Postface

André Pieyre de Mandiargues

(Postface du Tome IV des Œuvres Complètes, Tchou)

Singulier usage, n'est-ce pas, que celui de la postface, et qui s'apparente à la plus commune règle de faire tintamarrer l'orchestre du cirque après le dernier numéro, pendant que le public se lève et que dans les esprits le souvenir de l'écuyère commence à se mêler à celui des trapézistes, des acrobates japonais, des clowns, des chiens savants, des tigres et du dompteur avec une aimable licence qui n'est ainsi que le prélude ou que la préparation du rêve. Le finale de l'orchestre, en effet, ouvre sur quelque chose, qui est le second spectacle imaginaire où l'enfant et même l'adulte vont être étonnés ou charmés encore plus fort (on le leur souhaite) qu'aux belles heures où ils tourmentaient de leurs fonds de culottes les sièges pelucheux de la ronde galerie. A cause de cette ouverture-là, le finale est justifié. En va-t-il pareillement de la postface ? Je le voudrais, mais je n'en suis pas sûr. Singulier usage, disais-je. Ce qui est certain est que lorsqu'on est requis de s'y plier, il ne s'agit pas de faire du tintamarre, ici surtout. Car tous les textes, ou tous les numéros, sur lesquels le lecteur s'apprête à refermer le livre formellement s'y opposent ; Jean Paulhan, de surcroît, en serait agacé.
Au lieu de Jean Paulhan, j'écrirai désormais J. P., non pas tellement pour rappeler un certain F. F. dont le lecteur, à moins d'être initié aux degrés supérieurs de la bibliothèque, aura pris connaissance au début du recueil, mais parce que ces initiales-là, les premières, vont aux yeux de l'amateur de littérature et de l'amateur de livres (deux espèces différentes) avec plus de feu que celles d'aucun autre écrivain ancien ou moderne, et puis parce qu'en belles capitales, d'allure un peu typographique, elles signent la plupart des dédicaces qui feront le bonheur des amateurs (de la seconde espèce).

J. P., donc, à l'occasion de L'Auberge Parpillon, qu'il avait fait suivre d'un texte ici reproduit, écrit : “Cette petite postface peut sembler tout à fait inutile.” “Pourtant, je crois qu'elle ne l'est pas”, écrit-il encore. Dans le cas de Noël Devaulx et de J. P., non, bien sûr ; mais dans le cas de J. P. et de moi, voilà une plus douteuse affaire, me dis-je. Que je sois un peu embarrassé, un peu intimidé, en écrivant cela, que je le fusse avant de commencer, je ne le cacherai pas. Ce qui m'est demandé, en somme, est d'ajouter un écho à une somme d'échos (différents), et de faire que le mien soit l'écho des échos renvoyés par J. P., qu'il soit (mais sans tintamarre !) l'écho final. Reconnaissons que cette démarche, trop malaisée pour que je la fasse aller plus loin, a un caractère baroque qui n'est pas pour me déplaire. L'écho est un des arguments le plus souvent mis à contribution par les poètes de style baroque. Il est, dans le domaine de l'ouïe, ce qu'est le miroir dans celui de la vue. Maint texte critique pourrait se donner de l'attrait en usant des mots le miroir et l'écho en guise de sous-titre. Les esprits qui ont su se garder de vieillir (ceux que nous préférons) y trouveraient bien leur compte, par la grâce du jeu. Baroque à part, je crois ne m'être pas beaucoup éloigné de J. P.
