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La rhétorique de la maladie chez Jean Paulhan

Michael Syrotinski

Jean Paulhan fut souvent malade et constamment préoccupé par les maux, graves comme bénins, qui l'affligeaient. Il affirma même, dans son entretien radiophonique de 1952 avec Robert Mallet, qu'il possédait ce qu'il appelait « une grande aptitude à la maladie », qu'il explique ainsi, en livrant un bref historique médical : « J'étais à Madagascar depuis moins de six mois quand j'ai attrapé le paludisme. J'ai été blessé en 1914, au bout de trois mois de guerre, assez gravement pour obtenir un an de congé. Vers seize ans, j'ai eu la scarlatine, qui a provoqué une inflammation des reins, ce qui m'a tenu éloigné de l'école pendant dix mois. Et ainsi de suite. En ce moment, j'ai une sciatique terrible. » (1) Mais Paulhan se souciait autant du bien-être des autres que de sa propre santé. Il semblait avoir une prédilection particulière pour des écrivains atteints, d'une manière ou d'une autre, dans leur corps ou dans leur esprit, comme Joe Bousquet ou Christian Dotremont ; et il fut l'un de ceux qui aidèrent le plus Antonin Artaud, financièrement comme d'autres façons moins tangibles. Il y avait aussi, dans la proximité croissante de la mort qu'apporte la maladie, quelque chose qui fascinait manifestement Paulhan. Le texte qui l'illustre peut-être le plus émouvamment est un récit de 1946, « Mort de Groethuysen à Luxembourg », qui raconte les dernières semaines de son ami proche Bernard Groethuysen, collègue à la Nouvelle revue française, alors philosophe et théoricien politique reconnu en France. Le texte est extraordinaire à la fois par le détail avec lequel Paulhan décrit les aspects physiques de la dégradation du corps de son ami, et par la retenue, l'absence totale de sentimentalisme, qui caractérisent cet hommage.

À un moment du texte, réalisant soudain qu'il parle davantage de lui-même que de son ami, il avoue que « nos deux vies se sont tellement mêlées qu'il est maintenant presque impossible de les distinguer ». (2) Cette fusion de soi et de l'autre, ainsi que le désir d'endosser la souffrance d'autrui, semblent suggérer une première interprétation du rapport qui existe, chez Paulhan, entre écriture et douleur, rhétorique et maladie, les mots et les maux. Son attention exceptionnellement généreuse et constante au bien-être des autres, alliée au soin méticuleux avec lequel il accomplissait ses tâches d'éditeur et d'écrivain, constituait pour lui une sorte de modus operandi éditorial, une sympathie sans pathos excessif. Je voudrais examiner le sens de cette conjonction assez surprenante en regardant de plus près les deux textes où ce lien est le plus explicite : la Lettre au médecin, publiée pour la première fois en 1930, et Les douleurs imaginaires, de 1955. Je prendrai comme cadre théorique le grand essai critique de Maurice Blanchot sur les récits de Paulhan, « La facilité de mourir », publié pour la première fois en 1969 dans le numéro-hommage de la NRF paru après la mort de Paulhan, un an plus tôt.

Le rapport entre écriture et maladie, loin d'être secondaire ou circonstanciel, est, je soutiendrai, un rapport crucial chez Paulhan, comme en témoigne cette phrase souvent citée du texte qui l'a rendu le plus célèbre, Les fleurs de Tarbes, ou la Terreur dans les lettres : « La maladie des lettres ne serait pas, après tout, bien grave, si elle ne dénonçait pas en même temps une maladie chronique de l'expression. » (3) Dans le texte de Paulhan, l'opposition entre Terreur et Rhétorique paraît polariser deux idéologies conflictuelles de l'expression : d'un côté l'aspiration à l'originalité, de l'autre l'attrait pour la stabilité du lieu commun ; mais Paulhan voit là un trait universel de la littérature et du langage, non limité à un contexte historique ou culturel particulier. Il démonte les prétentions des « terroristes » en montrant qu'ils sont victimes d'une illusion d'optique : obsédés en permanence par la langue, ils passent leur temps à vouloir la contourner ou la purifier de ses impuretés. Les lieux communs et autres formes d'expression « toutes faites » deviennent alors, pour Paulhan, le lieu d'une tension profonde au sein du langage et de la littérature. Les Fleurs de Tarbes est sa tentative pour trouver un moyen de résoudre cette tension, et sa solution au paradoxe consiste en une revalorisation (ou « réinvention ») de la Rhétorique. Du point de vue de la Rhétorique, l'auteur est libéré d'une préoccupation constante pour la langue précisément en se soumettant à l'autorité des lieux communs. Pour retrouver un contact renouvelé avec le monde à travers le langage, Paulhan suggère que les écrivains s'accordent mutuellement à reconnaître les clichés comme clichés et instituent ainsi une rhétorique partagée, comme moyen de résoudre l'ambiguïté déconcertante qui caractérise les lieux communs. La métaphore de la maladie est l'un des fils centraux qui parcourent Les Fleurs de Tarbes, dans la mesure où Paulhan conçoit la Terreur, sous ses formes infinies, comme autant de stratégies destinées à remédier à la maladie abrutissante dont souffre apparemment la littérature (rhétoricienne). C'est ainsi qu'il critique la méthode terroriste, et le passage suivant éclaire nettement son emploi particulier du terme Terreur :

