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couverture de la revue Le Spectateur

Variétés humoristiques

Article paru dans Le Spectateur, n° 45, avril 1913.


Vue normale

Bernard Shaw s'étonnait, au début de sa carrière littéraire, de ne pas rencontrer chez ses lecteurs l'approbation à laquelle il s'attendait. L'explication lui fut suggérée, à ce qu'il raconte, par un entretien avec un de ses amis, médecin spécialiste de la vue. Ce dernier, un jour qu'il l'avail examiné, lui dit que sa vue ne présentait aucun intéret pour un oculiste, parce qu'elle était « normale ». L'écrivain comprit que sa vue était celle « de tout le monde », mais le spécialiste le détrompa en lui expliquant que par vue normale il entendait une vue ne déformant pas les objets, et qu'à peine dix individus sur cent avait le même privilège que lui. Bernard Shaw appliqua à l'œil de son esprit ce qui lui avait été dit de sa vue, et trouva désormais la raison de ses malentendus avec le public dans ce fait qu'il voyait les choses telles qu'elles sont, à l'encontre de la presque unanimité des hommes, et par conséquent des lecteurs, qui les voient déformées au gré de leurs préjugés. Il attribua ainsi ses insuccès à son abnormal normality.

On pourrait soulever à propos de la notion de « vue ne déformant pas les objets » bien des difficultés physiologiques et métaphysiques. Nous nous garderons de le faire ici, et nous voulons seulement noter la duplicité de sens du mot normal. Dire d'une chose qu'elle est normale, ou encore qu'elle est la règle ou dans la règle, c'est dire, tantôt qu'elle est la plus fréquente de son espèce, et même presque constante, tantôt qu'elle est parfaite, qu'elle satisfait aussi complètement que possible à ce qu'on attend d'elle. « Vue normale », c'est d'une part « vue de tout le monde »; c'est d'autre part « vue voyant les objets tels qu'ils sont, ou tels qu'ils doivent être vus ».

Dans deux cas extrêmes, cette équivoque ne présente aucun danger :

1° Si l'idéal de perfection est très net, et que personne ne songe à le confondre avec l'état moyen ou le plus fréquent : notre idée de la bonté est en un sens indépendante de nos expériences sur la bonté relative des individus

2° Si — tout au contraire — la valeur se définit précisément par le caractère habituel, et c'est le cas de tout usage auquel on reconnaît plus ou moins force de loi : correction de langage, mode, etc. voire la coutume des juristes.

Hors ces deux hypothèses (qui soulèveraient encore bien des problèmes philosophiques et sociologiques),.. hypothèse de la séparation radicale et hypothèse de la coïncidence voulue, — il y a risque continuel d'un passage inconscient d'un sens à l'autre, avec le cortège de sophismes et de malentendus qui accompagne toute équivoque.

On remarquera que le langage reflète fidèlement cette confusion. Un mot comme ordinairement, une expression comme en règle générale, qui se rattachent par leur forme aux mots exprimant les idées d'ordre, de règle, n'ont guère en fait d'autre sens que celui de la fréquence dans le temps.


Du Journal (3 avril 1913), sous un dessin de Carlègle, représentant, dans une salle d'exposition garnie de ta- bleaux cubistes, un visiteur causant avec un artiste :

Mais enfin, pourquoi prétendez-vous que votre peinture est celle de l'avenir ?

  • C'est simple. Vous admettrez qu'à leur apparition les œuvres de génie ont toujours soulevé les moqueries?
  • Eh bien?
  • Eh bien, on se moque de nous.

L'humoriste a imaginé ici pour notre amusement une sottise appartenant à une classe dans laquelle on peut ranger bien des sottises lues ou entendues, celles-là tout a fait réelles. De ce que toutes les œuvres de génie soulèvent la moquerie, on déduit que seules elles le font. Pour exprimer les choses autrement, on admet que « la réciproque est vraie »: que toutes les œuvres qui le font sont des œuvres de génie. Ou encore, on confond la condition nécessaire (pour qu'une œuvre soit de génie, il faut...) avec la condition suffisante (pour qu'une œuvre soit de génie, il suffit.....)

Le sophisme peut s'exprimer aussi en termes affectifs, on pourrait dire en termes de tendances. Habitué qu'on est à réagir contre l'attitude commune vis-à-vis des œuvres d'art, on est porté à y réagir de façon uniforme. De même pour les inventions mécaniques : de ce que les chemins de fer et les autres ont rencontré à leurs débuts des sceptiques qui ont été confondus par la suite, on croit faire preuve d'intelligence en prophétisant les yeux fermés le succès de toute invention, surtout si elle rencontre la méfiance générale.

Ce qu'on doit dire, et ce que n'ont pas compris beaucoup de députés et de publicistes dans un judicieux discours prononcé à la Chambre par M. Marcel Sembat, à l'occasion des réclamations élevées contre l'admission des peintres cubistes au dernier Salon d'Automne, c'est que le passé nous apprend qu'à un moment historique donné le degré et la nature de l'indignation soulevée par une manifestation artistique nouvelle ne permettent pas de préjuger l'opinion de la postérité. Nous sommes invinciblement portés à objecter que « cette fois ce n'est pas la même chose », mais ce que l'histoire nous apprend, c'est que toujours on a répondu « cette fois ce n'est pas la même chose » à ceux qui, comme M. Marcel Sembat, recommandent la prudence en pareille matière.