A recevoir ainsi l'écho et le reflet, à lire et à relire ces textes aigus, qui sont, généralement, des introductions ou des commentaires à un livre singulier ou à l'œuvre d'un écrivain surprenant, j'ai pris un grand plaisir, et plus que cela. Je veux dire, puisque aussi l'on n'est pas attentif sans être un peu voyeur, qu'il m'a semblé souvent que j'épiais J. P. dans la compagnie de ce qu'il aura aimé le mieux au monde, selon les apparences. Car J. P., qui aime beaucoup la peinture (les tableaux modernes), qui aime les objets curieux, qui aime les nourritures et les boissons (insolites, de préférence), qui aime fort la compagnie des femmes, à ce que j'ai cru apercevoir, et qui aime aimer, je crois l'avoir compris, n'aura rien aimé de tout cela, sans doute, autant qu'il aime la littérature. Ce dernier terme est vague à souhait pour que l'on soit porté à remarquer une nuance ou à établir une distinction qui ne sont pas superficielles. Parmi les lettrés (comme nous trouvons amusant que l'on dise en Chine), le plus grand nombre est ainsi fait que son intérêt va au livre principalement. De cette espèce, le meilleur représentant que l'on puisse citer est un homme qui nous émerveilla et dont J. P. a parlé ici brièvement mais savoureusement : Larbaud. Dans cet homme-là, tant qu'il vécut ou du moins qu'il fut sain, la passion de l'objet littéraire par excellence demeura tyrannique au point de dominer celle de l'objet féminin et, par la comparaison de la bibliothèque avec le lupanar, d'élever le livre au-dessus de la femme même. Chez J. P., il en va différemment ; je voudrais que l'on eût senti ici combien il est moins respectueux que Larbaud (ce qui n'est pas pour nous déplaire, non) ; je voudrais qu'il fût reconnu que son coup d'œil dépasse le livre et en même temps qu'il le démonte (ce qui revient à dire que J. P. a un intérêt plus grand pour l'écrivain et pour les mots de celui-ci que pour le livre strictement considéré).
La personne et le langage, en effet, me semblent être les deux points sur lesquels s'attache avec le plus d'insistance et de satisfaction J. P. dès qu'il a résolu de porter un jugement critique en matière littéraire. Par la considération donnée à cette couple, l'œuvre elle-même, roman, poème, essai, va sur un plan quelque peu inférieur, sans pour cela échapper au regard. Que cette méthode (si volonté de méthode il y a là vraiment, ce dont je ne suis pas sûr) conduise à un jugement plus original, de cela je suis vraiment certain. Son meilleur avantage est peut-être de contrarier dans l'œuf la formation d'un éloge esthétique, tel que ceux auxquels nous avons tous la faiblesse de nous laisser aller, dans l'écriture ou dans la conversation, parce que nous n'arrivons pas à nous détacher suffisamment du livre observé ou à le faire éclater d'un violent coup d'œil. Avec J. P., jamais, ou presque jamais, il n'est question d'un “beau” roman, d'un “admirable” poème ; et de la catégorie du “sublime”, dont il est fait un si copieux usage aujourd'hui, J. P. ne cache pas qu'il a plutôt méfiance. Un récit, parfois, mais c'est un éloge (expliqué), est jugé “ennuyeux” ; plus souvent, c'est la rareté, ou le naturel, la saveur, le poids, la clarté, l'insolence, l'humour, qui sont loués ; et toujours la figure de l'auteur et les vertus du vocabulaire et de l'expression achèvent de rendre compte, et sur toute œuvre prise en examen J. P. donne moins une opinion critique qu'il ne dessine un portrait.
A l'égard de cette étrange sorte de gens que sont les vrais écrivains, ceux, veux-je dire, qui n'ont pas été poussés à se servir des mots par des soucis d'intérêt, de vanité ou de domination, quelle amitié, presque caressante et assurément fouilleuse, ne montre-t-il pas ! Physiquement l'écrivain l'intéresse dès qu'à l'œuvre de celui-là il a commencé d'être attentif ; il le regarde, on dirait qu'il le touche, mais comme il ferait un masque emplumé de Polynésie ou un tambour tibétain.
