Préface à The Power of Rhetorics
Michael SyrotinskiJean Paulhan, surtout connu pour les nombreuses activités éditoriales par lesquelles il a encouragé et publié toute une génération d'écrivains français dans la première moitié du vingtième siècle, n'a jamais été une figure facile à situer dans ce paysage. On pourrait spéculer sans fin sur les raisons de cet état de fait, mais cela tient sans doute en grande partie à sa discrétion légendaire, à l'extrême hétérogénéité de son oeuvre, ainsi qu'au caractère ludique et fuyant de sa langue. Bien que ses propres écrits demeurent encore largement méconnus, ils commencent enfin à attirer l'attention critique qu'ils méritent, en France comme hors de France. La publication en cours de sa volumineuse correspondance avec nombre des écrivains qu'il a défendus s'est accompagnée de rééditions régulières, souvent très utilement annotées, de titres épuisés, ainsi que d'un certain nombre d'études importantes dues à une nouvelle génération de critiques (bien représentée dans le présent volume), attirés par l'étrange pouvoir de séduction de ses textes. Ce regain de fortune est appelé à se poursuivre avec la décision de Gallimard de publier une nouvelle édition en sept volumes des oeuvres complètes de Paulhan, et avec plusieurs traductions anglaises à paraître, commandées principalement par les University of Illinois Press, de certaines de ses oeuvres majeures, dont De la paille et du grain [Of Chaff and Wheat] et Les Fleurs de Tarbes [The Flowers of Tarbes].
Ce numéro de Yale French Studies consacré à Paulhan arrive donc à point nommé, à plus d'un titre. Le chiasme du titre reflète la bifurcation qui semble avoir partagé les approches de son oeuvre : on le voit souvent soit comme un « précurseur de la déconstruction », un critique qui a préparé la réhabilitation de la rhétorique au coeur des opérations de la théorie littéraire, et dont les propres textes dramatisent aussi le pouvoir déstabilisateur qu'il discernait dans la rhétorique ; soit, à l'inverse, comme une figure mystérieuse qui a exercé son ascendant sur le monde des lettres dans la première moitié du vingtième siècle, et dont les interventions décisives dans la littérature, l'art et la politique françaises suscitent une fascination sans fin. S'il existe d'autres recueils d'essais, plus hétérogènes, sur Paulhan (Gallimard a publié un volume du centenaire en 1984, et il y a eu deux colloques de Cerisy), la particularité de ce numéro tient à sa réflexion théoriquement informée et soutenue sur l'interrelation entre deux foyers cruciaux de son oeuvre : la rhétorique et le pouvoir. Les essais ici réunis dégagent un certain nombre de fils entrecroisés qui nous donnent des indices allant en partie vers une explication de la puissance durable de Paulhan, à la fois comme écrivain et comme figure mythique. D'abord, en regardant de plus près les manières dont, comme éditeur et critique, et comme directeur de la Nouvelle revue française, il a orienté la direction qu'a prise la littérature française pendant la période de ses innovations les plus frappantes et de ses transformations les plus profondes. Cela est indissociablement lié à sa conceptualisation de l'arène critique comme incessamment et nécessairement conflictuelle, ce qui entre en résonance directe avec la scène théorique actuelle, plus complexe et plus hétérogène. Ensuite, ses écrits sur l'art, ses méditations ludiques mais incisives sur le rapport entre langage et maladie, et ses efforts pour sonder ce qui se joue dans l'autorité que nous accordons à l'étymologie, apparaissent comme des versions différentes mais liées d'une même pensée : celle d'une certaine altérité du langage, et de la façon dont le langage peut nous conduire à sa lisière et au-delà, que cela se formule comme le réel, la matérialité, un événement, ou la singularité d'une expérience. Trois contributions explorent ainsi l'articulation subtile et originale que Paulhan propose entre langage et politique, ce qui implique notamment de reconsidérer la place importante qu'il occupe dans la pensée et l'itinéraire intellectuel de Maurice Blanchot. Enfin, trois critiques procèdent à une analyse plus serrée de la texture et de la rhétorique de ses écrits de fiction et d'imagination (qui, comme Blanchot l'a justement souligné, sont loin de se limiter à ses extraordinaires récits). Le numéro se clôt par des traductions de deux textes courts mais puissants de Paulhan, de part et d'autre de la Seconde Guerre mondiale, qui soulignent l'originalité de sa réflexion sur le sens de la démocratie et offrent de très bons exemples de son style faussement désinvolte, ainsi qu'un point d'entrée extrêmement utile dans son écriture.