Il y a un moyen pratique d'éviter les maladies contagieuses : c'est de se débarrasser des malades - ou du moins de les tenir isolés pour toujours. Il y a une façon de combattre qui consiste à esquiver les coups (ou du moins à savoir les encaisser). Mais il existe une autre méthode, plus sage, qui consiste à anticiper la douleur : soit en frappant le premier, soit en isolant et en supprimant, un à un, les causes de la lèpre ou de la tuberculose. Or la Terreur, dans la guerre qu'elle mène contre une affection du langage, se comporte comme un médecin qui ferait exécuter ses malades atteints de maladies contagieuses. (Fleurs, 138)

Paulhan prolonge l'analogie de la façon suivante : les écrivains terroristes, croyant n'être pas contaminés par la maladie de la Rhétorique, ont en réalité toujours déjà été infectés ; et la solution qu'il propose - en un sens son diagnostic et son pronostic -, pour assurer le succès des ambitions terroristes une fois reconnue la complicité qui, tout à la fois, oppose et unit Terreur et Rhétorique, est que la Terreur se laisse envahir par la maladie, qu'elle y cède.

Le premier des deux textes où il thématise explicitement la question de la maladie, la Lettre au médecin, prend la forme d'une lettre ; et bien qu'elle soit adressée à son médecin, le narrateur ne cherche pas réellement un traitement ou une guérison, ni même une explication médicale précise de son état (il s'agit ici de furoncles), puisque cela ne lui cause pas de grande douleur. On comprend vite que le texte est en fait le prétexte à quelque chose qui dépasse le simple souci d'être guéri. Le narrateur cherche plutôt une manière de composer avec sa maladie, de l'accommoder, et il y parvient en transformant l'étiologie de ses symptômes en une petite fiction assez fantasque :

Je crois que parfois je sens plusieurs gouttes de sang s'égarer en moi, se séparer et former une sorte de lac.... Le lac se déplace parfois. La nuit, il va de ma tempe à mon cou, de mon front à ma paupière. Il quitte rarement mon visage, c'est là qu'il est apparu. Une blessure au pouce, qui a saigné, a fait disparaître le malaise et les vagues. Le lac a fini par se dessécher, et je n'entends plus rien. (4)

