Le poids du sanctuaire

Roger Judrin

(Postface du Tome 2 des Œuvres Complètes, Tchou)

Jean Paulhan, ni dans ses propos ni dans ses écrits, n'a le ton décisif ou affirmatif. Sa lumière reste nébuleuse. Il ne brise pas le roseau qu'il a cassé. Qu'arrive-t-il de ce concours subtil du jour et de la nuit ? Que le lecteur, à son tour, se dérobe. Il faut pourtant que l'un d'eux, plus téméraire ou plus appliqué, s'énonce, pour l'amour de l'auteur, un peu plus haut que lui, en dépit des élégances voilées qu'il eût été si délicieux de conserver. Il s'agit donc ici de pieusement commettre une manière de sacrilège et, au lieu de citer l'oracle, de parler en son nom.

Tout homme que son goût et son métier poussent à juger des livres, du moins dans notre siècle, est frappé d'effroi. La diversité des meilleurs esprits et leurs sentences, comme à plaisir, discordantes, sur un même ouvrage, et surtout nouveau, accablent la réflexion. La rigueur des arrêts s'appuyait naguère d'un code public et de règles communes. D'habiles définisseurs avaient enfermé les oiseaux, d'après leur espèce, dans des cages bien fermantes. Avant Sainte-Beuve, on voulait qu'une ode fût une ode, un roman un roman, le pathétique un genre. Autant qu'Horace, Boileau savait ce dont il parlait. Un peintre chinois et un poète japonais obéissaient aux saisons qui leur battaient la mesure. Bref, l'art dépendait de la connaissance. A Madagascar, l'inspiration naissait des lieux communs que les jouteurs se renvoyaient comme des balles. L'écrivain ne se piquait pas plus d'être original que le joueur d'échecs ne prétend que les pièces noires engrènent la partie ou que le roi saute une case. Depuis les romantiques la littérature ne respire, en France, que dans l'ombre de l'échafaud. Une cohue de Saints-Justs, baptisés critiques, ont pris pour devise : La sincérité ou la mort. On lit le romancier dans sa personne et son œuvre dans sa vie. On regrette que Corneille n'ait pas épousé sa femme sur le cadavre de son beau-père. On espère que Racine-Néron a empoisonné Marquise-Britannicus. On jure que Pascal, mémorial à part, n'a éprouvé de la foi que les angoisses. Molière-Arnolphe et Molière-Alceste ont dévoré les autres Molière. Les lettres de Mme de Sévigné sont d'une mère qui couche avec sa fille. Il est clair enfin que Shakespeare fut un assassin comme Gide a été un giton. On n'interroge le génie que dans son Plutarque transparent.

Par contrecoup, talent c'est mensonge, style c'est fabrique, forme c'est manque de fond. La merveille, c'est d'écrire comme on écrit quand on n'écrit pas. On adore l'ignorance des rustres, le bredouillement des niais, la sainte absurdité des fous, les trésors de la puérilité. On rend un culte aux dieux qui s'évaporent. On oserait presque reprocher à un écrivain de consulter un dictionnaire ou une grammaire. Employez, lui dit-on à l'oreille, le mot inouï dont vous n'userez qu'une fois. Inventez non seulement votre sujet, ou plutôt votre absence de sujet, mais encore des vocables vierges, farouches, monstrueux. Ne faites rien, à moins que vous ne défassiez quelque chose. La muse moderne n'est liée que par le serment de brûler les musées. Voyez nos peintres admirables : ils se fuient eux-mêmes de toile en toile ; on les reconnaît à proportion qu'ils ont l'honneur de se méconnaître. L'art, en un mot, n'est plus qu'une éruption de coups de théâtre.