Prudence dans la négation, c'est ce qu'oubliaient ces députés ; prudence dans l'affirmation, c'est ce qu'oublie l'artiste imaginé par Carlègle. Pour en revenir à son dialogue avec le visiteur, on peut aussi trouver que ce dernier « admet » un peu facilement la prémisse, qu' « à Leur apparition les œuvres de génie ont toujours soulevé les moqueries. Faut-il voir là l'effet d'une « illusion de totalité », comme l'indique Vincent Muselli ? Et, en effet parmi les œuvres qui ont soulevé des moqueries, celles-là seules dont nous pouvons faire état, ce sont celles que nous connaissons, et, si nous les connaissons, c'est qu'elles sont restées. c'est qu'à un certain degré ce sont des œuvres de génie. L'illusion est analogue à celle des gens qui affirment sans hésitation qu'au xvii° siècle, ou dans un autre grand siècle littéraire, la proportion des écrivains médiocres était considérablement moindre qu'aujourd'hui : lesquels de ces médiocres sommes-nous en mesure de connaître, et les victimes de Boileau n'étaient-elles pas déjà au moins une élite parmi eux?


Le sottisier des sottisiers

On a pu voir ces temps-ci à Paris, sur le cours la Reine, par exemple près de l'angle de l'avenue Alexan- dre Ill, l'inscription suivante :

Défense de circuler sur l'allée ---------- réservée aux tramways.

A la place désignée ci-dessus par un tiret on voyait les traces d'un mot effacé: cavalière. L'administration a cru devoir supprimer ce mot à la suite de plaisanteries et même de réclamations dirigées dans un grand nombre de journaux contre l'absurdité de l'alliance de mots: allée cavalière réservée aux tramways. Quelques-uns de ces journaux parlaient même à ce sujet de la crise du français!
Il est douteux que la suppression consentie par l'administration soit judicieuse. La défense y perd plutöt en nettelé : un passant chicanier pourra discuter sur les limites exactes de « l'allée », tandis que « l'allée cavalière », appelée de ce nom depuis de longues années, représente quelque chose de parfaitement défini. Quant au point de vue plus proprement linguistique, on peut affirmer qu'il donne raison à la rédaction originale. « L'allée cavalière », cela veut dire « l'allée destinée aux cavaliers », « l'allée ordinairement réservée aux cavaliers ». On entendra done que l'allée ordinairement réservée aux cavaliers, cette allée que vous, passant auquel je m'adresse, vous connaissez bien, qui est faite de terre meuble bordée à droite et à gauche de deux petites bordures analogues aux bordures des trottoirs, — que cette allée, donc, est maintenant — provisoi- rement ou définitivement — réservée aux tramways.

Si c'est provisoirement, dix raisons pour une. Je suppose que M. le Directeur du Quotidien (j'aurais voulu choisir un des journaux plaignants, mais ils sont trop) soit chargé cette année d'une mission officielle à l'étranger, il fera passer une note ainsi conçue : « M. le Directeur du Quotidien, se consacrant uniquement à sa mis- sion, ne s'occupera pas cette année des affaires du journal. » Verra-t-il une contradiction insupportable dans l'affirmation que, directeur, il ne dirigera cependant pas pendant un certain temps?

Si le changement de destination doit être définitif (ce qui n'est probablement pas le cas (1)), peut-être pourrait-on assimiler la rédaction attaquée à celle-ci : « Le lieutenant X est nommé capitaine », « lieutenant X » étant l'appellation sous laquelle tout le monde connaît actuellement X. Mais, à vrai dire, cette formule-là est passagère, et notre assimilation est donc illicite. Ce qui est sûr, au contraire, c'est que la désignation « allée cavalière » n'évoque en premier lieu l'idée de destination marquée par son étymologie que chez des gens réfléchissant artificiellement sur la langue, ou chez des étrangers connaissant surtout les mots par leur étymologie, ou enfin chez des Français qui, n'ayant jamais l'occasion d'entendre certains mots dans la vie réelle, sont à l'égard de ces mots assimilables à des étrangers. Beaucoup de Parisiens sont dans ce dernier cas pour une expression qui, comme celle d'« allée cavalière » est surtout employée dans les régions forestières, dans les pays de chasses à courre. Un habitant de Fontainebleau n'aurait rien trouvé à redire à l'inscription, parce que, pour lui, « allée cavalière » n'est ni plus ni moins qu" « allée en terre meuble ». Les Parisiens faiseurs d'objection ont peut-être ressemblé au contraire au paysan du Danube qui s'indignerait que les trottoirs soient précisément la partie de la chaussée où les chevaux ne trottent jamais, ou que le Pont-Neuf soit un des plus anciens de la capitale.

La longueur de ces explications est peut-être hors de proportion avec l'importance du sujet : mais il fallait bien montrer une fois de plus que ces objections issues d'une vue fausse des réalités les plus courantes du langage n'ont rien à voir avec le souci de la propriété des termes, de leur précision dans l'expression de la pensée et de leur non-ambiguité.


(1) Et en effet, depuis que ceci a été écrit, les tramways ont repris leur voie normale.

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