Au fil de l'écriture, il se rend compte qu'il s'est en fait habitué à sa maladie, et même qu'il y est assez attaché (Lettre, 269), et il finit par demander à son médecin, de façon assez perverse, un moyen de ne pas guérir. La maladie semble alors l'indice de quelque chose d'autre, un secret en tout cas trop important pour être confié à un médecin, et que le narrateur explique ainsi, dans un passage clé de la fin du texte : Je suis comme tout le monde : je ne suis pas sans cesse certain de mener une vie réelle. Je ne doute d'ailleurs pas qu'un jour je découvrirai la pensée qui me garantira, presque à chaque instant, le ravissement, l'absence d'ennui. J'ai plus d'une raison de croire que cette découverte est proche. (À vrai dire, je ne sais pas ce que ce sera, ni même si je pourrai dire ce que c'est.) Mais tant qu'elle n'est pas là, il faut bien avouer que la maladie, la fatigue ou la fièvre... en tiennent, peu s'en faut, la place. (Lettre, 269-70) Dans Les douleurs imaginaires (1955), Paulhan développe plus longuement et avec davantage de précision ce qu'il avait commencé à esquisser dans la Lettre au médecin. La « douleur » du titre est la sciatique à laquelle le narrateur faisait allusion dans son entretien avec Robert Mallet, et pour laquelle il semble avoir essayé tous les traitements connus, sans succès. Désespéré, il consulte un acupuncteur chinois qui prétend l'avoir guéri en une séance, et l'assure que toute douleur ressentie désormais sera simplement imaginaire, un peu comme un membre fantôme. Les douleurs continuent pourtant comme avant ; mais leur statut provisoirement imaginaire lui permet désormais de les percevoir avec plus de détachement, ce qui l'amène à les décrire dans une langue presque enfantine de « pétillements », « éclairs », « coups de fouet », « étincelles », « zigzags », etc. Ces métaphores font écho, non fortuitement, aux descriptions paulhaniennes de la peinture cubiste ou informelle, et l'analogie suggérée devient plus explicite lorsqu'il parle de ses douleurs comme d'un « spectacle esthétique », son corps étant le théâtre où ce spectacle se joue (« c'était en somme toute une partie de ma vie qui prenait part au spectacle, et commençait sa carrière esthétique ») (5). On peut donc entendre la « rhétorique de la maladie » en un sens supplémentaire : comme une forme de médecine alternative ou complémentaire, un contrepoint au rationalisme détaché de la médecine admise. Le pouvoir transformateur de la langue littéraire sert à esthétiser ou « rhétoriser » les défaillances ou imperfections du corps (ou, par extension, de la vie), de sorte que cette rhétorique fonctionne comme une sorte d'anesthésiant qui émousse la douleur qui en résulte. La douleur apparaît comme autre qu'elle-même ; et comme la maladie est toujours, dans une certaine mesure, le signe d'un corps qui ne fonctionne pas correctement, ou d'une certaine impuissance, le malade peut se réapproprier sa maladie et se sentir ainsi moins impuissant. Mais l'illusion perd vite son charme, et la stratégie esthétique son efficacité. Le narrateur est bientôt trop soulagé de pouvoir de nouveau sentir la douleur (« Au diable comparaisons et images ! », Douleurs, 38), mais non sans avoir eu, grâce à la méthode de l'acupuncteur, quelque chose comme une révélation. Tout en trouvant un réconfort inattendu dans la familiarité de ses « anciennes douleurs », l'expérience libératrice qu'il a traversée, fût-ce provisoirement, l'a rendu conscient d'une sorte de douleur double, ou palimpsestique, qui l'affecte même quand la douleur initiale semble avoir disparu (« Je souffre de ne pas souffrir », Douleurs, 44). Dans un moment métaleptique typique de Paulhan, le narrateur remarque qu'il vient de subir un « curieux renversement » entre lui et ses douleurs sciatiques : « ce n'est pas tant moi qui les éprouve, mais elles plutôt qui me mettent à l'épreuve, c'est elles qui m'éprouvent » (Douleurs, 39). L'expérience que Paulhan tente de circonscrire (et Blanchot fut le premier critique à le comprendre) n'est pas essentiellement personnelle, même si elle en a toute l'apparence. C'est plutôt l'intuition de quelque chose qui excède à la fois le narrateur et sa douleur, sujet et objet, toutes les oppositions en jeu ici, et même l'oppositionnalité comme telle :

Or tout se passa comme si je n'avais pu y parvenir qu'au prix d'un singulier renversement, et comme s'il fallait qu'un événement mystique, si vous voulez, entrât nécessairement dans leur composition : comme s'il faisait partie de leur nature, ou de l'un des éléments dont elles sont faites, et comme si la plus banale des vies devait être secrètement habitée par cet événement extraordinaire. (Douleurs, 50)

Cette analogie conduit le narrateur à décrire cet événement en termes de mystique philosophique ou religieuse, évoquant par exemple saint Augustin, Bouddha, saint Jean de la Croix et Lao-Tseu. Vu le langage employé par Paulhan (transe, extase, révélation, passion, sublimité, etc.), il ne fait aucun doute que cette expérience tient de l'épiphanie ; mais avec cette différence importante que sa sciatique est présentée comme une chose mineure, un exemple explicitement banal. Elle prend pourtant dans le texte une puissance considérable qu'il ne faut pas sous-estimer. Elle déborde la « rhétorisation » ludique de la première partie de l'essai et devient, à la fin, la figure qui rend possibles et commande tous les déplacements tropologiques du texte. Ce processus est encore très typique des récits de Paulhan : son texte passe d'une observation objective, souvent quasi scientifique, à une participation performative étonnée au phénomène même qu'il décrit. La maladie est ainsi un autre cas de cette auto-implication performative par la figure de la réversibilité, habituellement structurée de manière chiasmatique (ici, la maladie se révèle être la guérison). De ce point de vue, l'expression « rhétorique de la maladie » est quelque peu pléonastique, puisque la maladie n'est rien d'autre que la Rhétorique elle-même, l'opération tropologique qui permet d'opposer, d'échanger ou de substituer maladie et guérison.

