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Le progrès selon Paulhan

Laurent Jenny

Ce texte est paru dans le numéro spécial de la revue Terriers, "Lectures de Jean Paulhan" en octobre 1984

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Progrès en amour assez lents se donne pour le récit d'une progression amoureuse, de Jeanne à Juliette, et de Juliette à Simone. Le progrès le plus évidemment en question serait donc celui de l'habileté à séduire. Pourtant l'expression convient mal à cette méconnaissance machinale qui guide Jacques dans le succès et dans l'échec, et dont il apprend par instants à se jouer. D'ailleurs, le plus intéressant du récit de Paulhan n'est pas là, ou pas seulement là : c'est que le récit soit lui-même instrument de progrès. D'un progrès beaucoup moins exclusif, et qui vient compenser un retard fondamental du héros-narrateur sur les événements qu'il vit. Il y a là quelque chose qui intéresse ceux à qui "les choses les plus simples font défaut"; ceux à qui manque une certaine aisance à trouver son étiage mental, sa consistance dans le monde. Autant dire nous tous. De ce point de vue Progrès en amour... serait plutôt lisible comme un traité de savoir-vivre que comme un manuel de stratégie amoureuse. Un traité donc, mais sans aucun des a priori de l'éthique. Ici, toute règle de conduite s'élabore dans l'exercice de savoir-vivre que constitue le récit. Car raconter, c'est déjà un progrès. Une avancée dans le Vivre. La morale, fût-elle contraire (elle est plutôt contradictoire), ne vient que par surcroît. Au lendemain du récit.

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Progrès en amour... s'efforce à rejoindre deux types d'événements, deux sortes de concrétions ou figures vitales qui constituent aussi pour le narrateur les points où ancrer le récit, et le tirer... Les premiers, appelons-les événements du Vivre. Les seconds, qui sont des événements de parole, appelons-les déjà Lettres. Cette distinction est pratique, même si, bien sûr, les événements de parole sont aussi des événements du Vivre. Entre les uns et les autres, il y a sans doute une communauté "ontologique" (pour parler comme les philosophes), mais il y a plus encore de ressemblance phénoménologique. Leur mode d'apparition les rassemble. En eux quelque chose se configure, de l'existence ou du discours, dans une forme d'impersonnel absolu. En eux quelque chose de la subjectivité se trouve surpris, et comme laissé sur le bord. Leur réussite, car ce sont des événements réussis - et là commence le retard -, c'est justement cela qui les ferme au moi. Adresse soudaine, bonne fortune amoureuse, bonheur d'expression, voici de l'indépassable qu'il est bien difficile à chacun de s'approprier. Si ce n'est en travaillant à un autre succès, lancé vers les premiers : le succès du récit. Alors, dans l'écho de ce double événement s'apaise un peu le sentiment du retard.

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Dans Progrès en amour..., l'avance du Vivre ne tient pas seulement à une qualité qui lui serait intrinsèque. Tout autant, elle procède d'un défaut de consistance de Jacques, le héros-narrateur. De ce dernier, on ignore presque tout, si ce n'est qu'il a servi "plus loin que Salonique" et qu'il a connu des femmes mais pas "de ce côté-ci de la mer" (1). Jacques n'a gardé, de son passé immédiat, qu'une grande faiblesse et une fièvre périodique, qui le reprendra au terme de l'aventure. De la guerre et des pays lointains, il a peut-être tiré un savoir décisif, mais inutile dans le monde ordinaire où le voici revenu, le temps d'un intermède pacifique. Sa mémoire n'ouvre sur rien qui soit lui-même. Il n'y cherchera aucune fondation, aucune expérience. Dans les debuts à Velleminfroy, tout lui est prétexte à effacement. La simple répétition d'un trajet, du camp au Moulin où dort Jeanne, lui suffit à douter du chemin parcouru - "et quand j'y pense je me vois en ombre". Cette ombre du moi - faiblesse à s'imaginer mais aussi latence dans le paysage - a son répondant dans l'irréalité vers laquelle elle chemine : "Je n'étais pas poussé à tant de visites par la joie que j'y prenais, mais plutôt par un désir que je souhaitais." Ainsi, un désir qui se précède lui-même entame un peu de notre présence, il nous rejette à une forme d'existence fantomatique.

