
Celui qui aimait les peintres
Robert WogenskyCe texte est paru dans le numéro d'hommage de la nrf à Jean Paulhan en mai 1969
Quelques semaines avant la mort de Braque, Jean Paulhan me téléphona un matin, m'invitant à l'accompagner chez celui-ci. Nous nous retrouvions le lendemain dans l'atelier de la rue du Douanier avec Dominique Aury et Pierre Domec. Ce fut une visite émouvante. Braque vieilli, usé, avait gardé le regard jeune, plus vif que jamais. Mais il s'épuisait vite en parlant, et nous sentions qu'il ne pourrait tenir longtemps.
Peu de jours après sa mort, je reçus une lettre de Jean, portant ces mots en post-scriptum : « C'était un ami rude que Braque, mais d'une extrême bonté. Et puis, il savait ce que nous avons tant de peine à chercher. Il nous manque. Il nous manquera. »
A mon tour, je ne pourrais dire mieux de Jean Paulhan. Car c'était un ami d'une extrême bonté. Il nous manque. Et je crois qu'il en savait plus qu'il ne voulait bien en convenir. Il était de ces hommes très rares que l'intelligence et la culture n'aveuglent pas. Son esprit, sa vivacité ne sont plus à dire. Mais je ne l'ai jamais vu méprisant. Ironique, souvent, devant les prétentions et l'assurance de quelques-uns. Il se méfiait des affirmations péremptoires, sachant bien que les raisons infaillibles ne sont jamais bonnes, que les lignes ne sont jamais droites, et que les hommes, penseurs, savants, artistes, ne peuvent finalement rien d'autre que remettre un peu les choses en question. Un jour que je lui expliquais mon angoisse devant ma toile, avant de me mettre au travail, il me le dit à sa manière : « Rien de tel que les ignorants pour être sûrs d'eux. Pascal doutait de sa foi, Einstein de ses calculs. » Et j'ai lu dernièrement cette réplique, citée par André Dhôtel : « On peut se prendre pour Jésus-Christ, mais pas tout le temps. »
Chacune de ses lectures, le plus souvent de courts billets pleins d'imprévu, était un événement. Il nous invitait, ma femme et moi, à une partie de croquet ou bien à déjeuner, nous conseillait une lecture, un film, ou nous proposait de l'accompagner à la Feria de Nimes : « Ne viendriez-vous pas à la Feria, le 18 mai? Ce sont les plus belles fêtes d'Europe, qui ne s'achèvent pas sans quelque trente morts ou blessés (j'ai eu un oncle tué à la Feria de 1898, qui est demeuré l'honneur de la famille). »
Relisant aujourd'hui quelques-uns de ces billets, une chose me frappe : il n'y parle que très peu de lui. Mais il est rare qu'ils ne contiennent un mot d'encouragement, de sympathie. S'il est parfois question de drames, c'est de ses amis qu'il s'agit. Plus souvent, c'est une question qu'il se pose à propos d'un tableau, d'une lecture. Cet effacement comporte une part de modestie. Mais autre chose aussi : son incroyable jeunesse, son intérêt pour tout ce qui l'entoure, son inlassable plaisir de vivre, de voir et d'écouter. Je crois qu'il ne souffrait pas de vieillir. Il n'en manifestait en tous les cas pas d'amertume, recomman- dant à ses amis d'en faire autant « pour éprouver une foule de sentiments qui vous semblaient jusque-là de la pure invention de littérateurs, des mensonges ».
Il me reprochait souvent d'être sauvage, de ne pas me manifester, me priant de passer le voir ou s'annonçant à l'atelier. Chacune de nos rencontres nous réservait quelque surprise : un jouet curieux qu'il venait d'acheter au bazar, un petit tableau fait de sable serré entre deux verres, une tête réduite jivaro couchée dans une boîte de friandises, ou ce dessin d'Apollinaire qu'il me donna un jour comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Nous parlions souvent de peinture, et je crois qu'il m'apprit beaucoup. Non qu'il fît jamais étalage de ses goûts ni de ses connaissances. Mais il avait une façon malicieuse de glisser le mot qu'il fallait, vous obligeant à réfléchir un peu plus loin. Il y avait une part de jeu dans sa conversation. Tour à tour sérieux et caustique, attentif, surpris, ou feignant de l'être, énigmatique, il aimait troubler, mettre au pied du mur. Mais, vous voyant désarmé, il prétendait aussitôt vous donner raison, même s'il n'en pensait pas moins, comme pour s'excuser d'avoir trop d'atouts dans son jeu. Il avait cette élégance d'homme libre de ne jamais forcer la main. Il comptait sur ses partenaires pour tirer leurs propres conclusions.
