
Variétés littéraires
Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.
Une fable de Tolstoï - Le Roi et les éléphants
La fable que nous donnons plus bas illustre un fait intellectuel beaucoup plus simple que dans le cas de la fable L'Aveugle et le lait (nº42). Il ne s'agit pas proprement ici de faire comprendre le processus d'une erreur ou d'une cause de malentendu que tout le monde connait parfaitement, mais de l'associer à une image vivante et colorée, propre à être facilement évoquée lorsqu'il convient de se mettre en garde contre l'erreur en question ou de résoudre le malentendu analogue.
« Un roi hindou fit rassembler tous les aveugles, et, lorsqu'ils furent arrivés, il leur fit montrer ses éléphants. Les aveugles se rendirent à l'écurie et se mirent à palper les éléphants. L'un palpa les jambes, un autre la queue, un troisième la naissance de la queue, un quatrième le ventre, un cinquième le dos, un sixième les oreilles, un septième les défenses, un huitième la trompe. Ensuite le roi appela les aveugles et leur demanda : Comment étaient faits ces éléphants? L'un des aveugles dit : Tes éléphants ressemblent à des tables: cet aveugle avait palpé les jambes. Un autre : Ils ressemblent à des balais; celui-là avait palpé la queue. Un troisième : Ils ressemblent à des chiennes : celui-là avait palpé la naissance de la queue. Celui qui avait palpé l'estomac dit : Ils ressemblent à de la terre labourée. Celui qui avait palpé le dos dit : Ils ressemblent à un tas de terre. Celui qui avait palpé les oreilles dit : ils ressemblent à du linge. Celui qui avait palpé les défenses dit : Ils ressemblent à des cornes. Celui qui avait palpé la trompe dit : Ils ressemblent à une grosse corde. « Et tous les aveugles se mirent à se disputer et à se quereller. »