Par malheur, le parterre en est assommé. Il ne sait plus à quel miracle se vouer. Il y a pis. Quelques éveillés commencent à s'apercevoir que les marchands de bizarreries sont d'ennuyeux imitateurs de deux ou trois marottes infatigables. Ils n'ont tiré du rêve que des singeries mécaniques, et de l'automate qui est dans l'homme que des marionnettes inhumaines. L'étonnant Cocteau reste prisonnier de ses tours éternels et l'on doute s'il fut un jeune vieux ou un vieux jeune. La mode naît ridée comme la botte de l'Ogre, au moment qu'on la croyait fraîche comme la pomme sauvage du Petit Poucet. Il semble que les artistes, jaloux des prodiges du physicien, se soient flattés à leur tour de changer la littérature et la peinture, c'est-à-dire le cœur de l'homme, de la même façon qu'on modifiait l'air de sa maison. On feignit de n'accepter plus aucune loi qui eût naguère été la maîtresse des maîtres.

Il faut avouer que cette audace tenait du sublime autant que de l'outrecuidance. Jamais on n'avait tant espéré de l'esprit ni désespéré plus d'esprits. Dans les siècles modestes, Racine naissait doucement d'Euripide et Napoléon de Tite-Live. Ceux qui frayaient une route avaient commencé par suivre les chemins battus. Les savants eux-mêmes d'ailleurs n'avaient garde de démentir leurs aînés. Einstein, loin d'abolir Newton, l'accomplissait. L'invention n'a, de ce côté-là, que les dehors de l'ingratitude et l'enchaînement n'y gâte point la liberté. A preuve la constance des mathématiques et, par conséquent, d'une langue stable, rigoureuse, universelle.

On a quelquefois voulu s'étonner de la difficulté que l'on trouve à tirer des paroles positives soit de Paulhan lui-même ou de ses ouvrages. C'est qu'il y a en lui et en eux, outre la délicatesse épineuse d'un logicien très vétilleux, l'enfance et la curiosité d'un observateur très ouvert. L'ami perpétuel des proverbes madécasses favorise d'une ardeur pareille les essais, les tourments et les avortements du vers ou de la prose. Par une moitié de sa nature, Paulhan penchait vers les nombres, vers la tradition, vers les dogmes, mais l'autre joue de Janus donnait sur la rébellion et sur les dieux inconnus. De là nous devons conclure que Chesterton fut le modèle de Paulhan parce qu'il en était secrètement le frère. Quel miroir du tempérament de Jean Paulhan que le livre précieux et bref, éclatant et plein, auquel Chesterton a mis le titre d'Orthodoxie ! Que de ruses brillantes pour établir enfin que Rome est dans Rome et la vérité dans le pape ! Les arguments de la main gauche justifient le diamant que serre la main droite. Lorsque des sots ont prétendu qu'il n'y avait pas de feu au centre de Paulhan, c'est à peu près comme s'ils eussent soutenu que, puisqu'une balance a deux bras, elle n'a pas de fléau. On s'aperçoit aisément d'où vient l'erreur des crânes étroits. Il est clair que Chesterton ne songeait pas à inventer l'Église ni François d'Assise à forger Jésus-Christ. Cependant l'amour violent du vieil Évangile produit encore des fous de Dieu.

Voilà comment, dans une matière toute différente et par un instinct comparable, Paulhan n'avait que faire d'imaginer la rhétorique — non plus qu'Abélard de fabriquer Héloïse.
Toutefois l'histoire nous montre qu'en certains âges le soleil s'était obscurci. Il fallait écarter des ombres. Comment nier qu'environ le milieu du XXe siècle, une multitude d'Albigeois, enfermés dans le ventre de Freud, n'aient visé à ruiner toute littérature ? Paulhan, tout à la fois, s'en amusait et s'en alarmait — car il a pour amis aussi bien ceux du langage, comme Étiemble ou Saint-John Perse, que les enragés comme Michaux ou Fautrier.