Mais si la Rhétorique est maladie, elle est en même temps antidote, ou vaccin par lequel nous nous inoculons contre la maladie. C'est exactement l'ambivalence que Derrida voit à l'oeuvre dans le pharmakon platonicien, élément à la fois bénéfique et dangereux, poison et contrepoison. Comme le dit Derrida : « Le pharmakon est ambivalent en tant qu'il constitue le milieu dans lequel les opposés s'opposent, le mouvement ou jeu qui les rapporte l'un à l'autre, les inverse, fait passer l'un dans l'autre (âme/corps, bien/mal, dedans/dehors, mémoire/oubli, parole/écriture, etc.). » (6) Pour Platon, tel que le lit Derrida, l'écriture est pharmakon dans la mesure où elle est extérieure au logos (voix pure ou mémoire), mais elle est en même temps ce qui rend possible la distinction même entre voix et écriture. Paulhan lui-même était fasciné par ce type de termes intrinsèquement auto-contradictoires, ou d'antonymes homophones, précisément en raison de leur indéterminabilité radicale. La seconde maladie, rhétorisée, dans Les douleurs imaginaires, fonctionne de façon semblable. Elle n'a pas d'identité substantielle propre, mais elle est le jeu d'opposés échangés dans les divers renversements chiasmatiques (santé/maladie, réel/imaginaire, sujet/objet, banal/extraordinaire, etc.). Comme le pharmakon, elle est aussi une sorte de mise en abyme, caractérisée par une certaine structure abyssale. Vers la fin des Douleurs imaginaires, Paulhan déploie ce repliement abyssal sur soi qu'il décrit comme la régression infinie de l'auto-réflexivité de la pensée, et du langage (« le langage reste impuissant à parler du langage, et la pensée à penser la pensée », Douleurs, 53). La sciatique est même, pour le narrateur, « la maladie des maladies, celle à laquelle nous pensons tous vaguement quand on parle de santé » (Douleurs, 36). La sciatique du narrateur pourrait donc se lire comme figure de la mobilité continue de la figuration elle-même, trope qui garantit le mouvement entre la maladie et son autre, ainsi que la promesse d'une réconciliation entre tous les termes opposés, ou d'une révélation ultime. Elle y parvient dans la mesure où elle n'est pas la chose en tant que telle, mais son analogue ou son simulacre. Les douleurs imaginaires peuvent ainsi se lire comme un commentaire plus détaillé du passage de la Lettre au médecin cité plus haut. Ce que le texte nous dit, c'est que la maladie ne fait peut-être que « tenir la place » d'une expérience plus essentielle ou transcendantale ; mais elle n'en est pas pour autant secondaire, ni une imitation pauvre de la « vraie chose ».

Maurice Blanchot, dans le dernier essai qu'il consacre à Paulhan, « La facilité de mourir », souligne cette stratégie rhétorique du recours paulhanien au simulacre, au « comme si ». Selon lui : « puisque, du point de vue de la loi, la limite est la délimitation absolue (infranchissable même franchie) et, du point de vue sans perspective de la transgression, la limite n'est que le "comme si" (tour dont Jean Paulhan a réinventé le pouvoir de transport), dont on use pour mesurer, en la rendant incommensurable, la part accomplie, par la violence de l'inaccompli. » (7) Blanchot tient le rôle de la maladie chez Paulhan pour crucial dans l'intelligence de son écriture, et le théorise explicitement dans son essai. Voici, par exemple, comment il décrit la différence entre une pensée religieuse ou mystique et celle que Paulhan nous propose dans ses récits :

c'est que la première consent à réussir (le ravissement et l'union extatique étant le don et le signe de la réussite), tandis que la seconde implique, sinon sa ruine, du moins son défaut : la faute, ou le manque, par où elle se laisse saisir ou par où elle nous saisit, et, nous saisissant, nous lâche ou se dissimule. C'est pourquoi « il n'y a pas de repos ». (« Facilité », 131)

Cette dernière phrase est tirée des Douleurs imaginaires, l'un des nombreux récits auxquels Blanchot renvoie dans son essai. Il identifie justement le récit comme la forme littéraire privilégiée de Paulhan, et établit un lien direct entre la « modestie » stylistique qui caractérise l'écriture de ses récits et le rôle crucial qu'y joue la maladie. Pour Blanchot, c'est même la clé de leur dynamique narrative : « Je n'ai donc pas à insister sur le fait que c'est par modestie de vocabulaire, qui est d'ailleurs l'effet du même mouvement (effacement), que ce nom de "maladie" est proposé, protégé par son manque de sérieux (n'admettant rien d'irréversible), au lieu du mot capable - l'est-il en effet ? - d'en finir avec tous les mots » (« Facilité », 126).