Les réflexions de Paulhan sur l'objet littéraire, l'acte littéraire et la scène littéraire en France, ainsi que ses interventions influentes au sein de cette scène, sont en un sens très directes et d'une constance inébranlable tout au long de sa vie. L'orientation de sa pensée initiale doit beaucoup à son père, Frédéric Paulhan, philosophe renommé en France, dont les travaux mêlaient philosophie, linguistique et psychologie scientifique de son époque. Paulhan étudia la littérature et la philosophie à la Sorbonne, où il fit la connaissance de l'anarchiste Jean Grave. La puissante attraction qu'exerçait l'anarchisme sur Paulhan apparaîtra plus tard, ressurgissant dans le livre auquel son nom est le plus attaché, Les Fleurs de Tarbes, sous la forme de ce qu'il nomme la « Terreur » littéraire, soit la nécessité sans fin d'écrire contre la littérature et la langue des prédécesseurs. Entre 1908 et 1910, Paulhan partit à Madagascar, où il enseigna dans le premier lycée français de l'île. Sur place, il apprit le malgache et se passionna pour la fonction et le pouvoir inexplicable du langage proverbial. Il rédigea plusieurs essais sur les proverbes malgaches, phénomène linguistique qui sera finalement transformé dans Les Fleurs de Tarbes en terme opposé de la Terreur, à savoir la « Rhétorique », soit la langue conventionnelle, les lieux communs et les clichés littéraires.
Les idées de Paulhan sur le langage se déploient dans ses nombreux essais brefs et circonstanciels, mais aussi dans ses comptes rendus de lecture et ses chroniques publiées dans la NRF sous le pseudonyme de Jean Guérin. Elles sont synthétisées dans Les Fleurs de Tarbes, qui passe en revue un ensemble véritablement encyclopédique et éclectique de références littéraires, majoritairement françaises. Toutes sont cependant convoquées pour illustrer une thèse d'une simplicité trompeuse : le conflit éternellement récurrent entre les « terroristes » (ceux qui voient dans l'innovation le rejet des modèles préexistants) et les « rhétoriciens » (ceux qui estiment que la créativité n'est possible qu'en travaillant dans les limites nécessaires des formes conventionnelles). Bien que le livre se situe d'une certaine manière dans le contexte intellectuel français plus large des tendances idéologiques opposées de rationalisme abstrait et de violence sacrée durkheimienne, la position de Paulhan vis-à-vis de ces courants reste typiquement insaisissable. Pour lui, ce ne sont pas en réalité des positions distinctement séparées : poussées à leurs limites, elles se révèlent être les deux faces d'une même pièce (littéraire et linguistique). Comme il le note, il est en définitive impossible de déterminer si un mot ou une expression est « original » ou non. Cette indécidabilité au coeur du langage, et l'attention de Paulhan à la dimension rhétorique de la littérature, ont conduit à voir dans son oeuvre une préfiguration de critiques comme Gérard Genette, Roland Barthes, Paul de Man et Jacques Derrida. Paulhan partageait avec de Man une vive attention aux conséquences épistémologiques et éthiques d'une prise au sérieux des incertitudes rhétoriques du langage et de la littérature, et la compréhension de l'impossibilité de saisir le monde à travers des publications peu connues et de courte durée, telles que Demain ou Le 14 juillet. Mais aussi en regardant ces textes et ces contextes à travers un prisme nouveau et peu familier, comme Paulhan lui-même préconisait de regarder à nouveau ce que nous tenons pour acquis, en pensant l'étrange pouvoir de mots et de formules négligés, justement parce que nous les tenons pour allant de soi, ne requérant ni attention ni effort intellectuel. Les difficultés qu'il y a à transposer Paulhan dans un contexte pertinent pour un lectorat anglophone sont en effet analogues à celles que l'on rencontre en traduisant ses textes en anglais, puisque la qualité conversationnelle et idiomatique de sa langue a la même désinvolture que les clichés et expressions toutes faites. Dès l'instant où nous entrons dans la transaction de la traduction, nous avons irrémédiablement perdu cette qualité même que nous essayions de traduire. Un très léger exemple survenu pendant l'édition de ce volume (et cela suffit, car son exemplarité tient précisément à sa légèreté) cristallise toute la question. J'ai dû choisir entre plusieurs versions anglaises concurrentes de la formule de Paulhan, le premier venu, qui apparaît à des moments cruciaux dans les essais de Laurent Jenny, Brigitte Ouvry-Vial, Jean-Yves Pouilloux et Richard Rand, ainsi que dans la très belle traduction par Jennifer Bajorek de La démocratie fait appel au premier venu (1). Il m'a fallu admettre mon échec, ou mon