Il semble pourtant que Paulhan ait mieux réussi à embarrasser ses adversaires qu'à célébrer ses alliés, ou plutôt il s'évertue à déconfire les uns par les autres sans que personne, sinon le Grand Vautour, couche sur le champ de bataille. Logicien, il sent les folies de la raison. Grammairien, il goûte les vicissitudes de la syntaxe et les pauvretés de l'étymologie. Mais il y a dans cet homme glissant une sorte de foi dans la manivelle du puits et dans sa corde. Lecteur gourmand et patient, attiré prudemment par la magie, il réduit à quia, sur certains points, les têtes brillantes et peu contemporaines de Benda, de Valéry, d'Alain. Esprit vaste, quoique à la maraude, et nourri de la vieille ambroisie, il se brouille avec Breton et avec Aragon, il chicane Sartre. C'est qu'en dépit d'une voix douce et d'une modestie charmante, Paulhan est né éplucheur et épilogueur. Il attrape les gens par un bouton de leur veste et par la petite plume de leur chapeau. Car la longue ardeur de sa pensée est entretenue par le scandale de la contradiction, c'est-à-dire par la religion des mots. On pourrait trouver là je ne sais quel souvenir de la vertu huguenote par excellence, si prompte mais si lente à pâlir sur les textes et à leur imposer son minutieux amour. Quel moyen d'expliquer, autrement que par une étude un peu sacrée de la parole, le prix qu'attache Paulhan aux antilogies ? Ni Leibniz ni Hegel ne s'y arrêtent. Ils triomphent des oppositions dans le troisième terme où ils les confondent. Paulhan est manichéen. Chesterton disait que, lorsqu'on va chez le chirurgien, on ignore si l'on en reviendra sur deux jambes ; à tout le moins, personne ne sort de l'hôpital avec trois pattes. La méthode de Paulhan est binaire. Qu'en arrive-t-il ? Qu'un juge accoutumé à concilier les parties reste comme suspendu en l'air, au moment de quitter, sans fleurs à la main, le jardin de Tarbes. C'est que le jardinier va son train d'académicien. Quand nous le pressons de conclure, il nous répond par son refrain : “Mais nous en reparlerons.” Qu'il s'agisse d'une phrase, d'une lettre, d'un chapitre ou d'un livre, Paulhan a le génie d'un lendemain perpétuel et d'un âge dont l'or est dans l'escalier.

Les malintentionnés ou les impatients en infèrent que l'alchimiste n'a pas de secret. Les plus sages s'obstinent à pousser de parenthèse en parenthèse jusqu'au mot de l'énigme. Ils découvrent alors qu'il est simple et inépuisable, comme celui d'Œdipe.

Le mystère de Paulhan est le même que celui de Descartes, je veux dire le bon sens.
Il est permis à quiconque tient une plume d'observer, après La Bruyère, que l'expression juste, et qui est le plus naïvement juste, nous échappe d'abord et, quelquefois, nous fuit pour jamais. Ce n'est pas qu'elle soit rare ou obscure ou réservée. Elle loge plutôt dans cette citadelle, que peint l'Arioste, où les amants se cherchaient infatigablement parce qu'ils se rencontraient sans se reconnaître. La vérité ne se cache point : voilà précisément pourquoi les uns ne la voient pas pendant que les autres ne la voient que d'un œil. L'invincible difficulté qu'éprouvent les mystiques à nous montrer Dieu au travers d'eux-mêmes a sa source dans l'évidence. Personne ne saurait expliquer ce par quoi tout s'explique. La lumière nous éclaire sans qu'on puisse éclairer la lumière. Ce que l'homme comprend de la nature, il le comprend par la sienne, mais il est fort éloigné de comprendre sa propre nature. La raison commence par un coup d'éclat qui ne relève pas d'elle et où elle ne rentre pas plus que ne rentre un enfant dans le ventre de sa mère. Remarquez d'ailleurs ce mélange d'appétit et de mécompte que laissent dans les enfants la pomme de Newton et l'œuf de Colomb. Je rappelle la première histoire : Newton est sous un pommier. Une pomme tombe. D'où vient, dit-il à part soi, qu'elle tombe au lieu de monter ? Voilà une question que les sots trouveront sotte à proportion qu'ils sont abrutis par l'habitude.