Comment comprendre alors le rapport de la maladie, ou de la figure de la réversibilité, à la mort, qui semble mettre fin à toutes les transformations rhétoriques et marquer un moment d'irréversibilité, le point de non-retour ? La meilleure réponse se trouve peut-être dans le récit de Paulhan La guérison sévère, d'où Blanchot tire le titre de son essai. La guérison sévère est le récit plus ou moins autobiographique d'une maladie et d'une convalescence difficile. Jacques Maast, gravement atteint d'une pneumonie et d'une rechute de paludisme, est tout près de mourir, mais parvient in extremis à se rétablir après que sa femme, Juliette (inspirée de la première épouse de Paulhan, Sala Prusak), découvre la liaison secrète qu'il entretient avec Simone (Germaine dans la vie réelle, que Paulhan épousera après son divorce d'avec Sala). Juliette exhorte Jacques à oublier Simone et, malgré son état critique, le force à un douloureux « échange » : il reconnaît la faute de ses actes, tandis que Juliette prend sur elle, à l'inverse, la maladie de Jacques (et elle finit d'ailleurs par éprouver les mêmes hallucinations et contractions violentes, et même - dans un chapitre qu'elle raconte elle-même à la première personne - à se plaindre d'« une douleur au côté, que je pris pour une sciatique ») (8). C'est cet échange douloureux et traumatique qui semble réconcilier Jacques et Juliette et rendre possible la guérison (la « guérison sévère » du titre). Le dernier paragraphe du récit le résume :

Mais dans ce désespoir dont je vois maintenant sur elle les traces ravageuses - ah, quand pourrai-je la plaindre ? Je ne suis pas encore en état de sentir - il me semble qu'elle prend désormais à sa charge, en retour, ma lenteur, tant d'idées gâchées dont je sens aujourd'hui le manque - et ma maladresse initiale à me défendre contre la facilité qu'on a de mourir. (Guérison, 62)

Dans les termes de Blanchot, ce n'est pas la mort « elle-même » (si une telle chose est possible, en elle-même) qui constitue le danger à craindre et contre lequel il faudrait se défendre. En fait, ce saut discontinu, ce moment soudain de renversement - impossibilité qui est la condition de possibilité du saut - est précisément ce qui permet à Jacques de guérir. Comme le poursuit Blanchot, dans un passage qui éclaire davantage la tension narrative du texte de Paulhan et le rapport de la maladie à la mort : « s'il est certain qu'un tel saut passe par ce qu'il faudrait nommer (et comment autrement le nommer ?) la mort même, on pourrait conclure que c'est la "facilité de mourir" qui, dans toute mort, nous cache la mort, ou nous fait négliger, ou oublier, de mourir » (« Facilité », 132). C'est donc la « facilité de mourir » qui est le véritable danger, puisque nous risquons, comme le dit Blanchot, de « mourir presque par inadvertance » (« Facilité », 133).

Maladie et mort sont donc placées dans un rapport indissociable et nécessairement dissymétrique. D'un côté, continuité, réversibilité, répétition, possibilité ; de l'autre, discontinuité, irréversibilité, singularité, impossibilité. Chacune est inévitablement impliquée dans l'autre, tout en lui demeurant absolument distincte. Il est en réalité impossible de dire laquelle commande l'autre : la maladie (ou le renversement métaleptique et la fusion de deux termes contradictoires dans un rapport d'indifférence) ou la mort (séparation absolue, passage par définition impossible). Blanchot suit cette dialectique (non dialectique) entre indifférence et différence avec une admirable élégance tout au long de son essai. Le vide central ou abîme, ce passage impossible au coeur de presque tous les récits de Paulhan, qui transforme des éléments d'abord radicalement opposés (comme maladie et guérison), ne peut être la « mort elle-même », qui est impossible ; mais le narrateur ne peut le nommer, provisoirement, qu'en l'appelant, par exemple, maladie. C'est cependant une maladie qui a plus à voir avec l'écriture et la lecture qu'avec une expérience « réelle » de douleur physique, ou avec une faiblesse du corps.