incapacité, à fixer un terme universellement acceptable, ou à dire qu'une traduction était objectivement « meilleure » qu'une autre. Cela tient moins, j'aime à le croire, à ma propre compétence d'éditeur et de traducteur qu'au pouvoir fuyant du terme lui-même et à la manière dont Paulhan l'emploie. La formule résiste en fait totalement à la traduction, mais elle reflète aussi la logique de son argument : son intraduisibilité est, en un sens, tout l'enjeu. Ce que Paulhan dit dans son texte, c'est que toutes les positions et idéologies politiques différentes, contradictoires, de la France d'avant-guerre étaient « justes », et qu'avoir poussé n'importe laquelle d'entre elles jusqu'à ses conclusions logiques aurait probablement empêché la guerre. Le hasard et la contingence que cela implique ne sont, selon lui, nullement un mal ; ils constituent au contraire une sorte de nécessité irréductible qui sous-tend l'existence même de la démocratie. Paulhan souligne ce point dans ses textes controversés sur l'épuration littéraire après-guerre, lorsqu'il insiste sur la nécessité, pour le langage (considéré comme un modèle opératoire de la manière dont toute communauté humaine se lie), de faire place à une force arbitraire, aléatoire, qu'il nomme son mystère. Toute rencontre linguistique, en ce sens, qu'il s'agisse de dialogues politiques, de lectures critiques, de traductions soigneusement pesées, ou de simples salutations adressées aux passants, est fondamentalement un acte éthico-politique. Lues ainsi, les traductions concurrentes de le premier venu se trouvent toutes également justes, dans la mesure où elles affrontent activement la résistance de la langue de Paulhan et laissent chaque rencontre contextuelle ou contingente déterminer ce qui vient ensuite (2). Lire et relire Paulhan ouvre ainsi non seulement une histoire littéraire qui pouvait sembler rassurante et familière à ses noms et contextes moins familiers, et ne nous offre pas seulement des aperçus surprenants sur la manière dont cette histoire littéraire a été écrite ; ses textes nous donnent aussi une perspective hautement originale, et très contemporaine, sur ce que signifie écrire l'histoire elle-même.
C'est un privilège rare que d'éditer un volume consacré à l'un des véritables grands éditeurs du monde littéraire, et le faire m'a donné une bien meilleure appréciation de l'exceptionnel praticien de cet art qu'il fut. Je voudrais remercier tous les contributeurs et traducteurs pour leur engagement envers ce volume, et pour leur patience sans faille tandis que le manuscrit passait par les diverses étapes de sa production. Je suis extrêmement reconnaissant au comité éditorial de Yale French Studies d'avoir accepté de publier un numéro Paulhan, et je tiens tout particulièrement à exprimer ma chaleureuse gratitude à Alyson Waters pour l'avoir accompagné du plan initial jusqu'à la page imprimée. Jacqueline Paulhan a autorisé la traduction des deux textes de Paulhan, et je lui en exprime ici ma reconnaissance. Enfin, Willis Regier, directeur de l'University of Illinois Press, mérite une mention spéciale pour son soutien à la cause paulhanienne et pour avoir accordé l'autorisation de reproduire, sous une forme modifiée, les contributions de Richard Rand et Jennifer Bajorek.
Note sur les références. Bien qu'une nouvelle édition en sept volumes des oeuvres complètes de Paulhan soit en préparation, les références renverront majoritairement aux Œuvres complètes en cinq volumes, publiées au Cercle du livre précieux, que Paulhan lui-même était en train d'éditer jusqu'à sa mort en 1968. Cette édition sera le plus souvent abrégée en OC, suivie du numéro de volume en chiffres romains, puis de la référence de page. Lorsque les contributeurs privilégient d'autres rééditions, plus récentes, les informations bibliographiques pertinentes sont données dans les notes.
© 2004 by Yale University
All rights reserved
-
Jennifer Bajorek discute les différentes nuances de ce terme, ainsi que les problèmes inhérents à sa traduction, dans une note de bas de page de sa traduction placée à la fin du volume.
-
Jacques Derrida rencontre le terme de Paulhan, peut-être par hasard, en cherchant à penser le concept de « démocratie à venir » dans son texte récent Voyous (Paris : Galilée, 2003), et l'articule lui aussi comme une question de traduction : « (Paulhan dit quelque part, et je le retranscris dans mes termes, que penser la démocratie, c'est penser le premier venu : quiconque, n'importe qui, à la frontière perméable entre "qui" et "quoi", un être vivant, un cadavre et un fantôme). Le premier venu n'est-il pas la meilleure manière de traduire "le premier à venir" (le premier qui se présente). »