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Quelle que soit d'ailleurs en nous la fermeté du désir, la force de la présence à soi, le Vivre est toujours déjà émancipé de nous. Ce que Jacques formule en ces ter- mes : "Tout m'arrive comme si j'avais trouvé une vie déjà trop avancée." Cette considération suffit à nuancer d'ironie toute espérance de progrès. C'est qu'il faut compter avec deux espèces de progrès. Le plus connu est volontaire et malhabile. Il a la lenteur de l'effort et la vertu de l'apprentissage. Se proposant des victoires laborieuses sur la difficulté à vivre, il est comme la moisson d'un temps subjectif. Mais il semble ne servir qu'à faire éprouver tout l'écart qui le sépare de l'autre. Car le second est un progrès du Vivre lui-même, non pas exactement plus rapide, plus inévitable et plus clos. Le Vivre s'édifie et s'accroît sans jamais revenir sur une évidence première, "les choses les plus simples" , dont les principes échappent. En sorte que la complication du Vivre est toujours plus grande et plus grave. Elle approfondit un défaut pre- mier qu'aucune leçon du quotidien ne saurait réparer. Aussi Jacques, comme tout autre, est-il un Achille impuissant derrière la tortue du Vivre, toujours courant, tou- jours aggravant son retard.

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Cet écart n'a pourtant pas pour effet de retrancher de l'existence. Il y ouvre seulement l'espace d'un irreprésentable (telle est d'ailleurs la marque la plus régulière de ce que nous appelons événement). De ces événements irreprésentables, Jacques nous fournit de nombreux témoignages. Parfois, il en éprouve l'autonomie dans sa conscience la plus immédiate. Evoquant des moments de parfait accomplissement sensuel, à Velleminfroy, il les trouve presque extérieurs à lui : "...bien manger et boire, chaque soir aimer, ce sont choses que je recevais et donnais par-dessus moi, autres que moi.." Ce qui s'achève est aussi ce qui laisse le moi à un étage inférieur du Vivre. La perfection du Vivre élude l'imagination de soi-même et jusqu'à la conscience nette d'autrui. Ainsi le plus net succès amoureux de Jacques ouvre en lui le plus grand vide représentatif : "Lorsque j'attends Simone, l'impatience où je suis empêche que je pense à elle. Aussitôt qu'elle n'est plus là, je me repose et songe à tout autre chose. De sorte que je la connais mal et n'arrive pas à me la représenter..." La présence pleine de Simone tombe hors représentation parce qu'à la différence de Jeanne ou Juliette elle est rencontrée dans une forme d'évidence amoureuse. Des trois jeunes filles, c'est d'ailleurs la seule qui ait été séduite sans calcul, sans projet. Absente, Simone n'est pas plus représentable : l'imagination de sa venue est comme absorbée par son propre mouvement projectif, elle y perd tout objet. On voit par là tout ce que le réel offre de déroutant : le Vivre y disparaît au moment de son plus grand succès, le marquant d'une cécité qui empêche son ressaisissement. On ne saura jamais comment on a été talentueux ou heureux en amour. On ne pourra jamais en retrouver le secret, parce que ce succès supposait justement une transparence d'esprit que la réflexion interdit. En revanche, on a une vision nette de nos infortunes parce qu'alors la résistance du Vivre les fait apparaître en clair. D'où parfois, à l'occasion d'une difficulté amoureuse, cette irruption de l'autre, comme une bousculade mentale. Ainsi Jacques avec Jeanne : "Il paraissait brusquement que cela devînt question de force ou d'énergie, ou sa force à elle me gênait.." Le corps inattendu, surgi d'un vide heureux, soudain embarrasse et pèse.

