Paulhan et son contraire

Patrick Kéchichian

« De l'enfance à la vieillesse, d'une guerre à l'autre, dans sa réflexion sur le langage et la littérature ou sur la morale politique, dans son commerce avec les écrivains, dans ses responsabilités éditoriales, dans son exercice de la critique, dans ses engagements et ses dégagements, dans ses amours enfin, Jean Paulhan refusa de s'en tenir aux évidences acquises. Sous chaque apparence, sous la moindre certitude, autour de chaque mot, de la moindre idée, il creusa des tranchées, des trous, des galeries, des abîmes. Et comme cela ne suffisait pas, il se mit lui-même en jeu, en danger – celui de devenir fou –, tenant simultanément ou successivement les différents rôles : l'écrivain et le critique, l'auteur et l'éditeur, le maître et l'élève, le terroriste et le rhétoriqueur, le sujet et l'objet, le mot et l'idée, le parlant et le parlé, en comme le marteau et l'enclume, la plaie et le couteau.

Jean Paulhan n'a pas simplifié ma vie. Cette vie, il ne l'a pas non plus exactement éclairée. Mais, incontestablement, il l'a rendue, secrètement, cocasse, imprévisible, sensible, poreuse, faillible, risible et dramatique : intéressante dans des proportions considérables, presque extravagantes. »

Patrick Kéchichian.


Kéchichian : Jean Paulhan, l'homme surpris

Extrait de l'article de Jean-Louis Jeannelle, 8 décembre 2011, Le Monde

Paulhan est l'homme du "mystère dans les lettres". (...) L'une de ses devises était qu'il n'est "rien de plus normal et ordinaire que d'être constamment surpris". C'est cette maxime que le critique Patrick Kéchichian, ancien journaliste au Monde, s'est appliqué à suivre dans un très subtil portrait, Paulhan et son contraire. Le complète une édition de son étonnante correspondance avec Gaston Gallimard, depuis une lettre de novembre 1919 où l'éditeur invitait le jeune auteur du Guerrier appliqué à collaborer avec lui, jusqu'à la mort de Paulhan en 1968.

Entre-temps, les rancoeurs se sont accumulées entre les deux hommes qu'un même amour de la littérature (cet "événement sans habitude") unissait, et que la défense de la maison Gallimard menacée durant l'Occupation puis à la Libération avait pourtant rapprochés : Jean Paulhan est, en effet, blessé que son éditeur n'accorde pas plus d'intérêt à ses propres oeuvres (qui ne paraîtront complètes que chez un concurrent, Claude Tchou). Surtout, il s'épuise à préserver l'indépendance de la NRF. En 1929 déjà, il se plaignait avec amertume auprès de Gaston Gallimard : ses "auteurs" ne voyaient dans la revue que l'"un des instruments de propagande dont use la maison" - parmi les coupables, Paul Claudel et Jules Romains, ulcérés que la revue ne rende pas compte de leurs oeuvres, et le faisant savoir au "patron".

En 1914, le père de Jean Paulhan, psychologue, avait fait l'hypothèse d'une "morale de l'ironie" libérée de toute malveillance ou tout dédain : une ironie que "la sympathie, la bonté" accompagneraient parfois. L'idée est "optimiste mais difficile à vérifier", note Patrick Kéchichian, si ce n'est précisément dans la correspondance de Jean Paulhan, passé maître dans la diplomatie éditoriale et le ciselage de formules à la fois limpides et indécidables.

Les Fleurs de Tarbes, le grand essai poursuivi tout au long de sa vie, livre toutefois une clé de sa pensée. Y sont opposés deux pôles : d'un côté, la Rhétorique (qui suppose que l'on puisse se fier aux règles et aux mots admis et éprouvés) ; de l'autre, la Terreur (dont l'exigence d'authenticité impose de dénoncer tout lieu commun, de refuser toute règle). Dans la grande querelle des Anciens et des Modernes, note Kéchichian, Paulhan "fait un pas de côté" et pousse à bout la Terreur afin de réinventer la Rhétorique, tant il est vrai qu'existe (tel est peut-être le secret de Paulhan) une "complicité des contraires".


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