Dès notre première rencontre, je compris qu'il aimait la peinture « autrement ». Nous sommes empêtrés d'habitudes. Et, s'il est une habitude difficile, c'est de ne pas se contenter d'habitudes. Mais Jean Paulhan avait horreur des idées toutes faites, y compris celles qu'il est de bon ton de juger « actuelles ». Parlant un jour d'un peintre que, contrairement à lui, je ne jugeais pas mauvais : « Mais il fait partie de l'avant-garde officielle », me dit-il. Impartial, il était prêt à admettre plutôt qu'à rejeter d'emblée. Mais il avait conscience du danger, et déclarait déjà, dans Braque le Patron, « que le tableau qu'on admire du premier coup a des chances d'être un tableau astucieux, qui déçoit assez vite, qui manque de ressources ».
Il savait que la peinture est exigeante et trompeuse : « Nous n'évitons pas de prêter aux artistes une vue générale des choses, qui ressemble aux sentiments qu'ils éveillent en nous. Ils y ont plus ou moins songé (en général c'est moins). Peu importe. Ce que nous cherchons ainsi, c'est à les retenir et à les reconnaitre, plutôt qu'à les comprendre. »
Il allait même plus loin et je crois bien qu'il avait sa méthode : regardant la toile « de biais » sans trop en avoir l'air, il l'abordait progressivement, comme il est prudent de le faire avec un animal effarouché. Puis il se familiarisait avec elle, allant jusqu'à s'en emparer, la retournant, la changeant de lumière. Il acceptait le dépaysement du regard et des sentiments. Ainsi pouvait-il aimer des peintres aussi divers que Braque et Odilon Redon, Paul Klee et Fautrier, Wols et Jean Dubuffet ou, parmi ceux de ma génération, Dufour et Bonnier, par exemple. Il avait compris qu'il faut ce détachement pour entrer dans l'aventure du peintre. Et il y entrait de bon appétit.
Me faisant cadeau d'un de ses livres, il ajouta cette dédicace, empruntée à Kipling : « Les peintres, comme les truites saumonées, doivent être pêchés en eaux vives, avant qu'ils aient tout à fait décollé de leurs expériences. » Trop d'amateurs dégustent la peinture du bout des doigts. Jean était plus gourmand que ceux-là. Il se régalait de la peinture et du peintre à la fois, sans crainte des arêtes.
Il est devenu banal de dire, après Picasso, que l'intérêt d'une toile vient du peintre qui se cache derrière. Mais combien de critiques (et de peintres) s'encombrent-ils d'aussi sérieuses réflexions? Combien n'y cherchent qu'un choc, une petite émotion, une distraction des yeux?
Jean n'était pas de ceux-là. Il percevait que la peinture, au-delà des apparences, touche au secret de l'homme. Que l'art est toujours « autre chose ». Qu'il est facile de dire ce qu'il n'est pas, mais impossible de dire ce qu'il est. De toute façon, qu'il n'existe jamais en dehors de cet impossible qu'il approche, qu'il cerne, qu'il effleure et n'atteint pas.
« C'est dans les œuvres sorties de sa main que l'homme éprouve la présence d'un mystère; dans ses mythes et ses fables, l'avancée de l'ineffable. Il bute à tout moment sur l'absurde, l'opaque, l'inconnaissable », écrit-il dans L'Art informel. Plus loin: « Les théoriciens qui ont tenté d'expliquer l'art s'accordent, on l'a dit, sur deux points : c'est qu'à la fois cet art nous enchante et nous approche de la vérité. Ils ajoutent souvent, d'accord avec le sentiment commun, ceci, qui est plus curieux : c'est qu'il ne faut pas tenter de déterminer trop précisément la nature de cette vérité. Elle est difficile à connaître, plus difficile à exprimer. Comme si nous étions tous mêlés à elle, et que sa proximité même nous empêchât de la voir. Plus vrai que le vrai, dit l'un, et l'autre : une vérité qui passe les vérités. Comme s'il fallait se contenter, en ces matières, d'un pressentiment, d'un éclair, et qu'il y eût dans toute œuvre peinte ou sculptée (ainsi existe-t-il dans l'œil une tache aveugle) une part irréductible, faite pour échapper à l'analyse. »
Ainsi Paulhan voit-il dans l'art beaucoup plus qu'un reflet de la nature ou du peintre lui-même. Une approche, plutôt, de ce qui échappe à la connaissance. En ce sens, il enviait un peu les peintres, et me le dit souvent. Regardant pour la première fois, il y a de cela quelques années, les toiles de son bureau de la rue des Arènes, je lui dis être frappé de ce que chaque peinture voulait dire quelque chose, mais qu'il était impossible de savoir exactement quoi, et que, de toute façon, ce n'était jamais la même chose...