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L'autonomie du Vivre peut aussi s'éprouver dans l'intimité du souvenir. Là, en ce lieu qui paraît si intérieur, si subjectif, quelque chose s'élabore par-dessus moi, autre que moi. Tel est bien le sens de ces deux réflexions de Jacques : Je n'aurais pas dû tarder à écrire ces souvenirs : ils se sont achevés, sans moi." Et plus tard, ayant revu Jeanne-du-moulin, avec qui l'aventure a tourné court : "Il me sembla que ces dernières rencontres prenaient pour moi un sens nouveau et que mes souvenirs ici n'étaient pas finis : qu'ils attendaient encore ce qui leur permettrait d'être tout à fait souvenirs et de disparaître." Parallèlement aux événements du Vivre, les souvenirs se composent et s'achèvent selon une allure qui leur est propre et ne doit rien à la volonté ou à l'effort. Qui est attentif à soi y reconnaît le souvenir comme une force d'accomplissement du réel, nullement comme son reflet ou sa trace amoindrie. Rien de moins imaginable, au fond, que le souvenir, car, inaccompli, il n'est que tension vers un état final. Et achevé, il cesse d'être un souci et s'évade de la conscience, laissant place à une distraction et une légèreté.

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Le monde offrant une résistance inégale à nos efforts, et parfois pas de résistance du tout, une facilité de rêve même, notre conscience est inégale elle aussi, trouée de lacunes aux lieux du Vivre les plus décisifs. Tout succès du Vivre projette son ombre alentour. Et par succès du Vivre, il ne faut pas entendre seulement les aspects de l'existence dont on cherche conventionnellement la faveur : la conquête amoureuse, les prestiges sociaux. Il y a aussi des chances de succès dans l'univers objectif du détail et de l'insignifiant : la pente d'un sentier, le bruit trop violent d'une horloge, un pommier chargé de fruits. Tout le visible peut à son tour y tomber. Et tout le dicible. Et tout le pensable, et tout le mémorable. Des pans entiers du présent peuvent s'évanouir dans leur certitude. Il leur suffit pour cela d'avoir été heureux, c'est-à-dire d'être venus à leur heure et dans une disposition exacte. Le Vivre heureux découvre toujours plus en lui de foyers d'irréflexion. L'oubli y devient une qualité active du présent, qui détache les instants en îles absolues : "Comme j'entendais une horloge sonner, je regardais ma montre, et deux minutes après me demandais de nouveau s'il était temps de partir. Je voyais l'heure sans la retenir davantage. Des cris, le vol d'une mouche me prenaient, et me renvoyaient d'un côté vers l'autre. Quelle joie étrange : elle en venait à me sembler peu naturelle."

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Pour mieux saisir cet irreprésentable, on pourrait recourir encore à d'autres notions. Non pas l'inconscient classique des psychanalystes, mais plutôt ce qu'on appelle communément de l'inconscience. Soit cette perte consubstantielle au présent et incessamment produite par lui. Ce blanc qui naît des failles de l'actuel et projette son aveuglement sur toute vision du futur. Inconscient de surface, si l'on veut. Ou de nature (2). Il ne procède d'aucune construction archaïque. Il disjoint mécaniquement l'immédiat, déjoue apprentissage et prévisions, reporte dans l'état de veille une saisie onirique du Vivre : fragmentaire et aiguë, émaillée de lacunes et d'ébauches, ouverte à la multiple entente des rêves, butant souvent sur la perfection silencieuse d'une forme. Comme l'autre, cet inconscient appelle un travail. Ne faut-il pas, en effet, pour se tenir à la hauteur du Vivre, en repérer les niveaux, les massifs, les chutes ? Il y a donc un travail de la veille, voué plutôt à approfondir l'inégalité de la conscience qu'à la réparer. Ce travail, la narration même de Progrès en amour.. en offre l'exemple, cette narration qui progresse de facilité en résistance du Vivre, et d'effort en oubli.