La « guérison sévère » du récit éponyme est en fait associée partout à l'écriture et à la lecture (qui semblent intrinsèquement difficiles et douloureuses). Au cours de sa maladie, Jacques couvre les murs de sa chambre de « inscriptions utiles », telles que « Je ne tousse plus », « Je respire bien », « Je suis guéri comme deux et deux font quatre », toutes exigeant un effort exceptionnel pour être écrites. Et l'échange final est précipité par la lettre d'amour compromettante de Simone que Juliette trouve, et que Jacques, peut-on soupçonner, a laissée traîner exprès. La convalescence presque insupportablement douloureuse, ou le « pont traversé » (Le pont traversé, titre d'un autre récit de Paulhan, portant ostensiblement sur le même épisode mais narré comme une série de rêves), est sans doute une épreuve que Paulhan lui-même a dû traverser. La traduire en termes rhétoriques ne revient en rien à en nier la réalité physique, ni la douleur effective qu'il a dû éprouver. Ce qui se produit, en revanche, c'est que le passage par l'écriture et la lecture défait les moyens mêmes par lesquels nous distinguons et séparons réel et imaginaire, essentiel et inessentiel, maladie et guérison. En tant que lecteurs de Paulhan, nous sommes nous aussi irrésistiblement pris dans le sol mouvant de son texte, et impuissants à nous protéger contre la « maladie » dont sa langue souffre, ou qu'elle endure, avec une sorte de patience sans fin. Ann Smock résume très bien cette sensation désagréable et vertigineuse lorsqu'elle commente la perception de Blanchot selon laquelle le lecteur, ayant achevé Les fleurs de Tarbes, se retourne vers l'abîme qu'il vient de franchir sans s'en rendre compte, ni savoir comment : « Le fait de traverser sain et sauf ressemble à une maladie contractée. La vitalité de celui ou celle qui a fait confiance au livre de Paulhan peut s'en trouver diminuée. » (9) Nous sommes aussi profondément altérés par ses récits que le sont ses personnages, comme on est changé par une maladie. Être autrement malade ne consiste pas simplement à héberger une maladie, une infection, un virus ou quelque autre corps étranger, mais à accueillir l'altérité comme telle (si cela est possible). Blanchot l'explique ainsi dans « La facilité de mourir » :

Ce monde unique où nous sommes fondus ensemble est coextensif à nous, et nous excède ainsi de toute part, ou plutôt nous est radicalement étranger, étant l'extériorité absolue de la pensée... puisque s'affirme ici la surprise écrasante du dehors lui-même, écrasante parce qu'il s'introduit, comme par hasard, dans notre cohérence propre, et nous en retire, nous retire à nous-mêmes et, dans ce retrait, nous délestant d'un « Je qui est Tout », nous transporte - pur transport, ou transe, ou trans - dans l'Un. (« Facilité », 134)

C'est pourquoi, à la fin des Douleurs imaginaires, Paulhan affirme que malgré le renversement satisfaisant qui s'est opéré au fil du récit, et malgré le fait que sa maladie « disparaît avec l'âge », il n'en est pas pour autant guéri, et sa maladie persiste : « Je ne suis pas tout à fait guéri. C'est le défaut singulier, et (si vous voulez) le mystère et la part obscure des maladies, qu'elles persistent alors même qu'elles n'ont plus rien à nous apprendre » (Douleurs, 56). L'un des premiers récits de Paulhan, Le guerrier appliqué, récit fictionnalisé d'une blessure grave qu'il reçut lorsqu'un obus éclata près de lui dans les tranchées en 1914, contient la description d'une expérience quasi épiphanique très semblable à celle qu'il associe à la maladie. Croyant qu'il va mourir, il éprouve soudain une extraordinaire sensation de légèreté et de liberté :

Alors un sentiment nouveau de liberté commence à monter en moi et à me traverser. Il devient des milliers et des milliers d'idées : je sens qu'elles me libèrent de tout effort, du temps, de cette terre. Une joie qui me paraît plus longue que toute existence. Dans la tranchée je suis alors emporté.... Je me retrouve d'abord déçu. C'est fini, la porte est fermée. (10)

