, dont on s'explique alors la fascination qu'ils exercèrent sur une conscience si prévenue contre l'inconscient. Et Socrate, dans Eupalinos : “Il faut choisir d'être un homme, ou bien d'être un esprit.” Mais qui voudrait n'être qu'un esprit ?
Il n'est plus question de réfléchir le monde, mais de le posséder en s'y plongeant, en l'agissant.
Précisément, Jean Paulhan plonge là où Valéry s'était contenté de se mirer. La réalité retrouvée, il va en demander le secret, tout à l'opposé de la pure pensée, à des techniques qui ne laissent pas d'être déconcertantes. Tour à tour, il les emprunte aux joueurs de cartes de son quartier, au soldat qui s'évade de la guerre comme d'un cauchemar, aux taoïstes et aux mystiques, aux peintres cubistes ou informels. Dans chaque cas, il s'agit de se jeter hardiment, un peu follement, dans le langage ou dans les choses. De retrouver, justement, une aisance pareille à celle du nageur accompli, que l'eau porte merveilleusement aussitôt qu'il a osé l'affronter. Soit de remplacer la pensée par le réel, et les idées par l'action. Ainsi, tout bêtement, se pincer pour s'assurer qu'on ne rêve pas ; et si l'on rêve vraiment à ce moment-là, une douleur vive, fût-elle imaginaire, ne pourra manquer de nous tirer du sommeil. Ou bien, comme le maître taoïste, convient-il de gifler le disciple qui vient lui demander quel est le sens profond de la Doctrine. De répondre à notre voisin, et pour clore la discussion d'un argument irréfutable : “Un fait est un fait”, ou “Vous en êtes un autre.” Ou encore, avec les peintres abstraits, et après avoir brisé tous les miroirs et les trompe-l'œil, d'imiter à grands gestes frénétiques, giclements et coups de pneus, les actes de la nature plutôt que ses effets.
Ce sont là autant d'illuminations par l'absurde, pourrait-on dire, par le mystère. Le paradoxe n'y est pas pour autant résolu ; plutôt est-il intégré, épousé. Et cela, paradoxalement, si chacune de ces conduites, bien loin de le supprimer, l'accuse. Narcisse, une fois entré dans l'eau, cesse de se voir et de se désirer : il est devenu son image. Ainsi, nous promet Jean Paulhan, c'est en faisant fond sur le paradoxe que nous nous en sentirons délivrés : nous serons portés par lui. Ce n'est plus à nous d'essayer de faire le siège du réel : c'est le réel qui nous occupe sans coup férir. Quelque chose m'est “rentré dedans”, avoue l'auteur à propos des expériences-chocs qu'il relate dans Le Clair et l'Obscur ou Les Douleurs imaginaires. Fini de penser à notre problème : c'est lui, à présent, qui nous pense. En veut-on une preuve supplémentaire ? Il suffit d'aller la chercher dans ce milieu privilégié que constitue le langage. Privilégié, parce que le paradoxe se projette en lui, y porte nettement son ombre. Aux conduites que nous avons vues, il convient d'en ajouter une qui, relative à un certain usage des mots, des phonèmes et des monèmes, est capable de la même illumination. Il s'agit de la Rhétorique.

L'expérience nous le prouve : le langage, en dépit de son défaut, se prête à des ravissements, à un délicieux usage. A côté des Terroristes désespérés et tonitruants, il ne manque pas d'écrivains, voire de simples causeurs, qui s'expriment avec bonheur, avec une entière sérénité. Qui non seulement disent ainsi ce qu'ils ont à dire, mais s'éprouvent, le disant, atteindre à un état supérieur, quelque peu magique, où les contradictions (entre la matière et l'esprit, la conscience et le monde, les mots et leur sens) s'effacent en nous devenant intérieures : un état que l'on qualifie justement de poétique. Pourtant, ces fêtes du langage ne sont pas nécessairement cérémonieuses. Elles peuvent se contenter de banalités. “Souffler n'est pas jouer”, dit le joueur de dames, tout pénétré de son importance. Et tous nos quotidiens clichés : c'est une grande consolation, et comme une mise d'accord avec soi-même, que de pouvoir dire, à partir d'un certain âge : “On ne peut pas être et avoir été.” Jean Paulhan tire de son séjour à Madagascar la conclusion que les proverbes contenus dans les tournois poétiques appelés les hain-tenys et qui en font l'autorité et la force de conviction, doivent, tout communs qu'ils sont, être réinventés à chaque dispute : donnés au disputeur à la fois par le répertoire et par l'inspiration. Mais encore, c'est aux endroits où le jeu entre l'apparence et la réalité, le son et le sens, est le plus marqué, dans nos mots d'esprit, nos histoires amusantes et nos calembours, que nous avons soudain l'impression de découvrir une vérité essentielle et sûre. On nous met le nez sur le paradoxe, et nous restons fascinés. Qu'est-ce qui me ravissait l'autre jour, ayant lu dans un hebdomadaire la réclame suivante :