Ainsi : “Il est curieux qu'expression se dise à la fois de la physionomie et du style, comme s'il fallait discerner de la langue aux traits du visage quelque ressemblance secrète, mais constante.” Dans le recueil qu'on vient de lire, il est une longue et substantielle galerie de physionomies que l'on voudrait transporter dans la réalité et situer à l'entrée de la bibliothèque idéale qui est le plus cher désir et le plus exaltant mirage de tous ceux que l'amour de la littérature a conquis. Les écrivains y font, sinon la retape, au moins une plaisante parade charnelle (et ainsi l'on se retrouve au seuil de la bibliothèque-lupanar évoquée par Larbaud). Ouvrant la galerie, voici Fénéon à l'âge de trente-trois ans : “Il a les sourcils épais, le nez fort, le visage en biseau, mais le regard des yeux mordorés plutôt tendre.” Duranty “était un petit homme barbu, d'une tournure légèrement bizarre, d'une figure légèrement laide, et qui paraissait ébaubi ou troublé”. Chez Groethuysen : “Le sourcil était plutôt barbare. Les yeux dans leur grotte, entre vert et gris argent, prompts à fringuer et à ciller.” Dans le cas de Sade même, qui n'est connu que par oui-dire, le montreur s'est plu à songer “à ces yeux bleus vers lesquels, enfant, se penchaient les dames ; à ce rien de mollesse dans la tournure, à ces plus belles dents du monde”. “Mais quelle femme, et qui êtes-vous donc ?” demande-t-il à Pauline Réage, dont la figure voilée transparaît de façon joliment intrigante derrière l'un des textes les mieux aiguisés du recueil, à propos de l'un des livres (“ceux qui marquent leur lecteur”) les mieux armés de notre époque. Hamsun, lui, “est roux : il a des moustaches mâchées, des sourcils faits pour qu'on les fronce, une épaule à arrêter les voitures. On le sent à chaque instant près de faire sa figure de brique”. Malcolm de Chazal “a été chauve de bonne heure. Il porte lunettes épaisses et moustaches courtes. La figure en brise-glace”. Vallès est peint par l'entremise de trois pauvres types qui, lui ressemblant, furent exécutés à sa place : “Même teint jaune, le grand front tirant vers le bas, les yeux de houille, la barbe en broussaille ; l'un des trois fut noyé, les deux autres fusillés.” Après la Commune, vieilli, diabétique, Vallès, dit J. P., “est d'une déroutante beauté”. Cingria “est lui-même un homme trapu. Plutôt petit, mais épais. Rougeaud, gourmand. Doré”. Gide avait un aspect peut-être trop pittoresque pour demeurer fortement dans le regard de J. P., “cet inflexible Mongol à tête de scarabée”, voilà tout ce qui nous le laisse (insuffisamment) imaginer, tout au long de deux essais qui sur le plan critique sont parmi les plus réussis du recueil. Trop extraordinaire aussi, sans doute, le magnifique visage étrusque d'Ungaretti, le plus superbement tourmenté visage de poète qui soit jamais venu devant mes yeux, et c'est l'occasion de remarquer que J. P. est un peu hésitant, un peu réticent, devant toute forme d'outrance, fût-elle physique seulement et propre à un écrivain dont la personne, les ouvrages et l'esprit lui sont puissamment chers. Saint-John Perse, enfin, est le mieux mis à l'honneur de tous ceux que l'on vient de passer en revue, et pourtant sur lui non plus le regard de J. P. ne mord pas. Faut-il imputer à du respect, pour une fois, cette absence au mur d'exposition (au tableau de chasse) ? Je pencherais à le croire ; sans l'assurer.
L'un des textes qu'avec le plus de plaisir (si l'on me ressemble) on vient de lire est celui qui est consacré au “bon usage” des tarots. On aura remarqué, j'espère, que les deux mots entre guillemets sont précisément ceux qui intitulent la plupart des grammaires supérieures. Et J. P. d'ajouter : “Les tarots sont une langue, dont l'alphabet seul nous est donné.” Des prétentieux usagers des tarots, des spécialistes de l'occultisme, il est visible que J. P. n'attend pas beaucoup. “Comme il arrive un jour ou l'autre aux médiums célèbres, ils trichent”, dit-il à propos d'eux. Et des “faits occultes”, qu'ils “se dissolvent ou s'égarent, sitôt menés à jour”. Or il me semble qu'à côté des tarots, c'est la littérature, une fois de plus, qui est ici mise en question, et que s'applique à elle aussi ce qui est prononcé du secret, et que tout à l'opposé de la commune critique J. P. n'attend d'elle, pas plus que des tarots, un résultat profitable, un gain, un message pour l'avenir, mais qu'en amateur désintéressé il se penche sur ses rouages (qu'il se plaît à démonter, je l'ai dit) et à la façon dont jouent ceux-là donne une attention passionnée. Passionnante également, puisque de ce jeu longuement considéré les leçons qui ressortent sont multiples et nettes.