Il faut donc être indulgent à la témérité des ingénus qui s'enfoncent dans les postulats. Or Paulhan l'Obscur entre en propos par ce lieu commun que les hommes parlent pour s'entendre. Mais mieux ils parlent, moins ils s'entendent. Les meilleurs devins sont aveugles. Les Œdipes ne discernent pas les Jocastes. Il ne semble pas que la critique soit aisée pour ceux à qui l'art est facile. On songe à la fable des deux serpents dont chacun se met à manger la queue de l'autre jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien sur la place. Greco propose de livrer aux éponges le Jugement Dernier de Michel-Ange. Courbet est d'avis que Manet n'est qu'un réchauffé de Vélasquez, Valéry déteste Pascal, Claudel a Corneille en horreur. Stendhal exècre Chateaubriand.

Quant aux critiques de profession, dont on espérait que, moins éblouis de leur propre miroir, ils auraient les yeux ouverts à la diversité des amours, quoi de plus misérable que leur lumière naturelle ? Les bévues de Sainte-Beuve n'ont d'égales que celles de Brunetière et de Taine.

Mais le goût de Paulhan, après tout, fut-il infaillible ? Il faut dire à la gloire d'un homme condamné à peser des manuscrits qu'il n'a pas souvent pris martre pour renard, et que l'admirable leçon de Fénéon ne fut pas perdue pour son disciple. Quelle leçon pourtant ? S'agit-il d'un sens intime et, par conséquent, incommunicable, ou d'une véritable méthode ?

Paulhan n'a pas caché son grand dessein qui rencontre l'ambition philosophale de Valéry. La manière dont l'or a été fait devrait nous donner le moyen de faire de l'or avec du plomb. Si l'on tirait d'un excellent ouvrage les lois qui ont produit son excellence, cette alchimie publique renverrait l'artiste à l'artisan et le chef-d'œuvre à la maîtrise. La littérature deviendrait la mère des compagnons. Elle retrouverait cette honnêteté que les gens de la Renaissance ont dépravée, lorsqu'ils ont divinisé le talent. Le génie ne serait plus qu'une ombre dont les jurandes seraient le corps. Le triomphe de Valéry eût consisté non point à écrire la Jeune Parque mais à la faire écrire par une multitude d'exécuteurs. C'est ainsi que les tenants du nouveau roman promettent à quiconque y veut travailler une perfection anonyme. Au bout du compte, le vœu de La Bruyère serait écouté et l'on fabriquerait un livre comme on fabrique une pendule, ou comme, dit-on, furent élevées en France les églises du XIIIe siècle. Les entreprises du langage, enfin claires et bien établies, auraient la solidité qu'eut la musique dans l'illustre famille de Jean-Sébastien Bach. Assurément la supériorité garderait ses degrés. On distingue parmi les Couperin François d'avec Louis et d'avec Charles. Cependant les différences ne se tournent jamais en disparates. Ce qui, pendant tant de siècles, soutint la force et la durée de l'art chinois serait à son tour la vertu du nôtre. La magie se fonderait sur la rhétorique. D'un côté les originaux ne rougiraient pas d'être des copies, d'autre part, les copies ne laisseraient pas d'être originales. L'Occident, renonçant au supplice inouï des inventions singulières et au dogme du fils sans père ou de l'orphelin prodigieux, rentrerait humblement dans la vieille école que n'a point quittée le reste du monde.