Les bonnes pâtes font les bons maris,

qu'est-ce qui auréolait ces maris de poésie (j'avais mal lu, et le texte portait, plus prosaïquement : ... font les bons repas), sinon le glissement qui m'obligeait à considérer un même trait de langage à la fois comme une chose (les pâtes) et comme une idée (celle qu'on se fait des maris complaisants) ? Pareillement, lorsqu'on m'affirme que, l'air de la campagne étant si pur, il est bien curieux qu'on n'ait pas songé à construire les villes à la campagne, si je ris, c'est bien que je consens à l'absurdité : car quoi de plus sage, en effet, et de plus poétique, que cette idée d'aller construire une ville à la campagne, en dépit de son impossibilité ? On le voit, le paradoxe, dans de tels cas, ne nous est plus sensible comme un défaut : il révèle au contraire une coïncidence, provoque en nous la même sorte de plaisir que lorsque nous voyons les tessons d'un verre brisé s'ajuster si nettement l'un à l'autre que la cassure disparaît. Il y faut des bords sans bavure, un certain tour de main, de l'exercice, un peu de bonheur : tout ce qui définit, en somme, le sens ancien que Jean Paulhan a restitué au mot Rhétorique.

C'est grâce à elle, nous assure-t-il, que nous pourrons recoller, patiemment mais ingénument, les morceaux de notre existence. Car les règles, les unités, les fleurs de style ne sont pas, à tout prendre, d'une autre nature que les proverbes malgaches, les lieux communs de nos conversations qui contiennent des vérités qui sont moins le fait de leur sens que celui de leur usage, de la situation où l'on s'en sert et les prononce. Il y faut un entraînement patient, si c'est seulement l'accoutumance et la maîtrise des procédés qui nous permettront enfin de ne plus les apercevoir, le langage faisant son œuvre tout seul et restaurant ainsi, après un détour appliqué, une inspiration absolue et impersonnelle. De la même manière que l'amour et sa mystérieuse puissance ne peuvent manquer de jaillir dans le cadre des mariages de raison, dont l'étroitesse et la mesquinerie sembleraient pourtant devoir étouffer tout sentiment vrai. “Si les règles et les genres ont jamais été imaginés, c'était pour assurer à l'esprit humain sa pleine liberté, pour lui permettre les cris, et la surprise, et le chant profond.”
Mais il y faut aussi beaucoup d'ingénuité. Et nous retrouvons ici aussi bien le nageur valéryen que les conduites fantasques des peintres, des disputeurs, des taoïstes et des mystiques : en somme, de tous ceux qui ne réfléchissent pas trop. Ceux-ci, on s'en souvient, chassaient, par des moyens parfois peu élégants, les idées qui faisaient un voile à la réalité. Le Rhétoriqueur, lui, saute à pieds joints dans le langage pour en crever les reflets (les images) et coïncider avec les idées profondes. C'est que la réalité s'est quelque peu déplacée. Elle n'est plus à présent dans les représentations de l'esprit qui nous assureraient des choses et du monde ; elle réside au contraire dans l'intervalle entre l'esprit et les choses, dans le paradoxe même qui nous constitue. Il ne s'agit plus, comme selon le schéma terroriste ou cartésien, de partir de sa pensée pour s'assurer ensuite de son existence. Mais le Rhétoriqueur, qui exerce le paradoxe, parle (et pense) comme il est. Il s'est fait paradoxe après avoir reconnu qu'il ne pouvait le dépasser. “En bref, écrit Jean Paulhan, le mérite de la Rhétorique pourrait bien être celui-ci : c'est qu'elle se permet la Terreur... Elle prévoit l'objection (comme le fait la Terreur) ; mais elle prévoit aussi l'esprit qui fait l'objection.” Ce qui veut dire qu'en Pénélope retrouvée revit Circé. Ici pourtant se prononce une difficulté. Car la Rhétorique, différente en cela de la philosophie ou de la morale (qui ne sont ni philosophique ni morale), doit être elle-même rhétoricienne. Autrement dit : elle vous change en Rhétorique. Vous étiez la Rhétorique sans le savoir, et, si vous venez à l'apprendre, il est à craindre que vous ne le soyez plus. C'est qu'elle n'est pas une théorie, mais une façon d'être et de faire tout ensemble, qui entraîne une sorte d'inconscience, de secret, partant une espèce de foi. Il faut l'épouser les yeux fermés.
Telle est la contradiction, pathétique, que Jean Paulhan, dans son œuvre entière, affronte inlassablement. Mais voici qu'il fait de cette contradiction la seule réponse qu'on puisse apporter au paradoxe. Car il n'y a pas de preuve possible à l'excellence de la Rhétorique. Le moindre argument, ou raison, qu'elle nous fournirait, la ruinerait irrémédiablement. On ne peut démontrer la Rhétorique, il faut l'être. Nous ne pouvons nous rejoindre que dans l'exercice d'un langage qui nous est offert, dans son défaut même, comme la projection de la part ignorée de l'esprit. On se plaît aujourd'hui à répéter une formule que Jean Paulhan nous a autrefois soufflée : c'est le langage qui nous parle. C'est donc lui qui, à notre place, fait la preuve. Le “don des langues” n'est rien d'autre que ce secret.