Il ne fait aucun doute qu'il s'agit là d'un instant de « ravissement, absence d'ennui », voire d'extase, de transport, de « transe ». Et pourtant, c'est tout sauf une expérience transcendante, une extase religieuse ou mystique, puisque c'est une expérience que, pour Paulhan, seule la littérature (plus précisément le récit) est capable de répéter et d'accueillir. L'une de ses définitions célèbres de la littérature est celle d'une fête publique. Dans son texte consacré à son ami mourant Groethuysen, il est conduit à poser la même question à propos de la mort : « Qu'est-ce donc, dans la mort, qui ressemble à une fête ? » : Après tout, moi aussi j'ai fait la guerre, j'ai été blessé (trop vite, il est vrai), j'ai eu deux maladies particulièrement graves, j'ai été arrêté pendant l'Occupation allemande et j'ai été tout près d'être torturé. Eh bien, j'ai eu chaque fois la sensation d'être sur le point d'un ravissement dont je n'ai jamais connu l'égal - un ravissement que je n'aurais peut-être pas pu contenir, dont je serais mort précisément pour ne pas l'avoir contenu. Étrange sentiment. Mais je n'y puis rien faire. (« Mort de Groethuysen », 959) La réponse de Paulhan à sa propre question souligne ainsi combien, pour lui, la joyeuse intuition d'une altérité irrécupérable qu'il associe à la mort est coextensive à une forme d'impuissance extrême (« je n'y puis rien faire »). Cette apparente passivité et indifférence est souvent lue, notamment à la lumière de la manière dont Blanchot met ces termes au travail, comme un manque d'engagement politique, ou une faiblesse idéologique chez Paulhan. On peut en effet s'interroger sur l'ethos de cet hommage à Groethuysen, et sur la manière dont le ton solennel et respectueux attendu d'un tel témoignage cohabite avec des moments plus incongrus du texte, où Paulhan parle non seulement beaucoup de ses propres expériences, mais aussi des plaisirs de virées en voiture avec leur ami commun Jean Dubuffet, de la promiscuité sexuelle de Groethuysen, et de la sexualité masculine en général. (11) Comprendre comment maladie et rhétorique sont indissociablement liées chez Paulhan ouvre en fait la dimension éthique de son engagement envers les autres, à laquelle je faisais allusion au début de cet essai. Ce serait toutefois une dimension qu'il serait difficile de rendre pleinement en termes lévinassiens, malgré des ressemblances évidentes avec l'impératif éthique qui, chez Levinas, définit la communauté humaine. Elle exigerait, je le soutiendrai, une perspective déconstructrice plus radicale, que Derrida articule précisément dans sa critique précoce d'Emmanuel Levinas, « Violence et métaphysique », dans L'écriture et la différence. (12) Comme pour la logique de l'archi-écriture ou de l'archi-violence dans De la grammatologie, son argument tourne autour de la question de savoir comment concevoir une relation à l'autre qui maintienne l'autre comme autre ; et il se heurte à cette aporie nécessaire : la condition de possibilité de l'éthique, de la manière dont « je » suis lié aux autres, doit elle-même être non éthique ; en d'autres termes, l'éthique doit commencer par une sorte d'« archi-trahison ». Cela peut sembler une façon perverse de penser l'éthique, mais, comme l'a dit très justement Geoffrey Bennington, l'éthique doit être « pervertible », faute de quoi elle se réduit à une simple application administrative ou bureaucratique de règles cognitives. Ou, autrement dit, elle doit être inventive et pas seulement obéissante. (13) C'est une manière d'articuler ce qu'on pourrait appeler l'impératif éthico-politique d'une lecture déconstructrice, que Derrida figure ailleurs comme une question de pardon (la nécessité de pardonner l'impardonnable, faute de quoi le pardon tombe dans une économie calculée ou calculable) ; ou d'hospitalité inconditionnelle (qui n'est hospitalité que si elle accepte le risque d'accueillir l'autre comme autre). (14) Le sens proprement paulhanien de la manière dont nous nous mettons en risque en nous ouvrant au langage, et donc nécessairement aux autres et à l'autre, peut être vu comme une version plus quotidienne de cette même dynamique.