C'est par ce biais que se démêlent le respect dévot que porte Jean Paulhan aux Contemplateurs du Japon et la passion qu'il a pour la peinture, lorsqu'elle n'a d'objet qu'elle-même. Constable disait de Turner : “Ses paysages sont d'autant plus ressemblants qu'ils ne ressemblent à rien.” C'était planter une dent d'or dans une fausse plaie. Car le sujet d'un tableau, c'est à la rigueur le tableau même. Il ne représente que ce qu'il est. La couleur propre s'amalgame avec la décoration générale. Ainsi tout langage, plus il est universel, plus il parle divinement. Quand Paulhan raille avec impudence ce qu'il appelle les petites histoires de la Bible, il leur reproche d'abord d'être juives et personnelles. Les deux Testaments ne se lassent point de raconter des grâces et des élections. Paulhan a naturellement trop de modestie pour adorer les privilèges. Il est au contraire fasciné par le pêle-mêle et l'incognito de la moinerie japonaise. Il admire les bouddhistes qui brûlent Bouddha et les chanteurs dont rien ne reste que la chanson. Le chercheur d'or de Madagascar devint pour jamais étranger à l'esprit de particularité. Les épopées qui se remâchent, la rumination des romans, les rituels d'amour de l'Orient, les manuels de lieux communs, la grammaire enfin des idées occupent de leur vaste érudition ce faiseur d'opuscules aigus et difficiles.

Il arriva pourtant que ce curieux d'uniformité tomba par la cheminée dans l'officine du génie. La Nouvelle Revue Française essayait les plus rares pistolets de la littérature. L'homme qui avait apporté dans ses valises tout un monceau de poésie fixe enveloppée de proverbes inébranlables découvrait, encore frais émoulu de Tananarive, le dogme du nouveau soleil de chaque matin. Point d'écrivain qui ne se réclamât de la dernière rosée. Le temple ne s'ouvrait qu'à l'innocence. Les élans d'une voix inouïe s'y mariaient aux ruses de l'extravagance. Les paniers bien faits se cachaient sous une pêche miraculeuse. La critique ne se voulait savante qu'afin de voir venir de loin les imitateurs, et d'en faire justice. On soufflait sur toute bougie qui s'allumait à la flamme d'un maître. Il fallait que Minerve sortît armée, non point d'une migraine de Jupiter, mais des candeurs de son sommeil.

Jean Paulhan se plia doucement, et avec un sourire appliqué, à une méthode entièrement opposée à la malgache. Au lieu que, là-bas, le mérite du poète se mesurait, comme dans les Bucoliques de Virgile, aux vers d'usage arrachés au vieil arsenal et que l'un des rivaux plaçait mieux, l'Occident, surtout après Rimbaud et d'après lui, exigeait du vaticinateur un torrent d'illuminations. Ce que Dieu le Père a d'incompréhensible n'ôte rien aux beautés de la Création. On vit alors Paulhan, fortifiant sa timidité mais s'excusant de sa fermeté, être en son séant dans le fauteuil de Fouquier-Tinville.

Quel moyen de s'instruire en effet à moins que l'on ne tienne les deux bouts de la chaîne ? La nécessité du dérèglement est une règle encore et, de toutes, la plus despotique. Il s'agissait de réduire peu à peu les auteurs, retranchés dans leurs suprêmes merveilles, au silence et au suicide. Cependant Paulhan, sensible au divertissement du contrepoids, fidèle dans l'os de ses os aux puissances de la rhétorique, en épaulait aussi les champions. La même diaprure que Picasso a promenée sur sa palette, sans qu'on pût clouer Protée sur l'une de ses formes, a rendu agile et furtive la critique de Jean Paulhan. Son plaisir le plus vif est d'apercevoir dans la conversation telle qu'elle est l'esprit tel qu'il se cache. Paulhan est un philosophe du lieu commun et du sens commun. Tandis que l'oreille vulgaire s'endort sur la netteté qu'elle croit décisive des opinions reçues et des phrases faites, Paulhan interroge nos commis pensants. D'où vient que l'Anglais, à peine à Calais, voyant sur le quai passer une rousse, en conclut trop vite que toutes les Françaises ont le poil de Judas ? C'est qu'un appétit indiscret de la nouveauté, joint aux paresses de l'impatience, et à l'autorité de la fraîcheur, se flatte de réduire l'arc-en-ciel à une seule couleur. Raisonner, c'est simplifier. Comprendre, c'est étrangler par une loi le détail foisonnant de l'observation. La vérité trahit les vérités.