On se souvient de la conclusion des Fleurs de Tarbes : “Mettons que je n'ai rien dit.” C'est qu'il nous fallait en quelque sorte inventer, mimer le sens de l'ouvrage. Mais l'œuvre tout entière de Paulhan pourrait se terminer — et s'ouvrir — sur des mots semblables : “Mettons que je n'ai rien pensé.” C'est, pareillement, que la loi paradoxale qu'on a vue jouer dans tant de domaines est certes exprimable : elle ne peut être vraiment pensée, réfléchie. En cela, la clef de la poésie n'est point différente de celle de la critique (ni de celles de l'esthétique ou de la morale, si l'on veut). Il s'agit donc d'une clef inconcevable, d'un sésame qui ne peut être appris d'avance, d'une manière d'exister qui ne s'énonce que contradictoirement : telle que les mots y puissent être remplacés par les idées, et réciproquement, sans qu'elle en soit aucunement altérée. Et le poète, le critique se voient invités, dans leur acte de création ou de jugement, à se faire eux-mêmes ce vide qui est au centre de toute formule, ce léger étai qui assure l'harmonie de l'ensemble, et qu'on appelle justement, dans le cas des armes comme dans celui des violons, leur âme.
Voilà pourquoi Jean Paulhan se défend narquoisement de rien démontrer. Je n'avais pas l'intention, dit-il, de faire la moindre découverte. Quant à ma méthode, elle consiste, dans chaque cas, à supposer le problème résolu. Puisque nous sommes le problème, que c'est notre propre loi que nous découvrons, il nous suffit bien de la subir. Ainsi embrassons-nous, de l'intérieur, cette attitude centrale, ce point méridien que l'on s'efforcerait en vain d'approcher de l'extérieur, s'il n'est que le mouvement même par lequel l'esprit s'éprouve et se reconnaît. Mais on sait aussi quelles sont les “astuces”, littéraires et stylistiques, auxquelles cette attitude donne lieu. En elles revit l'âme même de la Rhétorique, si le sujet d'un essai devient aussi sa méthode ; si sa forme n'est autre que son contenu ; si la philosophie qui s'y exprime est la poésie qui s'y éprouve ; tandis que tout argument y revêt finalement l'aspect du paradoxe qu'il est censé nous éclairer. “Il s'est passé, lisons-nous dans Clef de la poésie, que ma clef était aussi mon expérience : et je n'ai point trouvé seulement une formule creuse, mais dans cette expérience même une première loi qui se plie à la clef... Je ne me suis rien proposé que je n'aie souffert. Il est peu de faire une découverte : j'ai été la découverte même que je faisais.”

C'est en plongeant dans la tache aveugle de l'esprit, en nous lovant au cœur du vide essentiel qui sépare et cimente tout à la fois ces réalités ambiguës : les mots, les pensées et les choses, que nous entrerons dans le midi sans ombre de la conscience. On va se récrier sur la difficulté de ce saut périlleux. Or il ne s'agit que d'un rétablissement très ordinaire. Les fables, depuis l'Odyssée, sont pleines de ces héros qui trouvent en revenant au pays (sous la forme, par exemple, d'une épouse fidèle) le mirage qu'ils poursuivirent au lointain. Ce à quoi Jean Paulhan nous invite, après les égarements de la Terreur, et de toutes les philosophies, c'est tout bonnement à reconnaître notre bien et à rentrer chez nous. C'est pourquoi on peut bien lui faire des objections : on peut lui demander, par exemple, pourquoi il nous est nécessaire d'épouser l'ambiguïté, si nous sommes l'ambiguïté même ; pourquoi le réel fait problème, puisque nous sommes réels. On s'inquiétera de savoir ce qui peut bien nous déterminer à choisir une technique qui porte précisément qu'il n'existe aucune raison, aucune preuve suffisante de l'admettre, et qu'il faut en faire l'essai. On dira enfin que la foi qui est réclamée de nous est par définition affaire d'inspiration et de grâce. A quoi Jean Paulhan aura beau jeu de répondre que nous sommes de nouveau ici victimes du paradoxe et de la tentation de la pure pensée. Pour le reste, il se contentera de nous présenter, comme il le fait aujourd'hui, l'ensemble de son œuvre (qui peut aussi passer pour un traité d'humour) en nous disant simplement, très discrètement (et c'est pourquoi je ne suis pas sûr de ne pas forcer un peu ses paroles) : “Ce n'est pas ici une machine de guerre, ni un scaphandre destiné à visiter les grandes profondeurs, ni un temple secret réservé aux seuls initiés. Je ne vous introduis pas dans un autre monde que le vôtre. Je vous montre seulement que ce monde a deux aspects, et qu'à force de vouloir vous situer dans la lumière, vous aviez fini par ne plus voir que sa face obscure. Ne savez-vous pas pourtant que nous existons dans le bonheur comme dans l'air ? A défaut d'aller bâtir des villes à la campagne, nous pouvons du moins faire entrer un peu de la campagne dans la ville : le jardin de Tarbes nous est toujours ouvert.”