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Jean Paulhan devant la peinture

André Masson

La première fois que je fus invité par Jean Paulhan — peu d'années après la guerre de 14 — il eut la bonne grâce de me montrer tout d'abord un de mes dessins aux crayons de couleur, procedé dont j'étais coutumier à cette époque. J'en fus fort content mais ce qui retint mon attention c'était, au même mur, voisinant avec une grande aquarelle de Paul Klee, deux Chirico représentatifs de sa « période métaphysique » : Ariane, La Statue silencieuse. Il se rattache à ces deux peintures une histoire belle comme un conte d'autrefois : Jean Paulhan averti (on était encore en pleine guerre) que tous les tableaux laissés par Giorgio de Chirico dans son appartement de Montparnasse allaient prendre le chemin de quelque foire à la ferraille, le gérant de l'immeuble voulant faire place nette. Ces tableaux si prestigieux depuis ce temps avaient été déménagés dans les couloirs quand le poète Ungaretti s'avisa de mettre un frein à l'humeur impatiente et barbare du détenteur involontaire de ces œuvres. Le compatriote du peintre bondit alors chez Paulhan et le mit au courant de cette ténébreuse situation : Chirico avait brusquement quitté Paris, rejoint l'Italie et laissé les choses en l'état. Il n'avait plus donné de ses nouvelles. C'est alors que l'intervention de Jean Paulhan fit merveille : il obtint un court délai du propriétaire des lieux, avertit ses jeunes amis poètes qui devaient devenir plus tard les fondateurs et hommes liges du Surréalisme.

Reévélation, émerveillement devant ces tableaux qui devaient être un jour pierre d'angle du futur mouvement. Tout le lot fut acheté, le propriétaire dédommagé des loyers impayés et les œuvres réparties entre les mains les meilleures. Ne faut-il pas ajouter que le grand artiste italien avait fait la connaissance d'Apollinaire? - Oui, mais avant le sanglant événement; or l'enchanteur était au front, ignorant tout de l'imminent naufrage du « grand œuvre » de son ancien portraitiste.

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Ce qui était frappant chez lui, c'était sa défense jamais démentie de la peinture de notre temps. J'évoquerai ici une discussion, alors que nous revenions ensemble d'une visite à mon illustration du Coup de Dés. illustration risquée qui le passionnait; j'avais montré un peu de mélancolie car le résultat n'était pas, comme toujours, entièrement conforme à mes intentions. Un mauvais génie me fit lui rappeler la terrible sentence de Hegel sur ce qu'on appela depuis « la mort de l'art », il se révolta bel et bien contre ce De profundis, traita Hegel de tous les noms, même de celui d'idiot, ma parole! Enfin sa repartie fut tranchante : « Il n'y eut jamais de plus belle époque pour la peinture que la nôtre.» Pour aller jusqu'au bout, m'aidant d'une phrase du Journal de Delacroix : « Tradition — Finit à David (exclu) » tradition, c'est-à-dire « art : manière de faire » commune à toute une suite de générations, le peintre « moderne» étant, lui, isolé, doit inventer jusqu'à cette « manière de faire » - et cette nostalgie du passé : de l'artiste intégré dans la société; il y avait donc quelque vérité dans le verdict du philosophe, pensant que l'art, bien qu'il puisse toujours s'élever, a cessé d'être « l'existence suprême de l'esprit » — « le mode suprême dans lequel la vérité se procure une existence »; il n'en voulut point démordre.

Pour achever cette véritable disputation nous convînmes d'un compromis : oui, il n'y aurait plus d'art au sens ancien du mot, oui l'artiste est un autodidacte, oui l'artiste ne fait plus partie d'un continent, mais d'une Polynésie, multitude de petites îles dont chaque artiste est l'insulaire, oui il n'y a plus d'art au sens ancien mais il y a encore des artistes capables d'inventer de nouvelles formes et de nouvelles tendances. Toutefois, elles ne sont plus ou ne seront plus essentielles. Depuis plus d'un siècle l'art est « sans foyer , comme le disait si justement Rilke de Rodin. En me remémorant cet après-midi de naguère, lisant l'extraordinaire ouvrage de Patrick Waldberg sur Magritte, je trouve dans un passage confirmation de la situation morale de l'artiste du xx° siècle : « Il faut prendre Magritte tout à fait à la lettre lorsqu'il dit que ses peintures naissent hors de toute considération esthétique. Le support ne l'intéresse pas. Du moment que l'idée est suffisamment indiquée tout autre souci lui paraît vain. Or selon la nature de la pensée appelée à prendre forme, la peinture pourra être schématique, négligemment traitée, hâtive, ou bien, tout au contraire, poussée avec un art consommé jusqu'à un raffinement extrême.» Mieux que personne les surréalistes avaient compris que le secret de l'ancienne peinture était perdu pour toujours. Restait à s'exprimer envers et contre tous, par n'importe quel moyen.

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Venue de Jean Paulhan, cette farouche défense d'une expression en tout cas menacée ne doit pas faire oublier sa capacité — très personnelle — d'humour.
Etant aux Etats-Unis et pendant de longs mois coupé de toute communication individuelle avec l'Europe, la première lettre que je reçus après la défaite nazie fut une lettre de Jean Paulhan. Il m'apprenait entre autres choses que la reproduction d'un de mes dessins de La Guerre d'Espagne choisi par Georges Limbour avait fait tomber une jeune revue dirigée par ses soins. Et cela dès le numéro un, et concluait : « Même n'étant pas là vous parvenez à faire scandale...» Inutile de remarquer que c'était de la part de Paulhan plutôt complimenteur.
Une autre fois, la N.R.F. m'ayant invité à saluer la «Rétrospective » de Nicolas Poussin au Louvre, j'écrivais une petite page tout simplement maladroite parce que j'insistais sur la sagesse du Poussin, m'appuyant sur un propos de notre peintre dit « classique ». Par exemple : « Mon naturel me contraint à chercher et aimer les choses bien ordonnées. » J'en faisais le Sage de la grande peinture. Alors Paulhan : « Vous trouvez? - Moi je le trouve un peu fou... » Admirable retouche car si Poussin avait pris au pied de la lettre sa déclaration il ne serait rien de plus qu'un Le Brun, un Lesueur, ou un Simon Vouet.

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Braque le Patron. Ici je me sens impropre à définir pourquoi Jean Paulhan a donné sa préférence à Georges Braque parmi les autres peintres qui furent ses amis dans les quelques années où s'imposa le Cubisme.
Certainement la peinture de Braque est, comme celle de Nicolas Poussin, naturellement française. Les propos de Georges Braque semblent parfois rejoindre ceux du maître des Bergers d'Arcadie : « Aimer la règle, corriger l'émotion » font écho à cet amour des choses « bien ordonnées ». Et puis on trouvera sans doute chez le peintre des « Ateliers » et des oiseaux volant vers leurs nids un « peu de folie » — c'est-à-dire, au bout du compte, du génie.

ANDRÉ MASSON (Paris-Ferrare - Février 1969)