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La narration progresse aussi de Lettre en Lettre. Elle est ponctuée par ces noyaux de discours dont le succès a opéré une sidération de l'entente (autre forme d'inconscience). La Lettre en effet, prenant brusquement consistance, réserve son sens et institue dans le présent une latence. "Une parole est plus forte et vient de plus loin, sans qu'on l'ait vue, qu'une pierre ou bien un coup." disait déjà le narrateur de Lalie. Dans le temps où vole cette pierre, sans atteindre encore son but, le réel s'ouvre à l'imprévisible et aux effets de la Lettre. Car la Lettre, davantage qu'elle ne se com- prend, se fait reconnaître par ses effets, ou par son cheminement. - "Croyez-moi si vous voulez : l'autre jour je n'ai pas pu dormir de toute la nuit, dit Georgette." Quelle banalité, dans l'après-midi ! Elle reste pourtant dans l'écoute de Jacques. Là- dessus, on boit de la bière, les jeunes filles parlent d'elles et Juliette tire les cartes. Puis, au moment de se séparer :"Cette nuit, dit Georgette, c'est Juliette peut-être qui ne dormira pas." Evoquant le souci amoureux de son amie, Juliette témoigne d'abord de l'insomnie de sa propre parole. Ce propos qu'on croyait endormi en elle, et sans suite, voici que, délié d'intention, il rebondit en événement.

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La reconnaissance de la Lettre suppose un dépaysement, un vacillement du lieu où, ordinairement, l'on se tient. Or, chez Jacques, le dépaysement est un état natif, dirait-on, aggravé encore par les circonstances guerrières. Au front, il s'agissait de rejoindre une parole qui soit de niveau avec l'événement de la mort quotidienne et la totale liberté qui en est le corrolaire. Chacun y était donc arraché aux régions particulières de son discours et forcé au partage du lieu commun. A Velleminfroy, Jacques est un militaire au repos qui a tout loisir d'être attentif à la particularité de la parole. Il se plaît à cette vacance de l'écoute, née de son dépaysement. Il s'étonne que ce qui est pour lui Lettre close, et presque objet, serve si manifestement l'échange des êtres qu'il côtoie. Qu'un vieux appelle un ivrogne "le jus du bois tordu", que le sergent réplique "Je discute la vérité" au cafetier qui l'enjoint de "ne pas discuter comme ça" , que le père Renard évoquant les dangers de la Martinique conclue : "Un ami qui est sorti à deux, il n'est pas rentré.", c'est chaque fois le même assourdissement de l'entente. La rigueur formelle de la Lettre se heurte vivement à son déploiement imaginaire : l'ivrogne sorti du pampre, la discussion exhaussée au-delà de la vérité, l'ami double soudain manquant. L'entente reste dans un entre-deux, s'installe dans la distraction, entre une densité de forme et une indéfinition sémantique. Le sens de la Lettre est comme jeté en avant, et à rejoindre plus tard.

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L'amour enseigne à Jacques comment la Lettre permet de progresser dans le Vivre. Jacques, heureux en amour, puisque Simone s'est offerte à lui, reste pourtant insatisfait au plan du discours. Ne manque-t-il pas à sa fortune une authenticité de propos qui en garantirait la réalité ? Il entreprend donc d'approfondir la parole de Simone, de la contraindre à des nuances d'expression où se prouverait la sincérité de son expression. Or, à ces demandes pressantes, Simone répond vivement : Sache que mes paroles sont toutes sincères et non point menteuses." Et voici Jacques à nouveau embarrassé par l'irréductible d'une Lettre : Simone "par le livre". Comment concilier le sens de ses mots avec leur caractère apprêté et comme détaché, leur ton d'emprunt ? Jacques comprend pourtant qu'il n'y a là qu'une réponse adéquate à sa demande. Impuissante à faire entendre sa sincérité réelle, Simone a dû s'en remettre à une plus grande dignité de propos. Elle a dû recourir à cette raideur formulaire, imitée des vieux livres. L'élan de sincérité, c'est cela même qui justifie son détour par une parole autre. Mieux, sa maladresse dans la recherche des "belles phrases" (elle écrit aussi :" Peut-être ne serai-je pour toi qu'un oiseau de passage...") prouve par défaut sa présence vive dans ses mots. Ainsi doit-on user parfois de l'élévation du discours pour se hisser jusqu'à lui.

