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Que peut la littérature ?

Bernard Noël

Voici deux noms : Sade, Paulhan. Le premier dégage une réputation de frénésie ; le second dispense au contraire une sensation d'ordre parmi les choses de la littérature. D'ailleurs les rapprocherait-on si le second n'avait préfacé le premier ? Ils semblent n'avoir de commun que cette attention : Sade a vécu beaucoup d'années en prison ; Paulhan en a vécu plus encore dans un bureau. La prison fit de l'écriture une échappée folle ; le bureau fit d'elle l'ordonnance de son pouvoir. « Tout se passe, écrit Paulhan, comme s'il existait dans le monde un certain équilibre mystérieux de la violence dont nous avons perdu le goût et jusqu'au sens. »

La prison est l'envers d'une situation qui a son endroit dans le bureau. La littérature est l'envers d'une activité qui a son endroit dans la lecture. On aime imaginer cela dans l'autre sens : il suffit d'observer froidement de qui dépend la vie. Sade, qui fut l'écrivain de l'excès, illustre excessi- vement ce rapport ; mais Paulhan, qui fut-il sinon tout à l'inverse un lecteur excessif ? Cette passion fit même qu'assez longtemps on en oublia chez lui l'écrivain. Le lecteur dispose d'un pouvoir absolu sur l'écriture : il fallait bien qu'un jour cette situation aussi fut clairement illustrée.

Voilà donc face à face le lecteur et l'écrivain, sauf que le lecteur ici ne se porte à l'extrême de sa position qu'en écrivant, mais, en ce domaine, savoir passer dans l'autre camp, est la seule façon de voir. L'écrivain, dira-t-on, sait également passer de l'autre côté. Non, c'est une apparence : il lit pour continuer à écrire. Il est un séducteur qui, dans le mouvement de sa séduction, tente de provoquer le retournement qui le fera passer de l'envers à l'endroit, de l'obscurité à la lumière. Tout son désir est de vider dans la tête du lecteur l'étrange boîte dont il est le fabricant, et qui est un livre ; il veut, par un phénomène d'expansion incomparable, que l'irréalité de ladite boîte occupe toute la place qui, normalement, revient à la vue de la réalité. Cette pénétration envahis- sante s'effectue dans le consentement, mais elle contient toute la violence liée au désir de possession : l'écrivain ne cherche à plaire au lecteur que pour l'envahir entièrement.

Donc, depuis la prison qui le tient à l'envers du réel, l'écrivain cherche à retourner la situation ; le lecteur, lui, dans son bureau, sourit de cette prétention : il tire les mots du livre, les lache dans sa mentalité, les regarde faire. Que se passe-t-il ? Et comment ? Et pourquoi ? sont les seules questions qui intéressent le lecteur tandis qu'il remet en jeu dans cette partie ce qu'il a déjà joué tant de fois : sa propre tête.

«Je crois, déclare Paulhan, le 15 décembre 1956, au juge de la xviie chambre correctionnelle de Paris, qui voudrait lui faire condamner l'écriture de Sade, je crois qu'il y a là un danger, mais c'est un danger éminemment moral. »

La notion de danger entraîne celle d'épreuve et souligne la violence en activité dans le rapport de l'écrivain et du lecteur. Le lecteur, c'est évident pour le juge, court un danger, mais le livre, et à travers lui l'écrivain, court lui aussi un danger. Le juge n'a pas conscience de représenter ce danger que pourtant il incarne; cette inconscience fait de lui un lecteur médiocre. Paulhan, lui, en est excessivement conscient : il sait, par la pratique, pourquoi l'épreuve est à double sens.

Le juge veut éliminer le danger afin de rendre service à la morale. Paulhan affronte ce même danger pour en saisir le fonctionnement : il invente ainsi sa morale, celle du lecteur, au lieu de la prononcer en trônant dessus. Le lecteur n'est pas un juge, bien qu'il paraisse en occuper la position. D'abord, il n'exerce de pouvoir qu'en son propre nom ; surtout il n'est vraiment un lecteur que s'il crée sa lecture au lieu de la référer à un modèle. La déposition de Paulhan devant la xviie chambre témoigne de ce jeu double, que redouble encore l'inavouable duplicité du lecteur-écrivain.

La participation de Paulhan à « l'affaire Sade » tout comme, dix ans plutôt, en 1946, sa préface aux Infortunes de la vertu, prennent dès lors une autre tournure : ce ne sont plus des circonstances •mais des points de repère dans le mouvement d'une nécessité qu'il s'agit justement d'éclaircir.

