En songeant à l'avenir

Henri Michaux

Ce texte est paru dans le numéro d'hommage de la nrf à Jean Paulhan en mai 1969

L'époque devant venir prochainement où l'on ne se contentera plus de la nature et de ses hasards pour ce qui est des futurs enfants, il va falloir songer au type d'hommes et de femmes qu'on devra chercher à mettre au monde de préférence, aux nouveaux aussi, mieux formés pour une société de l'avenir, tandis que d'autres, anciens occupants de la planète, seront écartés provisoirement ou définitivement.
Qu'on n'aille pas se précipiter sur un type de grands hommes qui traînent comme modèles dans beaucoup de mémoires. Combien, si l'on y songe, par tel ou tel point redoutable, feront hésiter.
Jean Paulhan est un de ceux qu'on voudrait voir revenir et retrouver dans le futur, pour ceux de plus tard, si faire se pouvait... On le proposerait volontiers. Si l'égoïsme reste le mal (?), lui, il a fait ses preuves, ses preuves d'accueil, d'ouverture, d'entraide.
Pendant de longues années – celles où je le vis fréquemment – écartant doucement les conseils de ceux qui voulaient le voir écrire davantage, faire des livres, une œuvre, la montrer, Jean Paulhan, au style d'emblée incomparable, se détournant de lui-même, pourtant si original, trouvait les autres intéressants, surtout ceux encore en devenir, aimait leur cas, leur existence, aimait les aider, se faisait un devoir et une joyeuse aventure de débrouiller en eux l'écrivain naissant.
Qui ne l'a vu et entendu avec un "nouveau" ne peut imaginer ce qu'étaient ces rencontres.
Tout à l'autre, au vis-à-vis, sans s'opposer, sans faire retour à soi, sans apparemment en avoir besoin, sans "moi", avec élan, retenue, astuce, il pénétrait dans le mystère d'en face, jetant dans ces espaces encore inconnus la sonde de ses questions inattendues, déconcertantes, baroques. Célèbres, différentes pour chacun, étaient ses interrogations, faites pour rompre la glace, pour déséquilibrer, pour tester, pour jouer, pour découvrir.
Des années de subtile connivence pouvaient suivre ces instants si le "candidat" entrait dans le jeu, répondait par de la mobilité. Comme en témoignent quelques fidèles amitiés, il savait distinguer particulièrement ceux qui jouaient le grand jeu dangereux de l'existence de l'esprit. Le minimum pour être reçu avec un "bien", c'était qu'on fût encore à l'étape des questions.
Dans cette première rencontre, pour ranimer l'autre en mauvaise posture, pas de tiédeur, d'arrondi, pas ces façons rassurantes de la bienveillance aveugle, non, la discrimination fraîche et alerte restait de mise, mais, parfois, comme une ravissante preuve de confiance et de proposition d'alliance, il feignait de consulter, oui, il consultait son vis-à-vis – si ignorant fût-il – pour savoir par exemple, et comment s'il s'en remettait à son jugement, ce qu'il fallait penser en définitive de John Donne, de Hegel ou de René Guénon.
Alliance faite, l'autre, et il le suivait, il le suivrait pendant longtemps, le précèderait, le tâterait, le pénètrerait, le déplacerait, le devinerait, l'aiderait à se découvrir, à ne pas retomber, à se ranimer, se développer... Mais lui ne se montrait pas, ou juste ce qu'il faut, en passant.
Ayant la pudeur de ses préférences ; ce à quoi il était définitivement, réellement attaché, son interlocuteur, avec qui en somme il était parti en voyage, en aurait souvent eu une grande surprise, s'il l'avait su.
De repos, hormis les jeux de délassement – peu. Aimant faire penser, retourner, défaire les idées, et faire buter celui qui était trop sûr de soi, il alimentait la conversation en difficultés à résoudre, ou à déplacer.
Si penser, comme opération solitaire, est un stade qui en nombre d'occasions va être dépassé, il eût pu être d'un siècle futur.
Adroit avec les pensées, il savait s'en dégager, en logicien libre, pratiquant toutes les manipulations, en tacticien. Personne comme lui pour dégarnir le front de certitudes ou d'indifférences, pour l'enfoncer, pour mettre à découvert votre centre, pas pour écraser. Plutôt il tendait à la découverte de quelque chose sur vos arrières, d'une pensée latente, commune, encore à personne, en suspens, et qu'il ne tenait pas non plus à faire décidément sienne. Il semblait souvent ne pas tenir à penser en son nom.
Spectacle inouï qu'il a donné un grand nombre de fois, toujours surprenant. Grâce à sa mémoire confondante sur tous sujets, sur toutes les œuvres, anciennes et récentes, il lançait soudain une de ses propositions déroutantes, imparables, qui semblait partir d'une assemblée réunie, d'une bibliothèque ou plutôt d'une machine électronique en lui qu'il eût au dernier moment consultée.
Un homme qui à des centaines d'hommes en particulier, les uns aprés les autres, génération après génération – il aimait les bourgeons –, a donné l'impression qu'il les saisissait, sentait, devinait, et appréciait de façon privilégiée, qui fit route avec beaucoup, les épaula, y trouva grand plaisir, un tel homme, ami des hommes, il faudrait qu'il revive.

Notice du catalogue général de la BNF