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couverture de la revue Le Spectateur

Une phrase du message présidentiel

Article paru dans Le Spectateur, n° 44, mars 1913.


Analyse stylistique

M. Raymond Poincaré a écrit, dans le message qu'il a adressé aux Chambres lors de son accession à la Présdence de la République, la phrase suivante : « Une France diminuée, une France exposée par sa faute à des défis ou à des humiliations ne serait plus la France ».

Beaucoup de journaux à grand tirage ont imprimé cette phrase en manchette du numéro où ils publiaient le message, le plus souvent sous cette forme réduite : « Une France diminuée ne serait plus la France. »

Même ainsi abrégée, elle a été comprise sans peine par tous ceux qui font vue, et, ce qui vaut mieux, comprise aussi exactement que possible comme l'avait voulu l'auteur. Personne n'a supposé que le Président ait fait l'hypothèse de la perte par la France de certaines de ses provinces et de la nécessité qui en résulterait pour la République de changer son épithète « Française », à la façon de l'Empereur François II d'Allemagne devenant, après la fondation de la Confédération du Rhin, François 1er d'Autriche.

Non, le mot « France » désigne bien, d'abord comme sujet, puis comme attribut du verbe, le même être géographique, le même pays, et, par une extension naturelle, le même être historique, la même nation. Et nous voici amenés, en analysant logiquement, sinon intelligemment, la phrase proposée, à cette absurdité : A, étant toujours A, ne serait plus A. Mais le bon sens nous dit que la phrase reprendra un sens légitime, et d'ailleurs celui qu'a voulu l'auteur et que tout le monde a compris, par une addition très simple : « Une France diminuée ne serait plus la France telle qu'elle doit être, telle que nous voulons qu'elle soit. »

Personne ne saurait nier que la phrase ainsi complétée exprime d'une façon beaucoup plus exacte, beaucoup plus complète, en un mot beaucoup plus logiquement irréprochable, l'idée que nous savons. Alors, c'est cette phrase que le Président aurait dû introduire dans son message ? Personne non plus ne le dira. La phrase originale est beaucoup plus expressive, sans doute parce qu'elle est plus courte, parce qu'elle n'est pas alourdie par une incidente, parce qu'elle ne renferme pas comme la phrase « complétée » un tour appartenant déjà un peu à la langue savante, mais aussi pour une autre raison qui apparaîtra peut-être paradoxale.

Nous croyons en effet que la force particulière de la phrase incomplète vient précisément de son illogisme verbal. Cet illogisme consiste en ce qu'il est absurde de dire que A ne serait plus A, que la France ne serait plus la France. Mais précisément le fait de faire passer devant les yeux du lecteur l'image absurde d'une chose qui ne porte pas son nom a pour résultat de faire naître chez lui la révolte et l'indignation qu'on souhaitait justement de lui inspirer vis-à-vis d'une hypothèse douloureuse. Il faut donc, d'une part pour que la phrase veuille dire quelque chose, que le mot « France » ait, la seconde fois, un sens différent de la première, et qu'en même tenps il soit cependant assez le même pour que l'absurdité A = non-Á s'impose nettement à l'esprit et produise l'indignation attendue.

De façon analogue, dans ces arguments de la forme: « Un sou est un sou », qu'a étudiés ici Jean-Paulhan (n° 32), il faut tout à la fois que les deux mots « sou », aient un contenu différent pour que la phrase ait un autre sens que celui d'un truisme, et que cependant le mot apparaisse comme identique d'une fois à l'autre pour que la phrase conserve toute la force irréfutable d'une identité.

Et nous touchons du doigt, dans les deux cas, un des faits qui distinguent le mieux de la logique abstraite la logique du langage réel, de la pensée vivante. Dans la première, un mot, en une place, ne doit avoir qu'un sens bien déterminé. En logique vivante, ce n'est pas asser dire qu'il est indifférent, il est souvent souhaitable et pratiquement nécessaire qu'il en ait deux, entre lesquel l'esprit oscille inconsciemment et très rapidement. N'est-ce pas aussi un processus inconscient que celui qui, dans la vision binoculaire, en nous montrant deux images différentes et donc, en un sens, contradictoires nous donne par là-même la notion de la troisième dimension ?

Sens, contenu, ces termes ont été employés un peu au hasard dans ce qui précède. Il y aurait sur ce point bien des précisions à apporter. Il est probable que les deux acceptions du mot « France », bien entendu dans 'hypothèse où on les distingue, ne doivent pas être considérées comme différant quant au sens proprement dit, mais bien plutót quant à ce qu'on pourrait appeler leur gonflement d'émotion, leur charge d'affectivité. La première fois, cette charge est presque nulle : le mot est, comme on le considère en logique, un signe. La seconde fois, cette charge est à son maximum : elle accumule en elle toutes les gloires et toutes les espérances de la patrie.

Si ces variations dans la « charge d'affectivité » des mots d'une même phrase sont plus frappantes dans le style dramatique ou oratoire (où elles risquent d'ailleurs d'être un peu artificielles), elles se présentent presque inévitablement dans toute phrase de la langue, surtout de la langue parlée, où elles se marquent souvent par des différences d'intonation (1). Quant à l'interprétation du sens, elles exercent à son égard un rôle qu'il n'est pas permis de négliger, et dont il est nécessaire de combiner, d'opposer et parfois de préférer les résultats à ceux d'une analyse proprement grammaticale, si l'on ne veut pas se tromper sur la pensée de celui qui parle.

R. M. G.


  1. On trouvera sur la question, rarement étudiée à ce point de vue, de l'intonation (comme d'ailleurs sur tout l'ensemble du problème) de précieux renseignements dans le Traité de Stylistique française le M. Ch. Bally (Heidelberg et Paris, 1909), en particulier I, 3 177: " Indice tiré [pour la détermination du fait de langoge qui s'accompagne d'une valeur effectué] de la place de l'accent tonique en français ».

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