Voilà justement le point où triomphe Paulhan, mais à la façon des cavaliers parthes. Il blesse à petits coups les préjugés, les erreurs, les présomptions ; il a l'escarmouche heureuse. Toutefois, ne comptez pas sur lui pour finir la guerre et sceller la victoire. Ce querelleur obstiné fuit alors la lice. Il échappe à l'épaisseur des étendards. Il préfère le coin de l'œil au regard assuré et les touches de la sagesse à sa doctrine carrée.
On sait qu'Alain détestait les systèmes, comme des souricières. Il n'a donc forgé aucune cage à penser. Cependant, de refus en refus, de prudence en prudence, il ne laisse pas, sur beaucoup de points, de dogmatiser. Il nous dit si franchement ce dont il ne veut pas qu'il ne laisse pas de dire exactement ce qu'il veut. On tire de ses propos, sans forcer la serrure, des négatives très positives.

Au contraire, Paulhan se pique de rétablir les ténèbres qu'il a dérangées. C'est un professeur de modestie, ou encore l'une de ces personnes qui engagent un procès qu'elles craignent de gagner. Cette illusion dont il a percé le mystère, et qui consiste à parler de la trompe comme si elle était l'éléphant, relève plutôt du malheur de la réflexion que du défaut de la sienne.

On marche en sûreté sous les auspices de cet homme-là. Son amitié est aussi fidèle que ses jugements. Toutefois, il se plait à essayer sur le petit troupeau dont il s'entoure les livres nouveaux qu'il a lui-même examinés. En les proposant ou en les louant d'un mot il les enveloppe de nonchalance et d'incertitude. Il loge la liberté des autres dans une espèce de liberté qu'il feint d'avoir à son tour presque retrouvée. Il paraît traitable alors et de si bonne composition qu'on le jurerait docile au brimbalement des cloches. Les familiers ne s'abandonnent point à ces facilités charmantes. Il n'y a pas loin du tribunal à la sellette. Quelle sentence adressée au coupable ne peut rendre coupable celui qui la rend ?
N'importe. Cette affable condescendance n'a rien d'hypocrite. Il est arrivé plusieurs fois que les auteurs, dont Paulhan s'est fait ensuite l'inébranlable tenant, n'aient pas été par lui dénichés. Fautrier, par exemple, devint difficilement son peintre avant que, sans retour, il en étayât la réputation. On a répandu autour de Paulhan une fable d'infaillibilité. Or, s'il a d'un oracle les demi-silences, il n'en a pas la présomption. Une maturité lumineuse convient mieux au tour de son esprit que le coup de lumière. Ce n'est pas que les engouements lui soient étrangers, mais tantôt il les corrige, tantôt les confirme, par une subtile information. Il ne craint pas d'être, jusqu'au scandale, l'unique avocat d'une bonne cause ; cependant, par une discrétion ordinaire, ce gracieux Don Quichotte redoute les malheurs de l'hérésie. Il est si exempt de pesanteur et de pédanterie qu'on oublie la diligence et la constance de ce mangeur de livres et de ce pilier de galeries. Rarement connaisseur s'est frotté à plus de gens et à plus de choses.

C'est que le langage ne s'invente point. C'est que le signe et l'idée ne se divisent point comme l'ange et la bête. Hélas ! la grammaire a ses chirurgiens, la passion a ses incendiaires. Les uns voudraient penser comme on parle, les autres voudraient parler comme on sent. Aux uns la langue est magique, aux autres le sentiment. Les uns croient que l'abbé Prévost a écrit Manon, les autres sont persuadés que Manon est tombée toute chaude d'un lit dans un livre. Mais les uns et les autres parient absurdement. Qui ne se souvient de l'admirable naïveté où se reconnaissent, comme dans un baiser, Tristan et Iseult :

Belle amie, ainsi est de nous,
Ni vous sans moi, ni moi sans vous.