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L'événement heureux et la Lettre parfaite ont donc en commun d'être loin du moi. Il se peut que le Vivre "m'arrive" ou que la parole "m'exprime" , mais leur lien à moi n'est nullement donné. Il est laborieusement conquis par mon effort pour gagner leur hauteur. Que je relâche mon effort et c'est leur éloignement qui m'apparaît : leur bonheur semble fait pour me décourager. A mesure de leur perfection, ils s'entourent d'une aura d'impensé qui me les rend inconvenables dans leurs causes, imprévisibles dans leurs effets. Ils appellent mon progrès vers eux, et creusent mon retard. Sont-ils donc la même sorte d'événement ? C'est peut-être pour l'avoir cru trop vite que Jacques progresse si lentement. Il croit pouvoir simultanément réussir en amour et en paroles. Mais chacun de ses succès l'éloigne de l'autre. Entre événements du Vivre et événements de la Lettre, il y a en effet une distance nécessaire. La Lettre offre le paradigme de toute forme heureuse et c'est seulement à partir d'elle que quelque chose peut arriver, qu'on peut se retourner sur une bonne fortune. En ce sens l'antériorité de la Lettre est irréductible, son avance sur le Vivre est certaine. Mais ceci reste sur un plan presque purement logique. Pratiquement, on entre dans le souci de la Lettre pour atteindre quelque chose qui a déjà passé. Ou on cherche, par la Lettre, à donner une forme exacte au Vivre, qui lui permette de passer, c'est-à-dire de disparaître comme souci. Le retard de la Lettre sur le Vivre est donc non moins certain. Les avances, les retards, tout devient alors question d'accomodation mentale. "Comme il arrive pour l'homme qui se blesse, et se répète d'abord pour assurer son courage : "Tu ne sens rien, tu n'as rien." Ainsi ment-il pour se tirer en avant. Dès qu'il veut simplement rechercher "ce qu'il y a", il retombe." Progresser, se tirer en avant à partir d'une blessure qui n'est autre, constante, que celle du Vivre, c'est accepter cet éloignement de la Lettre qui, justement, nous permet de la rejoindre. Car si elle nous était absolument intime, ne serions-nous pas clos en elle et sans avenir ?

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Le récit de Jacques est donc, par la Lettre, un progrès vers le Vivre. Il témoigne d'humilité et de travail. D'humilité par tout ce qu'il reconnaît de lointain dans ce qui arrive. De travail par la confiance qu'il place en la Lettre tout de même. Car il s'agit à tout instant de surmonter la tentation du silence. Ainsi, le récit, parvenu au moment de la première nuit avec Simone, c'est-à-dire au parfait bonheur du Vivre, songe à en faire l'ellipse :"Le reste, il le faudrait écrire d'une façon différente, avec des mots différents, et plutôt autre chose que des mots." Le désir d'une expression aussi absolue que l'événement menace d'emporter les moyens mêmes de l'expression. Cependant, le narrateur se reprend : "Mais voilà bien où j'ai tort. Il le faut au contraire écrire exactement de la même façon - et faire semblant que n'existe point le passage dont j'ai parlé, mais que tout se suit et se tresse sur le même plan. " Tel est donc le courage de la narration : anticiper par la Lettre sa compréhension du Vivre. Et le courage semble nécessaire aux deux points les plus extrêmes du Vivre : là où son intensité défie le discours, là où sa simplicité laisse sans mots. Comment rendre compte du simple fait que je est au cœur d'un événement du Vivre ? Comment, si ce n'est par la Lettre qui, à tout moment du dire, manifeste cette conjonction impensable ? La Lettre convient à l'accomplissement du Vivre : elle est le seul moyen que nous ayons de participer au Vivre qui nous concerne. Elle nous sauve de cette étrangeté de tous les instants qu'est l'accomplissement du Vivre sans nous.

Laurent Jenny


(1) Etrange géographie que nous propose ici Paulhan, comme s'il repérait par une terre plate une mémoire décolorée. Au-delà de Salonique, où Paulhan avait espéré être nommé en été 1907, ce fut pour lui bien au-delà : Madagascar. Là-bas, comme dans le mystérieux pays où a servi Jacques, "toutes les fenêtres et les portes donnent à l'ouest." Cf. "Pages de carnet", Cahiers Jean Paulhan 2, Paris, Gallimard, p. 122.
(2) Comme l'appelle Paulhan dans Clef de la poésie, où il oppose la nécessaire obscurité du mystère poétique à celle accidentelle de l'inconscient psychanalytique. Il faut avouer qu'ici Paulhan se fait une idée restrictive de l'inconscient freudien, mais ce pourrait bien être de façon délibérée.