
Un conte de Jean Aicard
Article paru dans Le Spectateur, n° 46, mai 1913.
VARIÉTÉS LITTÉRAIRES
UN CONTE DE JEAN AICARD
« Je suis de votre avis, Catherine, le chien n'a pu voler le pigeon; s'il l'avait volé, d'abord, il serait en train de le plumer au fond de quelque fossé pour sûr.
- Regardez-le pourtant, Monsieur, ce chien-là n'est pas chrétien.
- Vous dites ?
- Je dis que Pierrot en ce moment n'a pas l'air franc.
- Regarde-moi Pierrot. »
Très vite, la tête un peu basse, il grommela :
- Est-ce que je serais ici bien tranquille si j'avais volé un pigeon ? Je serais en train de le plumer!
Il me servait mon argument. Ceci me parut louche. » (Mensonge de chien.)
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« Quel drôle de caractère vous avez! Il suffit qu'on dise comme vous pour vous faire changer d'opinion, il n'y a qu'à vous servir vos raisons pour que vous les trouviez mauvaises. »
Il est trop facile d'attribuer indistinctement ces revirements à la bizarrerie du « caractère ».
Ce qui fait paraître mauvais l'argument donné comme valable, fausse lopinion d'abord énoncée comme vraie, c'est peut-être que l'argument n'était qu'un pis-aller dont on s'accommodait tant bien que mal en en attendant un meilleur. On aurait voulu que la réplique vint compléter ce qui lui manquait, afin de raffermir une conviction mal assise. La réplique n'est qu'une répétition pure et simple! Alors : « Comment ! vous ne faites que répéter ce que je viens de dire, serait-ce donc que vous pensez qu'il n'y a rien de mieux à dire, que vous ne voyez pas le point faible de mon argumentation ou que du moins vous vous imaginez que moi je ne le vois pas. » Et l'on montre que l'on n'était pas dupe de ses propres paroles souvent par simple désir d'en provoquer de plus décisives et de plus convaincantes.
En tout cas, ces soi-disant volte-face ne sont que bien rarement imputables au seul « esprit de contradiction ». C'est ce dont témoigne le conte de Jean Aicard.
M. P.