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Jean José Marchand

Maurice Blanchot, Comment la littérature est-elle possible ?

Jean José Marchand

Ce texte est paru dans les Écrits critiques de Jean José Marchand, volume I parus aux éditions du Félin et éditions Claire Paulhan.

«MAURICE BLANCHOT, COMMENT LA LITTÉRATURE EST-ELLE POSSIBLE? (José CORTI) (Confluences, n° 27, décembre 1943)

Nos lecteurs connaissent déjà la thèse soutenue par Jean Paulhan dans Les Fleurs de Tarbes : la critique « terroriste » pourchasse les clichés parce qu'ils expriment mal la pensée, mais elle oublie que les clichés sont parfois retrouvés par un effort personnel; puisqu'ils sont simplement « douteux », il ne convient pas de les supprimer mais de les recréer en les précisant par un accord arbitraire, ce sera la rhétorique ou terreur parfaite qui perfectionnera le langage au lieu de le dissocier. Il y a parmi les « terroristes », observe M. Maurice Blanchot, deux espèces : ceux qui veulent exprimer exactement leur pensée, ceux qui désirent nous communiquer par le truchement du langage l'essence de leur personnalité, mais tous ruinent la langue, les premiers en rejetant les mots comme trop opaques, les seconds parce que toute formule déjà employée ne saurait convenir pour un secret différent. Or, paradoxalement, les uns et les autres vivent dans l'obsession du langage, toujours à la recherche de trouvailles verbales nouvelles pour « tourner » les difficultés. La littérature ne se maintient donc que grâce à une illusion, chacun croit s'exprimer (pensée claire ou essence de soi), et il écrit des mots. La méthode employée par les traducteurs ne peut-elle nous donner d'utiles indications, se demande M. Blanchot à la suite de M. Paulhan (1)? Ils sont unanimes : la traduction est toujours plus imagée que le texte initial. On en peut inférer que la pensée qui passe sous notre regard n'est pas la vraie pensée, mais une pensée plus imagée, déformée dans un sens concret. Il en serait de même pour la pensée esthétique (une des formes de la pensée). Pour la rétablir dans son authenticité, gênons l'artiste par des conventions arbitraires qui lui rendront, comme les stéréotypes, les clichés nécessaires, le système d'expression dont il était privé. Toute pensée en dehors des conventions serait fausse ou douteuse.

On remarquera que ce raisonnement se nie lui-même puisqu'il admet que nous le faisons avant de reconnaître leur valeur aux conventions, et qu'une expression sans conventions extérieures ne nous livre que des pensées douteuses. C'est un cercle vicieux du genre: « Callias dit que les Crétois sont menteurs; or Callias est Crétois: donc son affirmation peut être mise en doute ». L'erreur qui mène à des résultats aussi spécieux est à la base : il n'y a pas de pensée discursive sans système de signes, c'est-à-dire sans un langage. Pascal le savait, qui parle des « mots primitifs », fondements de toute pensée rationnelle, et Aristote, dont la logique n'est qu'une étude des rapports entre les mots dans le langage. L'esprit humain est lié au langage, en état de servitude vis-à-vis de lui; il ne peut penser qu'en observant ses lois : incapable de se dire le contraire de ce qu'il pense. Nous ne pouvons concevoir l'expression que comme un discours, et en particulier l'expression littéraire : vouloir « atteindre la réalité », c'est tomber dans une erreur artistique. Et quant à juger si les mots eux-mêmes « expriment » ce qu'ils nomment, si nous pouvons atteindre cette réalité, ce n'est pas le problème; nous ne pouvons assurer que ceci : le langage est la règle de notre pensée en mouvement, donc les faiblesses apparentes du langage sont des faiblesses de pensée (2).

D'où vient donc l'erreur du sens commun à propos de la « forme » et du « fond », erreur qu'a volontairement laissé subsister M. Paulhan ? Là encore nous serons instruits par la pratique. Observons qu'on ne parle jamais de séparation de la forme et du fond quand il n'y a pas eu d'intention esthétique ; on dit d'un caissier que ses additions sont fausses, d'un philosophe que ses pensées sont incertaines. Ceci ne viendrait-il pas d'une séparation faite par le public, dans toute œuvre, entre son contenu intelligible et son contenu ineffable ? Autrement dit, entre la signification et la Beauté? Si je raconte Andromaque, mon interlocuteur dira qu'il connaît le sujet, le « fond » d'Andromaque; en réalité il connaîtra Andromaque privée de sa beauté.

Les Fleurs de Tarbes ne sont-elles donc que l'histoire d'une illusion et n'y aurait-il pas confusion de la différence réelle entre la signification d'une œuvre et sa beauté avec la différence imaginaire entre une pensée « pure» et un langage qui l'exprime? Reprenons le livre: nous y lisons que la Terreur est nuisible dans la mesure où elle reproche aux écrivains les défauts de la langue, utile si elle les force à préciser leur pensée malgré les imperfections de leur instrument, et que la seule solution est d'améliorer celui-ci à l'aide d'une rhétorique. Tout cela est parfaitement juste. L'erreur, à notre avis, se trouve dans « La Demoiselle aux Miroirs » et dans le commentaire de M. Blanchot : c'est de croire à l'existence d'une pensée « pure » (que seule la rhétorique nous révélerait). En réalité, il n'y a pas de pensées sans langage, comme le voudrait Picabia.

Toutefois, que cette conclusion n'égare pas le lecteur: si la pensée reste dépendante du langage, le langage, lui, peut se rendre indépendant. On peur imaginer des expériences, des rencontres de mots, exploiter systématiquement les hasards verbaux (ce qu'a fait Valéry). À ce moment, le langage ne nous révèle pas notre « pensée authentique », mais de nouvelles pensées (c'est la gloire de l'école surréaliste d'avoir, croyant rapprocher deux idées en une image, rapproché deux mots, produisant ces collisions flamboyantes dont parlait Vaché) (3). Mais ceci est encore un autre problème.


(1) «La Demoiselle aux Miroirs», Mesures, 15 avril 1938.
(2) Certes toutes les langues ne sont pas « égales » Parfois elles ne peuvent exprimer certaines idées. Dans ce cas, où ne peut aller le langage, ne peut aller la pensée. C'est ainsi que les commentateurs expliquent certains « manques» de la philosophie chinoise par rapport à la nôtre: la langue chinoise est trop concrète. De même, la moyenne des étudiants allemands fait de bons physiciens, la moyenne des étudiants français fait de bons mathématiciens.
(3) On consultera aussi avec intérêt un texte remarquable de Kleist sur ce sujet (Mesures, 15 juillet 1936).