De plus, transposé dans le domaine politique, son argument polémique de De la paille et du grain sur la nécessité, dans toute démocratie véritable, de faire place à ses défaillances et imperfections - en bref, à sa maladie, qui est la « maladie du langage » - est peut-être un rappel opportun pour nous tous. Comme le dit Paulhan, les antipatriotes sont le signe et la garantie d'une démocratie en bonne santé, tout comme la maladie du langage est au fond l'indicateur le plus fiable de son bien-être ; le danger survient lorsque nous cherchons à stabiliser une fois pour toutes le sens des mots et des expressions, ne faisant ainsi que réimposer, de manière d'autant plus insidieuse, un autre type de pouvoir répressif et tyrannique. (15) Dans le contexte de la rhétorique politique morne et trop prévisible qui entoure aujourd'hui la soi-disant « guerre contre la Terreur », les aperçus de Paulhan sur le rapport entre langage et questions éthico-politiques urgentes du présent étaient peut-être plus prémonitoires qu'on ne l'a soupçonné ; et une dose de sa « rhétorique de la maladie » pourrait nous faire à tous le plus grand bien.


  1. Jean Paulhan, Les incertitudes du langage (Paris : Gallimard, 1970), 41.
  2. Paulhan, Mort de Groethuysen à Luxembourg, Nrf 197 (mai 1969) : 960.
  3. Paulhan, Les fleurs de Tarbes, ou la Terreur dans les lettres (Paris : Folio Essais, 1990), 43. Les références suivantes dans le texte sont abrégées en Fleurs. Traduction anglaise à paraître de Michael Syrotinski, The Flowers of Tarbes, or Terror in Literature, University of Illinois Press.
  4. Paulhan, Lettre au médecin, OC, I, 267-68. Les références suivantes sont abrégées en Lettre.
  5. Paulhan, Les douleurs imaginaires, OC, III, 37. Les références suivantes sont abrégées en Douleurs.
  6. Jacques Derrida, La dissémination (Paris : Seuil, 1972), 145. Ma traduction.
  7. Maurice Blanchot, « The Ease of Dying », trad. Michael Syrotinski, dans Progress in Love on the Slow Side (Lincoln et Londres : University of Nebraska Press, 1994), 138-39. Les références suivantes sont abrégées en « Ease ».
  8. Paulhan, The Severe Recovery, trad. Christine Laennec et Michael Syrotinski, Progress in Love on the Slow Side, 58. Les références suivantes à cette traduction sont abrégées en Recovery.
  9. Ann Smock, « On Jean Paulhan's récits », Qui Parle 8/1 (automne-hiver 1994) : 3.
  10. Paulhan, Le guerrier appliqué (Paris : Gallimard, 1982), 87. L'expérience est remarquablement proche de celle que Blanchot raconte dans son court récit publié en 1994, L'instant de ma mort, ensuite paru en anglais, accompagné du commentaire de Derrida, sous le titre The Instant of My Death and Demeure: Fiction and Testimony, trad. Elizabeth Rottenberg (Stanford : Stanford University Press, 2000). Il y aurait beaucoup à dire sur le rapport entre l'expérience du narrateur dans le texte de Blanchot et celle du texte de Paulhan, en termes d'écriture (en particulier le récit) comme expérience-limite. Même si je compte traiter cette question plus pleinement dans un essai à venir, on trouvera quelques pistes dans le chapitre « Blanchot reading Paulhan » de mon Defying Gravity: Jean Paulhan's Interventions in Twentieth Century French Intellectual History (Albany, NY : SUNY Press, 1998), ainsi que dans ma traduction de la lecture du texte de Blanchot par Philippe Lacoue-Labarthe, « Fidelities », Oxford Literary Review 22 (2000) : 132-51. La lecture subtile et pénétrante d'Eric Trudel, dans le présent volume, du court texte de Paulhan décrivant son arrestation et sa quasi-torture par les Allemands, « Une semaine au secret », plaiderait pour son inclusion dans cette constellation.
  11. Voir l'essai d'Anna-Louise Milne dans le présent volume, « The Power of Dissimulation », où elle aborde également cet aspect de l'hommage de Paulhan à Groethuysen en relation avec l'homosocialité problématique dans Aytré qui perd l'habitude, et avec la réflexion de Paulhan sur l'arbitraire des conventions sociales en général.
  12. Derrida, Writing and Difference (1967), trad. Alan Bass (Londres : Routledge and Kegan Paul, 1978).
  13. Geoffrey Bennington, « Deconstruction and Ethics », dans Nicholas Royle (dir.), Deconstructions: A User's Guide (Basingstoke : Palgrave, 2000), 73.
  14. Voir On Cosmopolitanism and Forgiveness, trad. Mark Dooley et Michael Hughes (Londres : Routledge, 2001), et Of Hospitality: Anne Dufourmantelle Invites Jacques Derrida to Respond, trad. Rachel Bowlby (Stanford : Stanford University Press, 2000).
  15. De la paille et du grain, OC, vol. 5, 329.