
Joe Bousquet, Traduit du silence (Gallimard)
Jean José MarchandCe texte est paru dans les Écrits critiques de Jean José Marchand, volume I parus aux éditions du Félin et éditions Claire Paulhan.
«JOE BOUSQUET, TRADUIT DU SILENCE (Gallimard) (Confluences, n° 9, mars-avril 1942)
Jean Paulhan a édité pour nous quelques importants extraits du Journal Intime (années 1935 et 1936) du poète Joë Bousquet, qui n'a pas quitté depuis vingt-quatre ans le lit où le tient une blessure de guerre à la colonne vertébrale. Qu'est-ce qu'un journal pour un écrivain? Essentiellement un exercice de style à propos de ce qui lui est arrivé dans la journée. Tous ceux qui parlent à ce sujet de « psychologie» sont hantés par les problèmes universitaires. On trouve dans les cahiers intimes de l'analyse personnelle, par la force même des choses: mais elle n'atteint pas nécessairement à la psychologie romanesque. Ainsi, l'œuvre de Bousquet nous montre un homme insoucieux de ses passions, plongé dans une perpétuelle méditation poétique, inquiet, seulement, de parvenir à l'Amour parfait, celui des troubadours. Rien qui ressemble à une étude de caractères dans ce journal d'un amour éperdument platonique, voué à une femme dont la figure reste indécise. Ceci déroute le Français, né moraliste, et il arrive que l'on s'ennuie de ces redites, de ces effusions extatiques d'un «infirme aux mains de lumière». Mais quelquefois tout s'éclaire, la forme s'épure, il coule une poésie sans alliage:
Avec toutes les amours du monde j'ai fait de la peine, avec toutes les heures du jour j'ai fait mon malheur.
Avec toutes les peines du monde j'ai fait ma chanson. Il n'y avait que moi pour l'entendre. Et mon cœur pour s'en souvenir.
Et sur l'horizon bercé de baisers,
Le souffle léger, de la peine endormie.
Il faudra plus tard qu'une anthologie réunisse pour les générations futures ces inestimables réussites d'un des plus purs poètes de l'école surréaliste.