La première difficulté, aujourd'hui, est d'imaginer le bureau du lecteur exemplaire, qui permet à Paulhan de disposer d'une vision globale de la littérature présente et passée. Pour une fois, le savoir et le pouvoir se confondent ici, et il s'en suit cette chose - sans doute unique - qui est la mise en œuvre littérale de la situation dans des livres-modèles, c'est-à-dire dans des livres montables et démontables où l'ensemble des recettes littéraires sert un dessein à la fois très personnel et très général. L'étonnant, dans ces livres, n'est pas la maîtrise de la rhétorique, c'est le processus d'incorporation qui la change en l'écrivain — en la personne même de l'écrivain.

Il est assez facile de se représenter l'excès sadique puisqu'il suffit de s'abandonner à sa lecture. La maîtrise excessive de Paulhan est plus difficile à saisir, car elle passe par son effacement. Elle s'abolit même à tel point dans son effet qu'on trouvera probablement déplacé l'emploi du mot « excessif » au sujet d'une œuvre qui évite tout débordement, et qui peut paraître avoir fait ce choix pour se tenir à rebours de la tendance de son époque, toute passionnée de dévotions noires, d'automatisme et de rites négatifs.

Le lecteur exemplaire voit parfaitement clair dans la nécessité de son époque, et il la reconnaît en publiant, par exemple, dans sa revue des textes surréalistes ou les manifestes du Collège de sociologie, mais cela ne l'empêche pas d'en dénoncer la « terreur ». Et qui d'autre que Paulhan a mis le sadisme à l'origine de la littérature moderne ? Il le fait dans le passage suivant de sa préface aux Infortunes :

« ... Je me demande, quand je vois tant d'écrivains, de nos jours, si consciemment appliqués à refuser l'artifice et le jeu littéraire au profit d'un événement indicible dont on ne nous laisse pas ignorer qu'il est à la fois érotique et effrayant, soucieux de prendre en toute circonstance le contrepied de la Création, et tout occupés à rechercher le sublime dans l'infâme, le grand dans le subversif, exigeant d'ailleurs que toute œuvre engage et compromette à jamais son auteur suivant une sorte d'efficacité... je me demande s'il ne faudrait pas reconnaître, dans une aussi extrême terreur, moins une invention qu'un souvenir, moins un idéal qu'une mémoire et bref si notre littérature moderne, dans sa part qui nous semble la plus vivante — la plus agressive en tous cas -, ne se trouve pas tout entière tournée vers le passé, et très précisément déterminée par Sade, comme l'étaient par Racine les tragédies du xviiie siècle...»

Le ton du je-me-demande dans des lignes aussi décisives ne va pas, bien sûr, sans humour : c'est la politesse du lecteur au moment de soussigner la lettre de cachet. Mais cette longue phrase est aussi à l'image du labyrinthe dont les détours conduisent au monstre en l'évitant longuement... Ou au divin ! Il est significatif que Paulhan y accumule les marques de respect et de réprobation pour « notre littérature moderne, dans sa part la plus vivante » et qu'il établisse le rôle de Sade par comparaison avec, dans un autre temps, celui de Racine. La continuité du passé jusque dans la rupture s'en trouve soulignée dans l'instant même où cette rupture est renvoyée à sa lointaine origine. Le lecteur voit au-delà de sa lecture en cours parce qu'il en rapporte la particularité à l'ensemble de ce qu'il a lu, mais il faut noter que s'il qualifie de « la plus vivante » la part de « notre littérature moderne » déterminée par Sade, c'est qu'il ne lui est pas hostile : il en est seulement distant — d'une distance qui tient à sa position et qui doit provenir aussi d'un désaccord touchant à la pratique même de l'écriture.

Toute œuvre littéraire, Paulhan l'a répété maintes fois, est essentiellement une machine de langage. Il faut à cette machine une énergie, et il en existe principalement deux variétés : l'intelligence et l'émotion. Le choix de l'énergie est une option fondamentale. Parfois les machines de langage tombent en panne ; ce n'est pas grave quand cela survient chez un écrivain, ça l'est quand la panne se généralise, car l'époque est alors en proie à une crise d'expression.