Jean Paulhan a passé sa vie, sans la perdre, à expliquer cette double simplicité. Quel moyen, quand on est un homme, de n'être pas fou ! On consent volontiers que des amants soient insensés. On ne prend pas au mot celui qui prétend que les mathématiciens sont extravagants. Or l'entendement ne s'égare pas moins, lorsqu'il vise à la pure sécheresse, que ne fait le cœur guidé par une absence de guide. L'esprit de Valéry n'est pas moins aliéné que l'instinct de Rousseau. Un orgueil pareil a beau réduire l'âme à la machine ou changer l'oiseau en oiseau bleu, le sage se défie également de qui refuse soit la nourriture de la nuit, soit le service du flambeau. Notre condition nous condamne à cette unité équivoque. Il est vrai qu'elle ne contente ni Descartes ni Lao-Tseu. Il est vrai pourtant que les têtes les plus souveraines s'en accommodèrent. Vinci le Fabricateur use d'un pinceau mystérieux qui enfonce la Vierge dans l'antre et le doigt du Baptiste dans la nue. On ne sait plus dans Faust si Gœthe est l'enchanteur ou l'enchanté. Dans Platon, Socrate et son démon, le conte et la raison se font la courte échelle.

On voit à présent pourquoi l'histoire de Psyché rapporte, à moins qu'elle ne l'annonce, le plus beau danger du monde. Quand l'âme regarde l'amour, ils s'évanouissent à la fois. Aussi la métaphysique est-elle un péché. Ajoutons qu'elle est inutile, comme la morale. Paulhan ne s'intéresse ni aux lois du cœur ni à la place de l'homme dans l'univers. Il entend seulement rendre la critique plus solide par un meilleur usage de ses outils. Il s'agit d'appliquer à la littérature la loi du 19 frimaire de l'an VIII. Une sorte d'académie des poids et des mesures vérifierait les comptes du langage. Si Paulhan a une chimère, c'est la chimère de l'exactitude. Il nous propose de lier la parole à un système métrique. La peinture mais l'événement qui occupe cinq lignes d'un journal ou d'une chronique des tribunaux, le récit d'une souffrance ou celui d'un songe, une conversation ou les supercheries de la politique, tour à tour amusent l'arpenteur. Avouons que les sectateurs de Vailati, de qui Paulhan emprunte sa méthode, ne nous ont guère instruits. Souvent ennuyeux et ordinairement stériles, certains d'entre eux tirent du dénombrement des mots favoris d'un auteur une arithmétique du talent. C'est oublier que la docilité des chiffres est la ressource moderne de tous les abuseurs publics. Les additions sont les accoudoirs du mensonge. Elles prouveront ce qu'il me plaira de prouver. L'appareil de la science devient l'instrument du caprice. Au surplus, les habiles ne manqueront pas de soutenir que les termes dont un poète est le plus ménager marquent l'intérêt secret qu'il leur porte. Au bout du compte le compte est faux, comme sont trompeurs les relevés des usines et surtout ceux du fisc. Il faut renvoyer au fameux vide des auberges d'Espagne les complaisances mécaniques du trop bon serviteur. De l'usage amoureux que fait Paul Valéry du mot pur, il m'est loisible de conclure qu'il exprime le fond de sa doctrine ou qu'il en manifeste l'impuissance, selon qu'il désigne un fait ou un souhait, un fruit ou un vœu, une poursuite obstinée ou une radoterie. Le calculateur n'est jamais qu'un danseur, et il dépendra de mon intention que la somme dont j'éternuerai s'ajoute ou se refuse à tel des quatre vents de l'esprit.