Nous venons de souligner en J. P. (qui de tout jeu raffole et non pas seulement de celui d'écrire) la détestation de la tricherie. Dans une lettre, naguère, il citait : “Le très beau mot des Upanishads : Ne vous attardez pas là où vous avez déjà trouvé. Et un fait non moins évident : c'est que ceux qui s'attardent finissent toujours par tricher.” Implicite, confirmée par tous les textes ici recueillis, est la condamnation de l'une des infirmités qui affligent de nombreux narrateurs et poètes modernes, comme autant de leurs contemporains peintres ou sculpteurs. L'honnêteté, la spontanéité, sont au sentiment de J. P. les meilleures vertus littéraires, dans l'esprit non moins que dans l'expression ; les écrivains auxquels il témoigne de l'intérêt ou davantage sont ceux qui ont su se garder du procédé ou de la recette et qui ne traînent pas ; l'embarras, la contrainte, quand il les surprend, le gênent, comme des faux pas ou le visible effort sur un parquet de danse. Que les écrivains soient curieux, voilà une vertu encore qui plaît à J. P., et dont je crois que malaisément il se passe. N'est-ce pas J. P., d'ailleurs, qui nous a fait remarquer combien il est courant de n'avoir qu'un mot pour des significations contraires, en français aussi bien que dans les langues les plus primitives, et combien le langage avec facilité s'en tire ? Oui. Et le mot curieux est de cette espèce justement, puisqu'il change de sens selon que son rôle est actif ou passif et convient également à l'observateur et à la chose ou personne observée. Gide (à propos duquel J. P. constate que “nous n'avons pas eu, dans notre Occident, tant d'écrivains curieux”) est un curieux au sens actif, à la manière de Sade, et c'est là ce qui vaut à tous deux, de la part de J. P., une sympathie poussée au plus haut point. Tout de suite, il faut ajouter que Gide et Sade ne sont pas moins des écrivains curieux selon la seconde et passive acception du mot, et que la haute note de lecture qui à leur œuvre est donnée se justifie par ce dernier argument autant que par le premier. Mais l'esprit curieux par excellence, “doué de curiosité” (comme il dit, pour plus de précision, à propos de Gide encore), c'est J. P. sans aucun doute. Le vrai curieux, je ne crois pas que ce soit des grandes bizarreries qu'il est à l'affût. J. P., dans ses récits, nous a montré que les plus simples aspects de la vie, par l'effet de l'originale attention qu'il leur portait, atteignaient à l'extraordinaire et même au fantastique. Ainsi se conduit-il avec les écrivains : il entre dans leur œuvre comme dans une maison banale, il y va comme on ne va dans une maison étrangère que par la grâce de la solitude et de l'indiscrétion, il se l'approprie (en certaine, il ne cache pas qu'il se sent mieux qu'ailleurs). Parce qu'il ne se sert pas des commutateurs à la façon habituelle, tout ce qui est capable de renouveau devient vif.
Là-dedans, il s'amuse, et ne s'en cache pas. J'ai dit qu'il était irrespectueux partout, sauf chez Perse. Mais il est irrespectueux comme on l'est en un lieu de délectation, palais, monument dont la belle ordonnance exalte, ou auprès d'une personne aimée. Les portes et les tiroirs clos, les vêtements boutonnés, il a vite fait d'ouvrir tout cela, avec une allégresse qui n'a point besoin de s'excuser. Je crois qu'il aime les écrivains et l'œuvre des écrivains comme on aime ordinairement les femmes et les enfants, en jouant avec eux et en les plaçant dans une atmosphère de jeu (on ne cesse, avec J. P., de revenir là), en les débarrassant de toute raideur et de toute contrainte. Car les gaines et les corsets l'agacent (sans pourtant rebuter sa curiosité), et les défenses, et les multiples poses dont les gens que l'on dit de lettres sont souvent affligés, pour leur évident dam. A l'opposé (presque), on constate que J. P. se plaît assez à de menus défauts ou à de légers ridicules chez ceux qu'il a décidé de prendre en examen et qui sont objets de sa glose. Plaisir qui, je m'empresse de le dire, est un plaisir d'amour encore. Sous tel angle considéré, la critique littéraire telle qu'en jeune homme J. P. la mène, avec une impitoyable tendresse et avec joie toujours, à vive allure mais avec une lucidité qui tranche en profondeur, avec des attaques imprévues mais des ravissements devant les découvertes, est une chose unique, et je ne sais rien qui lui soit comparable dans sa catégorie.
