
Variétés humoristiques
Article paru dans Le Spectateur, n° 47, juin 1913.
London Opinion rapporte, dans son numéro du 26 avril 1912, une anecdote que l'acteur américain John Drew raconte de l'humoriste Max Beerbohm : « Lorsque Drew jouait dans la charmante pièce Rosemary, il dut raser sa grande moustache noire, ce qui changea beaucoup sa physionomie. Peu de temps après il se trouvait à une matinée où assistait aussi l'aimable Max. Les deux hommes s'étaient rencontrés auparavant une ou deux fois, mais ce jour-là, lorsqu'ils se croisèrent dans le vestibule, l'acteur ne salua pas le dessinateur. Sans s'en émouvoir Beerbohm alla à Drew la main tendue et lui dit: Comment allez-vous, monsieur Drew? Je vois que vous ne me reconnaissez pas sans votre moustache. »
On pourrait noter comment une plaisanterie, consistant ici dans le fait de supposer acceptable une explication évidemment absurde, est un excellent moyen pour faire passer un reproche plus ou moins sérieux. Mais il est peut-être plus intéressant de se demander si cette absurdité est quelconque, ou si plutôt, pour être reçue comme plaisanterie, elle ne doit pas porter en elle un élément d'accord secret avec une tendance de notre esprit.
C'est très certainement le second cas qui est le vrai : une absurdité purement absurde, on l'a déjà remarqué ici, n'amuse pas par elle-même. Ce qu'il y a ici, c'est d'abord la façon en quelque sorte mécanique dont l'absurdité en question se déduit symétriquement de ce qui serait tout à fait naturel : que ce soit la personne dont la physionomie est modifiée qui dise à l'autre que « sans doute elle ne la reconnaît pas sans ses moustaches », ou celle-ci qui s'excuse par là de ne pas avoir reconnu plus tôt la première.
Il y a plus. Il y a une correspondance étroite avec la notion que nous portons plus ou moins en nous de ce qu'on pourrait appeler « la psychologie de la reconnaissance d'une personne ». Qu'on veuille bien songer à un petit fait d'expérience courante.
De loin, dans la rue, je crois apercevoir une silhouette connue. Elle se rapproche, et je constate que, si la personne ressemble bien à tel de mes amis, en fait ce n'est pas lui. Malgré cette constatation, dont je suis maintenant intellectuellement certain, combien de fois ne me surpendrai-je à ressentir un étonnement plus ou moins grand que le passant ne manifeste, au moment où il me croise, aucun signe, si léger qu'il soit, de reconnaissance? Il semble que, par un besoin confus de symétrie, je veuille, étant donné que j'ai reconnu en lui mon ami à moitié, que lui aussi me reconnaisse à moitié. Bien évidemment, une telle impression ne s'explique que si on admet que le fait de la reconnaissance ne consiste pas dans un jugement d'identité qui ne comporterait d'autre alternative que l'affirmation ou la négation, mais bien dans une impression générale de familiarité qui, elle, admet tous les degrés. Dès lors presque reconnaître un ami intime nous apparait comme semblable a reconnaître un ami presque intime.
En d'autres termes, le fait de la reconnaissance est pour nous, non pas un phénomène restant à l'intérieur de notre esprit, mais la note émotive qui correspond à la petite « société », plus ou moins durable, formée par un partenaire et par nous. Et, comme en toute matière émotive, ce n'est pas une répartition exacte des éléments en jeu qui est la chose dominante, c'est bien plutôt l'intensité affective générale, que l'esprit n'hésite pas à faire passer d'un côté à l'autre. Ainsi, dans l'anecdote de Max Beerbohm, si le fait de la reconnaissance ne se produit pas, c'est qu'il manque quelque chose : peu importe que cette absence, là ou elle se trouve, ne puisse avoir aucune relation de cause à effet avec la non-reconnaissance; elle empêche le tableau d'être complet, l'impression d'ensemble d'être ce qu'elle devrait être, et cela suffit en matière plus affective qu'intellectuelle.
L'étude du phénomène de la reconnaissance a d'ailleurs une portée beaucoup plus générale qu'il ne parait au premier abord. Combien de nos affirmations et de nos approbations ne sont-elles pas uniquement la reconnaissance en certaines choses d'un « modèle », type de vérité et de perfection ? Et cette reconnaissance ne se résoud-elle pas en un sentiment de familiarité plutôt qu'en un jugement de similitude? Pour prendre un exemple peu important, mais clair, c'est ainsi que la perception de la correction grammaticale tient moins à un jugement de conformité avec la règle qu'à un sentiment de familiarité.