Paulhan n'a garde de donner dans un panneau aussi épais, mais, du même coup, il se prive des arguments qui clouent le bec à l'adversaire. Supposons que paraissent enfin une suite des Fleurs de Tarbes et un traité des faux jours du jugement, quel moyen de redresser, d'après ce tableau des erreurs, le mal d'opinion ? Encore que la littérature grossisse les bévues et permette de mettre la griffe sur les méprises, la critique n'en demeure pas moins l'occasion des ruses les plus fines et des délicatesses les plus glissantes. Sainte-Beuve et Taine valent beaucoup mieux que leurs fautes. La plupart des écrivains sont supérieurs, dans le détail de leurs ouvrages, aux idées qui en sont les piliers. Lisez les préfaces de Balzac : on jurerait qu'elles furent composées par un hercule de foire. Rarement on fut aussi pesamment catholique, aussi enfoncé dans Charles X et dans Buffon. Lisez pourtant les romans, dans les pages où l'auteur oublie de penser tout haut, que de merveilles alors sortent de lui malgré lui ! C'est ainsi que l'armature logique de Stendhal est fort au-dessous de la manière élégante et pénétrante dont il s'en sert. L'exécution sauve le dessein. La force du fleuve efface la raideur des rives. Or un véritable critique n'a de poids que celui de son génie et le génie a le privilège des ivrognes : ils festonnent sans tomber, ils tombent sans être écrasés. Après tout, la postérité finit par accorder ses flûtes. La fable de Rimbaud périra peut-être ; Rimbaud restera. Que le poète soit une gargouille, comme le veut Platon, ou un démon sage, comme le veut Edgar Poe, Ronsard et Malherbe figurent côte à côte dans les florilèges. L'histoire des goûts et celle des écoles ne sont que des badineries de collège. Peu importent les théories. La hotte d'Apollon recueille pêle-mêle les chefs-d'œuvre ennemis. Soyons assurés qu'en dépit des équivoques du langage, Paulhan, mieux que personne, démêle les fusées qu'il s'amuse à brouiller. Il dit, par exemple, qu'il y a du bon vouloir ou du mauvais vouloir dans un homme qui dit merci. Mais rendre grâces et crier grâce marquent également la plénitude. Assez touche à trop et la volupté à la douleur. Si les mots n'étaient que des moyens de montrer les choses et que l'exercice de l'esprit fût la boutique d'un quincaillier, l'expression serait parfaitement juste parce que l'âme serait parfaitement corps. Cependant le dictionnaire ne cesse de passer du visible à l'invisible et la grande affaire, quand on écrit, n'est pas de décrire ce qui se voit, mais de donner des yeux aux réalités secrètes. On peut parler d'une flûte en termes de luthier ; ils sont précis, ils sont abondants, ils n'ont de vertu que pour un fort petit nombre de gens. Toutefois, tel air de Mozart par le souffle et sous les doigts de tel exécutant ne s'adresse pas seulement dans un musicien à sa profession ; la diversité des cœurs, et en chacun de nous de son propre cœur, en appelle à cette langue étrange qui sonne d'autant plus pauvre au-dehors qu'elle paraît plus riche au-dedans.

Or Paulhan, tout occupé d'une ambition qu'il croit modeste et qui ne l'est pas, songe à assujettir les bredouillements de l'amour à la propriété d'un traité du jardinage. N'en doutons pas. Une rhétorique bien faite, et une carte du Tendre beaucoup mieux dressée que l'ancienne, éclaireraient notre caverne. Mais souhaitons-nous franchement d'en dissiper les ténèbres ? Que dirions-nous si nous ne parlions plus haut ou plus bas que nous-mêmes ? L'hypocrisie involontaire ou délibérée, n'est-elle pas de la même étoffe que la pensée ? Imagine-t-on une machine à lire dans les cœurs qui ne les empêchât point de battre ? Jean Paulhan me répondrait peut-être que le silence auquel me réduirait, et tout lecteur aussi, cette rhétorique-là serait la plus belle chose du monde. Là-dessus, il a raison, ou, du moins, je lui donne gagné.