Puisque j'ai parlé d'amour, j'observerai, à l'appui de mon propos, qu'il n'est pas de textes critiques aussi dépourvus de hargne que ceux qu'ici l'on a lus. N'est-il pas évident que J. P., qui pourtant est “tout le contraire” d'un esprit inoffensif, n'est porté à écrire que sur ce qu'il trouve bon, amusant, aimable, et qu'à condamner il s'ennuierait ? J'ai bien envie de le citer en exemple, par contraste avec ces critiqueurs épineux qui se croient d'avant-garde et qui font dans le pion et dans le flic avec aisance et jubilation...
Nulle doctrine, nulle théorie préliminaire ne gouverne ce recueil, où l'on est seulement sensible à un certain climat spirituel intermédiaire entre le stoïcisme et l'épicurisme, ce qui n'est pas sans faire un peu songer à Montaigne, au sujet de la figure duquel il fut ici traité merveilleusement de physiognomonie. Merveilleusement, oui, tant pis pour le grand mot, exemple même de ce qui déplaît à J. P. quand il se tient dans le camp de Jules Renard. Mais il y a de ces textes, généralement courts, qui sont habités par le bonheur qu'à les écrire on eut et qui dispensent à autrui le rare bonheur de lire. Et le Portrait de Montaigne est de ceux-là. Je voudrais dire aussi quelques mots d'une certaine ambiguïté.

Il me semble que J. P. s'est accommodé toujours de positions extrêmes, et qu'à passer de l'une à l'autre il n'a jamais dû s'efforcer. Mieux : je crois que plus que personne il a l'art d'occuper simultanément des positions spirituelles situées aux antipodes l'une de l'autre. Quand il se tient, comme fréquemment, dans ce que j'appelle le camp de Jules Renard, c'est à la simplicité et à la nudité de la pensée et de l'expression qu'il se rallie, et c'est pour un classicisme terroriste, en somme, qu'il vote (ou se bat). Or cette prise de parti ne lui cause aucune gêne pour aimer ou pour défendre les œuvres de gens qui, comme Cingria, Malcolm de Chazal, tiennent haut le drapeau précieux, baroque même dans le second cas. Et la pensée de Sade ni celle de Pauline Réage ne sont de substance classique, sans doute (elles vont et viennent entre baroque et romantique). Dans le domaine politique, qui n'est pas mon affaire, J. P. n'a-t-il pas démontré que l'ambiguïté est la condition nécessaire de la liberté d'esprit ? Ce n'est pas tout. Car dans ses écrits les plus récents, dans son Discours à l'Académie, entre autres, J. P. revient fréquemment sur cette notion (c'est bien plus qu'une idée) de coexistence des extrêmes et d'équivalence des pôles opposés. En une sorte, il donne du large au principe de non-exclusion qui depuis la relation de Heisenberg est devenu l'une des clés des mathématiques et de la physique modernes. Qu'il ait saisi là quelque chose comme une clé de l'univers et, ce qui est plus intéressant, de l'esprit humain, je serais assez porté à le croire.
La connaissance et l'amour ont pour effet d'abolir les oppositions. Telle est, en gros, l'une des bonnes leçons qui viennent de nous être données par ces exemples critiques. Des obstacles de baudruche auront été dégonflés sur notre voie. Avec un peu de surprise au premier abord, nous aurons consenti à laisser descendre la poésie des nues et à relever la prose de la boue où le fanatisme eût voulu les confiner. Aimer beaucoup la littérature, mais n'en pas faire, comme on dit, un drame, voici une attitude critique qui est strictement moderne ; plus moderne encore si la passion est poussée jusqu'à mettre la littérature sur le même plan que les sciences et que les religions dans l'échafaudage de ce prodigieux artifice qui est l'homme. Les meilleurs des nouveaux écrivains en français, en italien, en anglais, en espagnol (d'Amérique latine), en suédois, je sais que c'est ainsi qu'ils pensent. Certains ont lu Jean Paulhan, d'autres non, mais son esprit s'est répandu dans la pensée du monde entier, et tous ont reçu un écho de cette grande voix basse qui parle de littérature et de langage avec tant de sens et d'ironie.