Paulhan s'est installé dans son bureau à l'époque de la première grande panne, consécutive à la guerre de 1914-1918 et à la faillite des valeurs qui, tout en garantissant le discours de la société bourgeoise européenne, ont prouvé leur vacuité en n'empêchant pas l'inutile massacre. Cette panne est conjurée par « notre littérature moderne » au moyen d'une surexcitation de l'émotion grâce à l'écriture automatique et à la mise en liberté de tous les domaines où prime la sensibilité. Paulhan constate l'efficacité immédiate de ces palliatifs énergétiques, mais son savoir de lecteur lui fait voir d'avance leur rapide consumation et leur caractère circonstanciel. Et puis l'énergie émotive n'est-elle pas liée à une perpétuelle surenchère ? Paulhan en aperçoit la confirmation chez Sade, qui fut l'inspirateur secret des romantiques, et il mesure combien « notre littérature moderne » se tient dans la mouvance de ce modèle. Alors tout se passe comme si lui venait l'idée, face à la figure du divin marquis, de dresser la figure du divin lecteur.

A une machine de langage sadiquement émouvante, et qui vous émeut, qu'opposer d'autre qu'une machine de langage divinement intelligente ? Paulhan n'est pas l'anti-Sade : il est, de par sa duplicité de lecteur-écrivain, le seul auteur capable d'englober le sadisme lui-même dans la machine de langage la plus complète — une machine qui puise son énergie dans la compréhension de toutes les formes, de toutes les contradictions, de toutes les tendances.

La panne, malgré les réparations surréalistes, menace toujours, et elle va demeurer latente tout au long de l'époque. Le divin lecteur n'a pas choisi cette situation excessive, mais il l'assume et avec d'autant plus d'ardeur qu'elle pose inévitablement à son intelligence la question : que peut la littérature ? Il sait que toute écriture qui, à son époque, écarte cette question est déjà morte.

Aussi éprouve-t-il un sentiment de solidarité avec les extrémistes qui, s'ils ne sont pas de son bord, font partie, au sens le plus fort, de ses contemporains.

Les surréalistes combinent Marx et Rimbaud pour « transformer le monde » et « changer la vie ». C'est émouvant. Paulhan, lui, réfléchit sur le langage et sur l'effondrement de notre relation avec le monde. Ce travail le convainc qu'il n'existe aucun remède extérieur à la « maladie chronique de l'expression ». Autrement dit, il découvre que c'est dans le fonctionnement même de la machine de langage qu'il faut trouver le moyen de relancer ce fonctionnement, et non pas au moyen de secousses, commotions et allumages qui raniment sans rien réparer. La science du langage est en soi le meilleur remède aux maladies du langage, lesquelles n'affectent pas que la littérature mais l'ensemble de la société.

Paulhan compte parmi ses amis quelqu'un qui, par l'état excessif où l'a conduit une blessure de guerre, se trouve à la fois vivre et représenter l'état critique de l'époque. Cet ami, Joe Bousquet, a été blessé à la colonne vertébrale : c'est un corps coupé de monde et coupé de son propre langage puisqu'il ne lui obéit plus. Dans l'hommage qu'il rend à Bousquet après sa mort, en 1950, Paulhan écrit : « L'homme de la rue peut oublier vingt-trois heures sur vingt-quatre qu'il n'est pas au monde. A l'écrivain, chaque instant le rappelle et chaque effort: chaque nouvelle expérience. »

N'être pas au monde, c'est la blessure capitale. Le langage est censé la cicatriser, mais il en est la cause première et il ne cesse de la rouvrir. L'exercice du langage fait que l'écrivain toujours se blesse à nouveau, et qu'il ne peut oublier. Bousquet vit cette situation quotidiennement au propre et au figuré, dans son corps et dans son langage : son écriture réfléchit cela sur le vif, dans un mouvement qui, conceptuellement, prend appui sur la réflexion parallèle de Paulhan tout en permettant à cette dernière de toucher sa réalité dans son expérience à lui, au rythme d'un échange amical hebdomadaire.

Le remède sadique ajoute à la violence de la blessure une blessure supplémentaire : il fouette la langue fatiguée tout comme les vieux libertins des Cent-Vingt Journées de Sodome multiplient les crimes afin d'épicer des désirs qui, en eux- mêmes, ne les excitent plus. La modernité et les avant-gardes épicent de semblable façon quand elles massacrent la syntaxe ou la logique. Paulhan choisit l'autre voie : celle de la science et du jeu des formes parce qu'il croit que leur construction, leur agencement possèdent une efficience men- tale et une valeur d'expression.

Mais qu'est-ce qu'être au monde ?

C'est d'abord y être ramené, et tel est le rôle des machines de langage, qui n'ont pas pour fonction première d'exprimer ceci ou cela, ni de chanter, ni de narrer, mais de rétablir par un mouvement de conscience une relation rompue, et plus précisément de nous remettre « en » communication.