« Vous avez de la chance avec la peinture », me répondit-il à peu près, « les mots prétendent exprimer la pensée mais ils la trompent en même temps. Ils ont toujours plusieurs sens. Tandis qu'il ne viendrait à personne l'idée de soutenir que rouge veut dire bleu... Et puis la peinture reste en marge des idées, tandis que les mots veulent se confondre avec elles et c'est la terreur, la révolte... Rien de tel que les philosophes pour dire le contraire de ce qu'ils veulent. Les poètes s'expliquent mieux, en général, parce qu'ils procèdent par allusions. »
Je le comprenais mal, n'ayant pas jusqu'alors lu grand-chose de lui. Je le crus paradoxal. Découvrant ensuite ses livres, et me rappelant sa réponse, je compris ce trait de son caractère: il passait pour paradoxal mais n'avait pas à proprement parler le goût de contredire. Il savait simplement que les vérités n'existent pas sans contradictions, qu'il ne fallait jamais prétendre séparer le vrai du faux. Il savait éclairer sa pensée un peu plus loin que nous.
Nous avons repris cette conversation plusieurs années après, alors que je lui montrais quelques dessins. Deux ou trois jours plus tard, je reçus sous enveloppe cette phrase imprimée de Tagore : « Si vous fermez votre porte à toutes les erreurs, la vérité restera dehors. » Quelques heures après, par pneumatique : « Cher Ami, il me semble que vous ne cessez de devenir à la fois plus simple et plus mystérieux, plus évident et plus difficile... Platon a dit, mieux que Tagore : " Lorsque vous connaissez tout le vrai d'une essence, il vous reste encore à en connaître tout le faux ". »
Dans un monde d'illusions où les savants nous disent que deux et deux ne font plus quatre, l'art n'est-il après tout qu'une illusion de plus? « C'est l'angoisse faite objet », ait Sartre. Cette angoisse n'est-elle pas l'indice et la preuve même d'autres mesures et d'autres conditions? Cest en ce sens que l'art parfois dépasse nos propres dimensions. L'unité secrète d'une œuvre n'est-elle pas cette somme et cet accord de ce qui semble inconciliable : le contenant devient le contenu, la matière devient esprit, le temps et l'espace se confondent, la réalité se convertit en rêve et le rêve en réalité. C'est en ce sens, peut-être, que Tart approche parfois cette conciliation des contraires.
Dans la préface qu'il écrivit au catalogue d'une de mes expositions, je relève cette phrase : « Les bons tableaux sont ceux qui portent en eux leur double et prêtent ainsi de l'un à l'autre à tous les échanges et passages possibles. » Et dans le brouillon qu'il fit de cette préface, et qu'il me donna un peu plus tard, ces lignes qui me semblent très précieuses : « Il n'a jamais manqué d'hommes pour admettre, sinon ouvertement, du moins en secret, qu'il nous était donné de vivre à la fois dans deux mondes, dont l'un, le monde de l'imagination et des rêves, commandait le second, le monde de l'observation et de la raison.
D'où venait chez les intellectuels (chez ceux en particulier que l'on appelle poètes) la foi dans un avant-sens qui précédait tout sens...
« Nous ne nous appartenons pas, disent-ils. Nous sommes de tous côtés mangés par le grand monde auquel nous participons... un monde où toutes choses se répondent suivant leurs analogies et correspondances, que l'on peut capter dans les rêves et les millions de passages et d'échelles du microcosme au macrocosme...
Il est un univers de rêves hanté des morts et des dieux, où toute chose et son contraire vont du même pas. Il est un univers de la vie claire où tout mot désigne également toute chose et son contraire. »
Mais je m'y suis laissé prendre. Impossible de parler peinture étant peintre... Aussi bien ai-je essayé simplement de laisser la parole à Paulhan. L'image qui résulte de ces quelques citations, je ne prétends pas qu'elle soit complète, ni fidèle tout à fait. Beaucoup l'ont mieux connu et diront mieux l'homme étonnant, l'écrivain fascinant qu'il était. Du moins ai-je cru saisir quelques-unes de ses intentions. La plus claire, à mes yeux, est une certaine forme de rigueur.
N'était-ce pas à lui-même qu'il songeait, écrivant dans l'Entretien sur des Faits divers : « De vrai, ne se proposait-il pas tant de plaire à quelque lecteur, ni même d'accroître les connaissances humaines, que d'apprendre à ses amis, à ses parents, à son concierge, à penser justement » ?
ROBERT WOGENSKY