Cela marche-t-il ?

Le sadique est très sensible à la panne : il rajoute de l'émotion tant pour y remédier que par goût de l'effet immédiat. Le divin lecteur souffre lui aussi de la panne, mais il a confiance dans l'intelligence, étant persuadé qu'elle finira bien, à force d'articuler toutes les parties, par trouver l'ouverture et l'élan. Il suffit que l'homme soit humain. Mais l'est-il ? Le sadique n'en est pas sûr.

Humain pas humain, là est peut-être le vérita- ble partage entre ceux qui croient au pouvoir de la tête, et ceux qui croient au seul sursaut bestial pour faire trembler la chose qui n'arrive plus à battre.

Dans les Notes placées en tête du volume IV de ses Œuvres et qui précèdent sa préface aux Infortunes de la vertu, Paulhan écrit : « Les vieux poètes parlaient rimes, rythmes, syllabes et mots, comme si la merveille allait de soi. Mais les modernes, c'est de magie et encore de magie. Comme s'ils craignaient de la perdre. »

Le sadique est un sorcier, mais plus il devient moderne, moins il a de confiance dans son art, aussi y ajoute-t-il les ingrédients qui, justement, font de lui un sadique. Paulhan, qui n'est pas moderne n'étant pas sorcier, s'en tient aux techniques et aux matériaux : « rimes, rythmes, syllabes et mots », non que la merveille aille pour lui de soi, mais il sait ce qui peut la produire et dans quelles conditions elle peut apparaître. Les sadiques n'utilisent le langage que dans le désespoir de ne pas lui trouver un remplace- ment ; Paulhan sait qu'il n'existe pas d'autre langage que le langage, et il cherche à le connaître autant qu'il est possible afin de l'articuler le plus pratiquement.

Sans doute la littérature regrettera-t-elle toujours de n'être pas la vie ; toutefois, aucun vivant ne s'en tient à son pur fonctionnement de vivant, ni aucune machine de langage à sa marche purement machinale. Paulhan commence sa préface aux Infortunes par un court chapitre intitulé « Le Secret ». Que peut la littérature ? Elle ne peut séduire que par un secret — secret bien sûr interne et donc à la portée du lecteur, qui prendra la mesure de son intelligence à sa capacité de le dévoiler. Ainsi, soit dit en passant, toutes les machines de langage se trouvent-elles avoir le même moteur, et la machine sadique est-elle subordonnée à la machine classique, ne serait-ce que par l'antériorité.

Le titre de la préface annonce : « Le Marquis de Sade et sa complice ou Les Revanches de la pudeur ». On comprend peu à peu qu'il s'agit d'un récit, orienté comme tout bon récit, vers la révélation finale : l'intelligence y retrousse lentement tout le comportement sadique pour découvrir qu'il est le masque de la pudeur... Quant au secret, qui est le supplément de cette révélation, il tient en quelques mots : Justine n'est pas seulement la « complice » de Sade : elle est Sade...

« Etrange secret de Justine. Ce qui nous le rend difficile, ce n'est pas qu'il soit innommable. Non, c'est tout le contraire, c'est qu'il est déjà nommé, du nom de ce bon romancier autrichien, qui vint au monde cent ans après Sade. »

Le secret de Justine, c'est le masochisme de Sade. La machine de langage remise en marche par le divin lecteur dissout la perversion parce qu'elle a pour énergie l'intelligence. La terreur n'était pas si terrible : il suffisait de la comprendre, et la comprenant, d'en démonter le danger. Dès lors, qu'en est-il de sa descendance, qui comprend « notre littérature moderne » ? Paulhan n'a pas la cruauté de nous ramener à nous-même.

Simplement, en toute logique, Le Bonheur dans l'esclavage succède aux Infortunes de la vertu. Mais est-ce par un effet de retournement ou bien par un effet d'humour qu'on trouve là, à propos du comportement de O, cette petite incidente : « Ici, quelque sot va parler de masochisme. Je le veux bien, ce n'est guère qu'ajouter au vrai mystère, un mystère faux, de pur langage. »

L'intelligence n'est jamais dupe d'elle-même. Aussi travaille-t-elle dans la vérité sans croire qu'elle s'y tient, ni qu'elle peut l'atteindre et la fixer définitivement : elle sait qu'on ne possède pas plus le fin de l'histoire que le mot de la fin.

Bernard Noël

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